De Ducasse à Maldoror

Un Amour de Maldoror

In Lautréamont, Maldoror, Non classé on 09/07/2018 at 12:08

Bertrand Combaldieu

 

Dans son immense quête pour identifier et localiser les exemplaires de l’édition 1874 de Maldoror, Bertrand Combaldieu a fait la rencontre étonnante de Sheelagh Bevan. Voici son histoire.

 

Lorsque, aux détours d’un échange de mails, Les Cahiers Lautréamont ont reçu le message de Sheelagh, il a fallu le relire pour le croire. Passée la surprise, la décision fut rapidement prise : l’histoire hors du commun de cette New Yorkaise qui évolue dans le milieu de la littérature et de l’art devait faire l’objet d’un article. Jugez plutôt :

A ce propos, mon alliance est gravée avec le mot « Umbrella », celle de mon mari avec les mots « Sewing Machine » !

Sheelagh Bevan, aujourd’hui assistante conservatrice au département Livres et Reliures de la fameuse Morgan Library and Museum de New York[1], fit une rencontre que les Surréalistes ne pouvaient pas même imaginer. Bien avant qu’elle ne survienne, dans les années 1982 ou 83, elle rêva de Richard Hell, musicien chanteur tendance punk et poète. Une prémonition, un « hasard objectif » que ni Breton ni Eluard n’auraient pu renier. Et la rencontre fortuite eut lieu en 1996.

Richard Hell connaît Les Chants de Maldoror depuis 1975, vingt ans avant leur rencontre. Son premier exemplaire égaré, il racheta un volume de l’édition 1943 publié chez New Directions et une édition de poche. Sheelagh, âgée de seize ans en 1981, travaille alors dans une librairie. Elle n’a jamais entendu parler de Lautréamont et découvre un ouvrage publié par les éditions New Directions que la quatrième de couverture décrivait comme « un des premiers exemples d’écriture surréaliste » et mentionnait « le principe du Diable ». Une édition de 1965 réimprimée en 1970 qu’elle possède toujours.

« Qui pouvait résister ? » raconte Sheelagh qui dépense alors son salaire dans les ouvrages des sulfureuses avantgardistes ou modernistes éditions Grove Press et New Directions, et qui pour autant, n’a jamais aimé cette couverture reproduisant une sculpture de Marino Marini.

Couverture et quatrième de couverture des éditions New Direction.

 

Quand ils se rencontrent en 1996 dans l’East Village, NY, Sheelagh lit Roger Gilbert-Lecomte (1907-1943), poète français excessif et dissident des surréalistes, peu connu, voire oublié de la littérature française. Richard écrit et lit beaucoup de poésies mais aussi de la fiction. Lors de sa première visite chez Richard, Sheelagh aperçoit Les Chants de Maldoror sur une étagère. Isidore Ducasse allait les accompagner tout au long de leur chemin.

Le plus marquant, le plus émouvant témoignage de cette aventure moderne se déroule le 5 octobre 2002, à Copake, à deux heures de route au nord de New York. Sheelagh et Richard se marient, une cérémonie que l’entourage immédiat n’oubliera sans doute jamais. Là, un juge, probablement assez conservateur selon elle, prononce à voix haute et intelligible les vœux de consentement mutuel:

Attendu que Richard et Sheelagh ont consenti mutuellement aux liens du mariage et se sont promis en conséquence l’un à l’autre, qu’ils ont déclaré en se joignant les mains que cette union est aussi belle et respectable que la rétractilité des serres des oiseaux rapaces, et en particulier comme la rencontre fortuite sur une table de dissection d’une machine à coudre et d’un parapluie – il n’en est pas moins vrai que les draperies en forme de croissant de lune n’y reçoivent plus l’expression de leur symétrie définitive dans le nombre quaternaire : allez-y voir par vous-même, si vous ne voulez pas me croire[2], et maintenant, en vertu des pouvoirs qui me sont conférés par la  loi de l’état de New York, je vous déclare Mari et Femme.

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Voeux de mariage.

 

Le juge eut beau trébucher sur les mots « rétractilité » et « quaternaire » pendant une brève répétition, il lut les vœux de consentement sans broncher, droit dans leurs yeux. Sheelagh et Richard furent bien les premiers, et sans doute les seuls époux totalement ducassiens de l’histoire. Du moins à notre connaissance. Breton et consorts n’ont qu’à bien se tenir !

« Le choix était évident, nous raconte Sheelagh. Les oiseaux sont importants pour moi et nous voulions utiliser la rétractilité des serres puis inscrire directement la rencontre fortuite. J’ai ajouté la dernière phrase parce qu’elle nous apparaissait, à tous les deux, comme une sorte de bénédiction. C’est plus un collage, une présomption pour être sûre », avoue-t-elle.

