De Ducasse à Maldoror

Un autre Genonceaux poursuivi par la justice

In Édition, Genonceaux, Non classé on 12/02/2018 at 05:38

Kevin Saliou et Gérard Tasset

 

 

Dans un article précédent, Gérard Tasset nous avait communiqué des informations nouvelles et importantes concernant Léon Genonceaux, le premier à avoir réédité, en 1890, Les Chants de Maldoror. Bien que ceci soit sans rapport avec Isidore Ducasse, il nous a semblé intéressant de présenter au public le destin de l’un de ses neveux, Arthur Clément Joseph, qui connut comme son oncle des déboires judiciaires avant de se ranger à l’âge de la maturité. Voici donc le fruit des recherches de Gérard Tasset.

 

Le père de Léon Genonceaux, Alexandre Théodore Joseph Genonceaux, s’était marié à Couvin le 28 juillet 1845 avec Eloïsme Meunier. Ils avaient ensuite eu trois enfants : Louis Émile Joseph, né le 4 avril 1846, Émile Adolphe Joseph, né le 28 septembre 1850, et Léon Constantin Joseph, le futur éditeur, né le 16 janvier 1854.

Émile s’était marié à son tour, le 20 décembre 1870, et avait vécu un temps, comme son père, à Couvin. Il avait ensuite eu trois enfants : Arthur Clément Joseph, né le 9 novembre 1871, Marie Joseph, née le 3 mai 1875, et René Émile Joseph, né le 15 novembre 1879. En 1879, la famille partit s’installer à Bruxelles. Il est intéressant de noter que, dans sa jeunesse, Léon Genonceaux était également parti s’installer dans la région bruxelloise pour être éditeur, mais qu’il dut revenir à plusieurs reprises chez ses parents à Couvin, comme en témoigne le registre de la population de la commune, consulté par Gérard Tasset. On ignore quelle était la raison de ces allées et venues, et si elles sont le témoignage de premiers déboires financiers, mais en 1880, Léon décida de partir faire fortune dans le monde de l’édition parisienne. La suite est connue et a été racontée par Jean-Jacques Lefrère : on le retrouve peu après employé chez Édouard Monnier, place des Vosges, où il verra se succéder les patrons avant d’hériter de lui-même de la librairie, déménagée au 3, rue Saint-Benoît.

Arthur Clément Joseph, premier fils d’Émile, avait obtenu un diplôme d’ingénieur. Il était négociant en chaux lorsqu’il se maria le 27 avril 1899, à Spy, en Belgique, avec Valérie Blairon, née le 26 mai 1868 à Bruxelles. De ce mariage allaient naître trois enfants : Germaine Maximilienne, née le 18 janvier 1900, Maximilien Emmanuel, né le 20 mars 1901 et Renée Émilie Clémentine, née le 9 juillet 1902. À la fin de l’année 1899, Arthur Clément fonda la Société Anonyme des Carrières de Labuissière, dont il était administrateur et directeur. Mais l’entreprise fit rapidement faillite : elle lui avait néanmoins permis de mener à bien une première escroquerie de plusieurs centaines de milliers de francs, comme le rapporte le journal Le XXesiècle du 3 mars 1905 :

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Peu après, Arthur et sa famille revinrent à Couvin où il fonda, le 10 juillet 1900, la Société anonyme des ciments et chaux de Couvin. Il en était encore administrateur et directeur. Mais en 1902, alors que naît sa fille Renée Émilie Clémentine, il a déménagé à Andrelecht et se déclare ingénieur, sans préciser l’entreprise. Ces informations sont tirées du relevé du recensement de 1900, page R568, effectué par M. Vanwelkenhuyzen et consulté par Gérard Tasset.

