De Ducasse à Maldoror

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Isidore Ducasse lecteur de Charles Fourier : la méthode de l’écart absolu

In Ducasse, Lautréamont, Maldoror, Plagiat on 01/06/2013 at 11:52

Henri Béhar

[1]

Il y a bien des années, lorsque je découvris un « plagiat » (au sens qu’Isidore Ducasse confère à ce terme dans Poésies II : « Le plagiat est nécessaire. Le progrès l’implique… »), par lequel Lautréamont étoffait l’un de ses « beau comme » à l’aide d’une théorie physiologique prélevée dans le traité d’acoustique de Hermann Ludwig von Helmholtz, mes jeunes amis me firent comprendre qu’il ne suffisait pas d’avoir trouvé, encore fallait-il expliquer la démarche qui menait à la trouvaille.


Exercice auquel je me pliai volontiers, non sans ajouter, comme le souhaitait Apollinaire pour les articles critiques qui lui étaient consacrés, une part de prophétie. J’annonçais en effet le développement, alors insoupçonné, de ce qui allait se réaliser sous le nom de Google Books, qui consisterait à numériser la bibliothèque universelle, ou presque, de sorte qu’un logiciel de recherche intelligemment programmé permettrait de retrouver les séquences identiques d’un même énoncé dans une langue donnée, à quelque distance que ce soit dans le temps[2]. Aussitôt après cette publication, un disciple de Saint Thomas s’empressa de photocopier la page du traité en question et de la produire en fac-similé, comme si je n’étais pas allé moi-même vérifier si la lecture que j’attribuais à Lautréamont était possible ! Mais soyons beau joueur : j’admets qu’il était indispensable de mettre la preuve sous les yeux du lecteur incrédule, lequel n’était pas forcé de me croire sur parole.

Dans la logique de mon hypothèse, selon laquelle Ducasse-Lautréamont s’est appliqué à user du plagiat autant qu’il le pouvait et dans un délai très court (comme d’autres, aujourd’hui, ayant découvert le copier-coller s’emploient à ne rien écrire d’eux-mêmes, ou bien le strict minimum en guise de liant), voici un nouveau plagiat, d’une catégorie différente, que je nomme le « plagiat aidé », par référence au « ready made aidé » de Marcel Duchamp[3].

Soit ce paragraphe au début de Poésies II, bien connu des écrivains en herbe qui auraient tendance à le mettre en pratique spontanément :

« Un pion pourrait se faire un bagage littéraire, en disant le contraire de ce qu’ont dit les poètes de ce siècle. Il remplacerait leurs affirmations par des négations. Réciproquement. S’il est ridicule d’attaquer les premiers principes, il est plus ridicule de les défendre contre ces mêmes attaques. Je ne les défendrai pas. » (Isidore Ducasse, Poésies, II, Librairie Gabrie, 1870, p. 3).

Le programme est clairement exposé. La formulation ne présente aucune difficulté de compréhension, tant sur le plan lexical que syntaxique. La méthode pour atteindre le succès est facile à pratiquer, et quasiment infaillible, puisqu’il s’agit de tourner au négatif ce qui est positif, et réciproquement. Au demeurant, l’auteur en a déjà fourni des applications dans les pages précédentes, évidemment sans le dire, en inversant les propositions de Vauvenargues, de Dante, de Shakespeare, etc. Google fournit 2670 occurrences de la première phrase de ce passage dans la littérature numérisée par ses soins, tous se référant à Lautréamont-Ducasse. Aucun détecteur de plagiat[4] ne permet d’en trouver un détournement à des fins personnelles.

Même si la formule ne fait que généraliser une pratique familière aux écoliers peu scrupuleux, rien donc qui laisse suspecter un plagiat. Pourtant, la méthode a déjà été exposée en 1835 par Charles Fourier, peu avant sa mort, et dans un sens positif :

« Un débutant un peu adroit réussit à se faire remarquer, en prêchant l’opposé des opinions admises, en contredisant tout dans les conférences et les pamphlets.