Les familles des époux ne furent pas surprises, connaissant leurs affinités littéraires portées vers le Surréalisme et le langage de l’absurde ainsi que les sensibilités personnelles des deux époux. « Faire partager la belle et étrange langue de Lautréamont à la cérémonie fut une manière pour moi d’embrasser l’artifice présent dans le rituel. Cela donna à notre mariage le sens d’un projet créatif, plus en accord avec nos personnalités et moins conventionnel », nous dit Sheelagh. « Rétrospectivement, c’était sans doute un message adressé à moi-même plutôt qu’à lui. »

Un mariage préparé et perpétué sous les auspices du poète. Peu avant, ils s’étaient rendus dans le quartier des joailliers (Diamond District) pour faire graver les alliances en or rosé que les futurs époux voulaient en harmonie avec la bague de fiançailles dénichée chez un antiquaire à Montmartre. Ducasse toujours. Et le joaillier, comme le juge, ne sourcilla pas un instant, traitant la demande de Sheelagh et Richard comme une autre : Umbrella pour elle ; Sewing Machine pour lui !

Les alliances de Richard Hell et Sheelagh Bevan.

 

Ainsi Ducasse a convoqué l’Amour de manière spectaculaire et touchante, là où l’attendait le moins. Le poète n’est pas seulement une énigme inclassable de la littérature française, une légende portée aux nues par le Surréalisme, un mythe pour certains ni même un simple accident littéraire décrié par d’autres. A New York, il se révèle universaliste, ciment des âmes.

Pour preuve, fin 2002, quelques semaines après son mariage, Richard acheta un des 100 exemplaires imprimés sur vélin des Chants de Maldoror, publié par la Casanova Society à Londres en 1924, avec une préface de Remy de  Gourmont et trois illustrations par Odilon Redon, soit la première traduction anglaise des Chants, par John Rodker et publiée sous le titre « The Lay of Maldoror »[3].

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The Lay of Maldoror – The Casanova Society, 1924.

 

Mais Sheelagh et Richard ne s’arrentèrent pas là dans leur chemin commun avec Ducasse. A moins que ce soit Ducasse qui les entraîna. Deux mois plus tard, ils organisèrent une soirée de mariage à Bowery, quartier berceau de la musique punk New Yorkaise, et il fallait encore répondre à umbrella@richardhell.com, une adresse mail créée à cette occasion par Richard. Il fit imprimer pour tous les invités leurs magnifiques vœux de mariage et y joignit une photo du couple prise par Richard Kern, photographe et réalisateur de la scène underground de NY.

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Invitations à la soirée de mariage.

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Richard Hell et Sheelagh Bevan en 2002. ©Richard Kern

 

Ducasse n‘étant sans doute pas homme à laisser s’installer la romance, et l’union des inconciliables parapluie et machine à coudre prit fin. Le couple se sépara en 2016. « Je suppose que la métaphore parapluie-machine à coudre se révéla exacte, raconte-t-elle, de la plus belle et de la plus terrible des manières. » Alors que reste-t-il ?

En premier lieu, un indéniable attrait pour la poésie. Avec le recul de la dissolution de son mariage, Sheelagh suggère que la beauté et la tristesse de cet évènement ont « aidé à la reconnecter d’avec le Lautréamont de ses 16 ans, en accomplissant pour le meilleur comme pour le pire, sa vision de ce que la vie et l’art pouvaient lui apporter ». Aujourd’hui, Sheelagh déploie son talent pour la littérature et l’art à la Morgan Library.

Et puis, avouons-le, Sheelagh et Richard ont vécu une expérience unique enviée de tous ceux qui s’intéressent à Isidore Ducasse. Et l’on s’interroge sur cette incroyable union comme pour mieux se convaincre de la véracité et de la postérité des strophes de Ducasse. Oui, des rencontres fortuites méritent d’être vécues, dussent-elles se heurter à la réalité. A Paris, à Bruxelles, à New York ou à Montevideo, ce « sacré bouquin » partout laisse des traces, sème encore sa prose auprès de nouvelles générations. De la poésie humaine intemporelle en somme.

Et Sheelagh, qui avoue ne pas vouloir partager Les Chants de Maldoror avec tout le monde, de conclure : « Je ne peux plus lire ou entendre le mot quarternaire sans penser à Lautréamont. » Nous non plus !

 

[1]http://www.themorgan.org/

[2] Les Chants de Maldoror, Chants Sixième, strophes 1 et 8.

[3] La revue américaine d’avant-garde Broom (http://www.ecoledulouvre.fr/revue/numero3octobre2013/GauthierResume.pdf)  fit paraitre de très larges extraits de la traduction par J Rodker des Chants de Maldoror ainsi que la totalité du Chant VI d’août 1922 à déc. 1922. Ces extraits sont consultables par exemple sur (http://bluemountain.princeton.edu/exist/apps/bluemountain/index.html). L’édition de 1924 reste la première traduction anglaise complète de l’œuvre.

 

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