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Journal de Charleroi du 5 août 1900

La trace d’Arthur Clément est plus facile à suivre dans la presse que celle de son mystérieux oncle éditeur, car les hauts-faits du neveu ne sont pas moins glorieux. Si l’on ignore ses activités au cours des années 1902-1904, on le retrouve soudain dans la presse en 1905. Le Journal de Paris du 2 mars 1905 et Le XIXe siècle du 3 mars 1905 rapportent en effet l’arrestation d’un escroc de haut vol. Sous de faux noms, il avait arnaqué un certain nombre de personnes en Belgique. Criblé de dettes, Arthur Genonceaux avait fait l’objet, à la fin de 1904, d’une instruction judiciaire. Laissé en liberté provisoire pendant l’instruction de son dossier, il avait alors fui en France pour continuer ses méfaits. Le 1er mars 1905, il fut arrêté pour escroquerie sous le titre usurpé et très maldororien de… comte d’Oultremont. Ainsi, le 2 mars 1905, Le Journal de Paris consacre un article aux « escrocs de haut vol dont un faux gentilhomme » :

La justice belge recherchait depuis plusieurs mois un escroc de marque, Arthur Joseph Genonceaux, qui avait extorqué à de nombreux dupés des sommes dont le total dépassait 100.000 francs. L’aventurier ne restreignait point son champ d’action à la Belgique. Paris, la province et les grandes villes de l’étranger étaient exploitées par lui. Voici quel était son procédé :

Agé de 35 ans à peine, d’allures distinguées, il se présentait chez des capitalistes, en se donnant tantôt comme comte de Nydpruck, tantôt comme chevalier, commis du duc de Staumont, ancien directeur de sociétés financières. Parfois encore il s’adressait à des joailliers ou des orfèvres. Et il sollicitait soit une avance de fonds soit la livraison à crédit d’une certaine quantité de bijoux.

Comme garanti de sa solvabilité, le pseudo-gentilhomme offrait une délégation sur un dépôt de 10.200.000 francs, reliquat de l’héritage de son frère, dont le séquestre était un notaire très honorable demeurant à Bruxelles.

Or Genonceaux avait une maîtresse qui portait à tort ou à raison le même nom que le notaire, et demeurait à Bruxelles dans la même rue, à une ou deux maisons d’intervalle.

Cette femme se faisait remettre les lettres adressées à son homonyme et voisin et qui contenaient des demandes de renseignements concernant le comte de Nydpruck et sa situation de fortune.

Inutile d’ajouter que la jeune femme envoyait aussitôt une réponse favorable et que son amant jouissait ainsi d’un crédit illimité.

Genonceaux vient d’être arrêté à Strasbourg où il était en train de commettre une nouvelle escroquerie et où il s’était approprié le titre de comte d’Oultremont.

Mr Roy, commissaire de police aux délégations judiciaires, a reçu de divers parquets des commissions rogatoires à l’effet d’entendre les victimes de ce maître escroc. Le magistrat devra consacrer plusieurs journées à cette besogne.

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Et dans Le XIXe siècle du 3 mars 1905 :

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A la suite de nombreuses plaintes récemment reçues, le parquet de la Seine vient de charger M. Roy, commissaire aux délégations judiciaires, d’ouvrir une information contre un certain Joseph Genonceaux, 35 ans, d’origine belge. Ancien administrateur de sociétés, très élégant, ruisselant de bijoux, ce personnage a réussi à faire, tant à Paris que dans les départements, un nombre inestimable de dupes, sous les noms d’emprunt de comte de Nydpruck, de Chevalier, comte ou duc de Staumont, de comte d’Oultremont, ou se mettant en rapport avec des banquiers, des financiers, des bijoutiers, des agents d’affaires, etc.

Il s’efforçait de se faire prêter d’importantes sommes d’argent, donnant pour garantie un prétendu dépôt d’un million chez un notaire de Bruxelles, insistait-on. Il donnait l’adresse de sa maîtresse, qui portait le même nom que l’officier ministériel, par une coïncidence habilement calculée. La jeune femme, cela va sans dire, donnait les meilleures renseignements sur l’honorabilité du personnage. Joseph Genonceaux a réussi à escroquer par cet ingénieux moyen plus d’un demi million.

L’escroc, M. Roy en a été avisé hier, vient d’être arrêté à Strasbourg (en Allemagne depuis 1870) où il se disposait à continuer la série de ses exploits.

Le nom du comte Vitole de Nydpruck fait référence à un personnage qui a réellement existé. Vivant à Bruxelles, il avait déposé le 31 juillet 1886 un brevet pour un procédé de tannage accéléré.

Arthur Genonceaux fut rapidement jugé par le tribunal correctionnel de Strasbourg et condamné le 15 mars à 6 mois de prison ferme. Tenant compte de son mois de prison préventive, après avoir effectué ses 5 autres mois, il fut remis à la justice belge à la fin novembre 1905.