« Comment parmi tant d’auteurs et d’ergoteurs qui ont suivi cette marche, aucun n’a-t-il eu l’idée d’exploiter largement l’esprit de contradiction, de l’appliquer non pas à tel ou tel système de philosophie, mais à tous ensemble ; puis à la civilisation qui est leur cheval de bataille, et à tout le mécanisme social actuel de l’humanité ? » Charles Fourier, La Fausse Industrie, morcelée, répugnante, mensongère et son antidote, l’industrie naturelle, combinée, attrayante, véridique, donnant quadruple produit (Paris, Bossange, 1835, p. 51)

 La Fausse industrie morcelée, répugnante, mensongère, et l'antidote : l'industrie naturelle, combinée, attrayante, véridique, donnant quadruple produit, par Ch. Fourier,...

La Fausse industrie, éd. originale, p. 51. Source : Gallica

Soumise au même protocole de recherche numérique que la précédente, cette citation ne renvoie qu’à elle-même (une seule occurrence). Certes, de Fourier à Ducasse, les termes ne sont pas identiques, et je doute qu’un programme informatique permette de rapprocher ces deux citations, similaires par leur contenu. On pourrait formaliser davantage le propos en écrivant : « Tout individu peut se faire une réputation en inversant systématiquement les propos de ses contemporains notoires. »

Si la technique est semblable, l’objectif n’est pas tout à fait le même chez Ducasse et chez Fourier : celui-ci préconise une manière salutaire de penser en suspectant toute vérité établie, celui-là donne, avec dérision, une recette de succès.

Mais Fourier va plus loin dans cette partie qu’il intitule « L’écart absolu » en référence au vocabulaire de la statistique. Prenant l’exemple de Vasco de Gama et de Christophe Colomb, il postule qu’on ne découvre jamais rien en suivant les chemins déjà parcourus.

Pour refaire l’entendement humain, il faut pratiquer un grand écart de pensée. N’est-ce pas exactement la démarche préconisée par André Breton qui, sans bien connaitre le philosophe phalanstérien (il ne le lira attentivement qu’à partir de 1942, durant son exil américain), prenait, dans le Manifeste du surréalisme (1924), le même exemple de Colomb pour vanter la découverte de l’écriture automatique : « Il fallut que Colomb partît avec des fous pour découvrir l’Amérique. »

De fait, Fourier appuie son raisonnement sur l’exemple de Descartes, « père de la philosophie moderne », qui recommandait de pratiquer le doute. Mais le doute passif ne mène à rien, il faut pratiquer le doute actif, par la méthode de l’écart absolu, écrit-il. N’est-ce pas ce que préconisait auparavant Descartes écrivant « je ne veux pas savoir s’il y a eu des hommes avant moi » ? Phrase mise en exergue de la revue Dada, n° 3, en décembre 1918. Le problème est que j’ai eu beau chercher, manuellement puis numériquement, dans les œuvres complètes du philosophe, je n’ai jamais trouvé cette phrase exactement. Du moins l’idée se trouvait-elle dans les Méditations métaphysiques, et c’est bien à l’essentiel de sa méthode que Tzara se référait lorsqu’il préconisait le doute absolu : « A priori, c’est-à-dire les yeux fermés, Dada place avant l’action et au-dessus de tout : Le Doute. DADA doute de tout. Dada est tatou. Tout est Dada. Méfiez-vous de Dada ».

