De Ducasse à Maldoror

Du nouveau sur Dolorès

In Biographie, Dolorès, Lautréamont on 06/09/2015 at 10:37

MARIA-HELENA BARRERA-AGARWAL[1]

Veintemilla et Lautréamont[2]

Paris, 1870. Isidore Ducasse, jeune homme de vingt-quatre ans, est déterminé à publier son deuxième livre. Son titre ne pouvait pas être plus ordinaire – Poésies – mais le texte porte la marque d’un génie amer et iconoclaste. Un génie qui s’est déjà exprimé dans Les Chants de Maldoror, son premier livre. Le jour où l’auteur deviendra une figure incontournable de la littérature française sous le nom de Lautréamont n’est pas encore arrivé.

Les pages de Poésies présentent aux lecteurs et aux chercheurs de nombreux mystères. Cette constatation ne surprend pas quand on comprend que la vie même de Ducasse est une sorte d’énigme, infiniment ouverte à l’interprétation. En raison de l’absence de détails biographiques précis, les sept lettres écrites de sa main et ses deux livres ne cessent pas d’être examinés comme des sources d’information.

Un de ces indices concerne une icône de la littérature équatorienne. À la page dix de l’édition originale de Poésies I, publiée en 1870 à Paris par la Librairie Gabrie, l’auteur mentionne « le suicide de Dolorès de Veintemilla ». Pendant plus d’un siècle, les commentateurs vont ignorer à qui ces mots font allusion.

Dans le premier volume consacré à Ducasse dans la vénérable Bibliothèque de la Pléiade – partagé avec les œuvres de Germain Nouveau – on ne trouve pas d’ autre explication que la possibilité que ce nom inconnu soit celui d’ un personnage de roman. Ce n’est qu’en 1974 que le chercheur français Michel Pierssens révèle au public de langue française, dans son article «Ducasse et Dolorès», dans la Revue d’Histoire littéraire de la France, l’existence de Dolores Veintimilla de Galindo. Pierssens avait pris connaissance de l’histoire de la poète équatorienne grâce à la lecture du livre Dolores Veintimilla Asesinada, de l’auteur équatorien Gonzalo Humberto Mata. Le travail biographique de Mata, extraordinaire par sa ferveur, ne résout pas, cependant, une question clé: comment Ducasse a-t-il pu avoir connaissance de l’histoire et des vers de Veintimilla ? M. Pierssens cite un fait apparemment accablant : « les premiers articles sur Dolorès Veintimilla n’ont pas paru, en Equateur comme dans les pays voisins — essentiellement le Pérou — avant les années soixante-dix, en même temps que les rares poèmes qui restent d’elle commençaient à revoir le jour ».

Ducasse est mort en 1870, il ne semble donc pas possible qu’il ait connu une source publiée sur l’existence de Veintemilla. Cependant, cette conclusion est basée sur des données erronées. Dans le remarquable livre de Mata, comme dans tous les textes consacrés à la poétesse équatorienne et a son œuvre, une des sources les plus fondamentales est citée avec une erreur qui rend incorrecte sa chronologie, et qui a, de surcroît, donné lieu au mystère de la présence de son nom dans l’œuvre d’Isidore Ducasse.

La source en question est l’article que l’écrivain péruvien Ricardo Palma a consacré à Veintemilla. C’est un travail très complet, qui ne fournit pas seulement un bon nombre de poèmes écrits par Veintemilla, mais qui comporte également des détails biographiques importants à son sujet.

Toutes les études sur Veintimilla mentionnent que l’article de Palma a été publié en 1900 ou 1910, quand il a été inclus dans ses Tradiciones Peruanas. Or, ces dates ne concernent que des compilations ultérieures du texte. Quand on établit la véritable chronologie de cette publication, on découvre que le travail de Palma est paru d’abord dans une brochure éditée par l’auteur péruvien en 1861, au Chili, tout juste quatre ans après la mort de la poétesse équatorienne[3].

Plus important encore, on doit remarquer que, dans l’édition originale de la brochure de Palma, l’article consacré à Veintimilla apparaît en même temps qu’un autre texte, consacré à un intellectuel argentin, le poète et exégète Juan María Gutierrez[4]. Ce détail a sans doute entraîné sa diffusion dans son pays d’origine ainsi qu’en Uruguay. Le texte a été aussi repris deux fois, dans des revues de bonne circulation Latino-Américaine, en 1861 et 1863.

Les dates de parution du travail de Palma permettent de résoudre le mystère de l’allusion de Ducasse : il est probable que lors de sa dernière visite à Montevideo, en 1867, il eut l’occasion de lire l’article de Palma, soit dans la brochure originale, soit dans l’une des revues où il a été repris. De cette lecture, Ducasse a glané des détails qui vont ensuite fonder le passage inclus dans Poésies I.

mhbarrerab@gmail.com

Ricardo Palma, Dos Poetas, 1861

[1] Née en Équateur en1971, avocate, essayiste et chercheuse, vit à New-York. Elle apublié La Flama y el Eco (Ediciones Sarasvati, 2009), Jornadas y Talentos (UESS, 2010), et Merton y Ecuador, la búsqueda del país secreto (PUCE, 2010). Elle a obtenu le Prix National Aurelio Espinosa Pólit en 2010.

[2] Le présent article est extrait d’un livre consacré à l’histoire des œuvres de Dolores Veintemilla, sur le point d’être publié. On pourra consulter un article de Ruperto Long publié sur son blog à propos de la découverte de Maria Helena Barrera-Agarwal : http://www.rupertolong.com.uy/tag/quito/

[3] Nous reproduisons la brochure originale, tiré-à-part de la Revista de Sud-América de Valparaiso (Chili), 1861, d’après l’exemplaire de la Widener Library de Harvard, accessible au format Google Book via divers sites bibliographiques (Archive.org, Hathi Trust, etc.). Il existe deux autres publications du même texte : Revista de Sud-América, Valparaíso, Imprenta del Universo de G. Helfmann, 25 de diciembre de 1861 et Revista Americana, Lima, Imprenta del Comercio por J. M. Monterola, 5 de marzo de 1863. L’existence de cette brochure n’avait pas échappé à S.-C. David, qui la mentionne dans son très important article des Cahiers Lautréamont sur la Lira Ecuatoriana. [Note de l’Éditeur]

[4] Au moment de la publication de la brochure de Palma, Gutiérrez était l’un des principaux penseurs de langue espagnole en Amérique latine. Le créateur de la doctrine de l’ americanismo, il a promu l’importance de reconnaître une tradition littéraire et intellectuelle purement latino-américaine. Cette notion est à l’origine de son América Poética, la première anthologie poétique qui a considéré le patrimoine de la région dans son ensemble. Gutiérrez était très connu en Uruguay. Dans les années cinquante, il avait habité à Montevideo, avec d’autres exilés argentins, après avoir subi persécution et incarcération pendant le régime du président Juan Manuel Rosas. Après son retour en Argentine, Gutiérrez a continué à maintenir un lien étroit avec les cercles intellectuels uruguayens.

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