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Le Messin du 16 mars 1905

Arthur Clément Genonceaux comparut alors devant le tribunal correctionnel de Bruxelles dès la fin 1905 et jusqu’au début de 1906. Vu la complexité du dossier et l’abondance des témoins, il fallut plusieurs audiences avant qu’il ne soit jugé et condamné le 20 janvier 1906 à quatorze fois trois mois, quatre fois sept mois et une fois deux mois de prison, soit un total de soixante-douze mois ou six ans de prison ferme.

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Le Vingtième siècle du 21 janvier 1906

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Vooruit du 24 janvier 1906

Traduction :

Affaires de justice – Tribunal de Bruxelles

Arthur Genonceaux est condamné à 84 mois de prison pour différents abus de confiance, escroqueries et utilisation de documents falsifiés. En Belgique, il se faisait passer pour un comte d’Oultremont ou bien aussi pour un duc d’Ursel. A Strasbourg, il prenait les titres de nobles Allemands. Grâce à cela, il avait fait la connaissance de beaucoup de gens qu’il pouvait tromper et à qui il pouvait soutirer de l’agent. La maîtresse de Genonceaux fut condamnée à 10 mois de prison.

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Gazette de Charleroi du 19 mars 1906

Arthur Clément Joseph Genonceaux aurait été incarcéré à la prison de Saint-Gilles. Mais a-t-il effectué totalement ses 84 mois (ou 7 ans) de prison additionnés d’un an pour les faux actes notariés ? Cela conduirait en 1914, à la veille de la première guerre mondiale. Une chose est sûre : cette peine n’est pas compatible avec sa nouvelle arrestation à Dinant fin septembre 1909 et son retour devant le tribunal de Bruxelles. Avait-il bénéficié d’une remise de peine ? Mais alors pour quelle raison ?

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Journal de Charleroi du 25 septembre 1909

Quoiqu’il en soit, on se retrouve avec un « trou » dans la vie d’Arthur Clément Genonceaux entre fin 1909 et le 31 août 1921, date à laquelle il publie un article sur la science des chaux et ciments, et un autre article le 14 septembre 1921 dans la revue Le Bâtiment et le bulletin de l’entreprise réunis. Il réapparaît à Ixelles le 20 janvier 1923 pour le prononcé de son divorce avec Valérie Blairon, domiciliée alors avec ses enfants au 334, chaussée de Bruxelles à Forest. L’escroc, a priori repenti, se remaria aussitôt, le 4 avril 1923,  à Ixelles, avec la baronne Ève Elodie Anne de Posch, qui demanda et obtint le divorce moins d’un an après, le 13 septembre 1924. Avait-elle appris le passé de son époux, ou celui-ci avait-il reprit ses activités ?

Arthur Clément ne mourut que le 27 décembre 1937, à Woluwe-Saint-Lambert. Il avait regagné Bruxelles et s’était à nouveau remarié, le 15 février 1925, avec Léonie Léopoldine Hélène Drapier, avec qui il avait eu deux enfants, un petit Jacques mort-né le 7 avril 1926 et une fille, Jacqueline Adrienne Simonne, née le 12 mars 1927. Il avait fallu un troisième mariage pour qu’il se décide à se ranger, devenant, en 1924, directeur du Moniteur des chaux, ciments et travaux publics, l’organe mensuel belge des maîtres de carrières et fabricants de chaux et de ciment.

 

Ainsi, Léon Genonceaux ne fut pas le seul membre de sa famille à mener une vie romanesque aux prises avec la justice française. Mais l’oncle s’était assagi beaucoup plus rapidement, échaudé par ses premières imprudences – l’affaire du Reliquaire, des Voluptueuses de Jean Larocque, sans parler du Tutu, resté inédit – tandis que le neveu avait longtemps poursuivi ses bravades. Gérard Tasset a rencontré, en 2010, Jacqueline Adrienne Simone. Elle n’avait jamais eu de contact avec ses deux demi-sœurs, qui avaient vingt-cinq ans de plus qu’elle. À sa connaissance, son père était ingénieur de four à chaux et directeur de carrière. Mais elle n’avait que dix ans quand Arthur Clément, était mort. Elle ne dut probablement jamais savoir qu’il se faisait appeler autrefois le comte d’Oultremont.

 

Gérard Tasset et Kevin Saliou remercient Georges Lepère pour les coupures de presse illustrant cet article.

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