Il a donc existé, sinon en France, du moins en français, une école du doute et de l’écart, formant une chaine continue de Descartes à Fourier puis Ducasse et Tzara pour finir par André Breton, ce dernier baptisant « l’Écart absolu » la dernière exposition internationale du surréalisme qu’il organisait en décembre 1965 à la Galerie de l’Œil, à Paris. Les exposants se devaient de suivre la théorie de l’écart absolu préconisée par Fourier, autrement formulée dans la Théorie des quatre mouvements : « J’avais présumé que le plus sûr moyen d’arriver à des découvertes utiles, c’était de s’éloigner en tous sens des routes suivies par les sciences incertaines, qui n’avaient jamais fait la moindre invention utile au corps social ; et qui, malgré les immenses progrès de l’industrie, n’avaient pas même réussi à prévenir l’indigence : je pris donc à tâche de me tenir constamment en opposition avec ces sciences… » (1808, p. 7-8.)

En vérité, si Breton a souscrit aussi rapidement à la théorie exposée par Fourier, ce n’est pas pour les fantaisies qu’il pouvait y trouver, pour l’exercice particulièrement libéré de l’imagination, c’est que la loi de l’écart absolu répond, sous forme théorique, à la définition de l’image que l’auteur de Mont de piété se donnait dès 1917 contre Pierre Reverdy. Alors que ce dernier préconisait un écart surprenant, lointain mais justifié entre les deux termes de l’image, son jeune interlocuteur posait la règle de l’arbitraire le plus élevé, ce qu’il allait reprendre dans le Manifeste du surréalisme. Qu’il se soit retrouvé dans certains aspects de Fourier, cela prouve, une fois de plus, qu’on ne trouve que ce que l’on connaissait déjà. La méthode de l’écart absolu, ouvertement pratiquée et revendiquée, ne s’arrête pas avec les surréalistes, puisqu’elle a été reprise et théorisée par les Situationnistes jusqu’aux Telquelliens.

Cela étant, peut-on expliquer et rationaliser la démarche qui a permis le rapprochement des deux citations et par voie de conséquence, des deux auteurs ?

Comme je l’ai indiqué, le texte d’arrivée (celui de Ducasse) ne comporte aucun indice, aucune forme d’encodage permettant de soupçonner un collage, à la différence de la théorie physiologique dans la série des « beau comme » évoquée en tête de cet article.

Il est vrai que, depuis des années, on a pris l’habitude de lire les Poésies II d’une manière stéréoscopique, en recherchant, implicitement ou non, l’apophtegme, la maxime, la sentence qu’elles nous proposent en série. C’est dire que l’esprit est toujours en alerte.

Mais, autant il est possible de retrouver le texte source de Pascal, Vauvenargues ou La Rochefoucauld, par les premiers mots de la séquence, par la syntaxe, ou bien en inversant la morale de la prescription, autant il est difficile, sinon matériellement impossible, de détecter ce qui proviendrait d’un auteur n’appartenant pas à la série déjà identifiée. À la limite, quand bien même nous n’aurions pas sous la main l’une des éditions annotées de Lautréamont-Ducasse, et si par impossible nous n’avions pas accès au site d’Eddie Breuil[5] qui recense les réécritures déjà trouvées des Poésies, nous pourrions savoir d’emblée, par une requête sur Internet, que la 64e proposition : « Plusieurs choses certaines sont contredites. Plusieurs choses fausses sont incontredites. La contradiction est la marque de la fausseté. L’incontradiction est la marque de la certitude » a son antécédent dans les Pensées de Pascal : « Plusieurs choses certaines sont contredites ; plusieurs fausses passent sans contradictions : ni la contradiction n’est marque de fausseté, ni l’incontradiction n’est marque de vérité. »

Au pire, la machine tourne en boucle, et nous renvoie le texte de Ducasse lui-même, cité dans des contextes divers, comme on l’a vu ci-dessus. Et réciproquement, si l’on part des mots écrits par Charles Fourier. En somme, le golem n’est, en l’occurrence, d’aucun secours, quand bien même on élargirait la requête aux deux ensembles Fourier ET Ducasse, puisque nous savons que la totalité de leurs œuvres a été numérisée par Google. Cela tient au fait que les algorithmes de comparaison portent sur le lexique exact employé. Une requête d’ordre syntaxique serait certainement plus pertinente, mais, dans l’état actuel de l’art, elle serait génératrice d’un bruit insupportable.

Force est donc de recourir aux bons vieux moyens traditionnels, que la sémiotique de l’intertextualité s’est efforcée de masquer sous des procédures lourdes et complexes (je pense particulièrement aux travaux de Michael Riffaterre, qui commençait par identifier deux fragments textuels identiques ou voisins grâce à une connaissance approfondie de la littérature française, et à une stupéfiante mémoire des œuvres, avant de tracer un long parcours qui le faisait retomber sur ses pieds[6]). Avouons-le, ces moyens sont dérisoires : ils commencent par une connaissance intime de l’œuvre analysée, particulièrement physique puisqu’on dit la connaitre « sur le bout des doigts » ou « par cœur ». Ils se poursuivent par une sorte d’attention flottante portée à tout ce que l’on entend, tout ce qu’on lit, de telle façon que l’esprit est toujours en alerte. Enfin, le troisième temps consiste à vérifier la similitude des textes jumeaux ainsi convoqués. En me référant à l’environnement informatique qui nous est devenu familier, je dirais que le disque dur sur lequel est gravé le texte à référencer tourne en permanence, jusqu’à ce qu’il marque un temps d’arrêt devant un énoncé identique ou approchant. À ceci près que c’est un homme qui pense, avec tous les aléas que cela comporte.

Concrètement, c’est en creusant la question de l’écart absolu, dont j’ai indiqué combien elle me semblait caractériser l’attitude dadaïste au premier chef, que j’ai été conduit à lire les propos de Fourier, lesquels m’ont immédiatement renvoyé à ceux d’Isidore Ducasse, en dépit de la diversité des termes utilisés. L’association d’idées s’est effectuée à partir de la notion de contradiction systématique : du débutant adroit au pion, il n’y avait pas une grande distance à franchir. J’écarte absolument les éléments secondaires et personnels qui, à l’instar des rêves interprétés par Freud, le conduisaient à l’identification symbolique. Ils ne regardent que moi, l’essentiel étant la mise en relation de ces deux fragments textuels.

Une autre question demeure : en quelles circonstances Isidore Ducasse a-t-il été conduit à connaitre Fourier, qu’il ne nomme jamais dans l’ensemble de son œuvre ? Même si les idées de Fourier étaient particulièrement répandues et vulgarisées sous le Second Empire, nous n’en savons rien actuellement, de même que nous ignorons la date à laquelle il a pu lire La Fausse Industrie, ou même seulement feuilleter son développement sur l’écart absolu. Le fait est qu’il ne semble pas s’être référé à d’autres éléments actifs de la théorie fouriériste, tels que l’harmonie universelle, l’attraction passionnelle, ou bien le règlement du phalanstère. En somme, Ducasse n’est pas plus devenu fouriériste en empruntant à Fourier l’idée qu’un débutant ferait une belle carrière en retournant les idées reçues qu’il n’était pascalien en transformant les Pensées.


[1] « La méthode de l’écart absolu. Isidore Ducasse lecteur de Charles Fourier ». Europe, n° 1010-1011, juin-juillet 2013, p. 310-315. Cet article est reproduit ici avec l’autorisation de l’auteur et de la revue Europe.

[2]. Voir : Henri Béhar, « Beau comme une théorie physiologique », Cahiers Lautréamont, n° 15-16, 2e semestre 1990, pp. 51-55.

[3]. Voir : Henri Béhar, « Le pagure de la modernité », Cahiers du XXe siècle, n° 5, 1976, pp. 43-68.

[4]. Par exemple celui que propose Michel Bernard : http://michel.bernard.online.fr/plagiat/index.php

[6]. Je pense par exemple à son article « Intertextualité surréaliste », qu’il m’a confié pour le premier numéro de la revue Mélusine, 1981, p. 27-34. C’est dire qu’il n’y a là aucune attaque personnelle : un simple constat, fort ancien.

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