Joël, le ducassien d’Oberkampf

Bertrand Combaldieu poursuit sa série de portraits ducassiens. Nous donnons ici l’article qu’il consacre à Joël, propriétaire du bar Maldoror, suivi juste après d’un aperçu de la collection personnelle de ce dernier.

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Les habitués du quartier d’Oberkampf à Paris ont dû voir cette enseigne qui reflétait dans la nuit un « Maldoror » de néon rouge et bleu dans la rue du Grand Prieuré. Elle n’existe plus. Son propriétaire, Joël, et sa femme Françoise ont déménagé et il faut désormais se rendre un peu plus loin, au 9 rue Saint-Ambroise, dans des locaux plus modestes, pour les rencontrer.

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Francoise et Joël, rue Saint-Ambroise. © B Combaldieu

 

Comme beaucoup, Joël a lu Les Chants de Maldoror adolescent et comme quelques-uns, ils ne l’ont plus quitté. Quand il inaugure son bar-restaurant de la rue du Grand Prieuré, en 1992, un ami lui offre l’édition illustrée par Hans Bellmer. Puis ce sont des clients qui lui offrent des éditions, ou des objets se rapportant au livre. La passion, loin de s’éteindre, s’alimente jour après jour. Aujourd’hui, Joël ne possède pas moins de 250 éditions du livre de Ducasse. Nous donnerons un aperçu de cette collection plus bas. Parmi elles, une édition originale de 1874, bien sûr, achetée quai Malaquais avant l’an 2000, mais également l’édition de Genonceaux (1890), l’étude du poète uruguayen Pedro Leandro Ipuche sur Ducasse (1926), des éditions en roumain, en turc, en grec…, la traduction en Japonais par Yojiro Ishii. Et ce n’est pas tout. Il faut encore compter avec des produits dérivés de toutes sortes : tampons encreurs, sous-verres imprimés du portait par Félix Vallotton, teeshirts, plaquette de chocolat Dr. Maldoror’s…

 

 

 

Joël et son édition Genonceaux; l’édition de 1874; des sous-verres, tampons-encreurs et chocolats.

 

Dans son bar, le menu est orné d’une reproduction du frontispice de l’édition de De Zangen van Maldoror par le psychiatre Johan Stärcke, première traduction néerlandaise (1917).

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Cette collection et cette passion se sont aussi construites avec la complicité, discrète mais efficace, de Françoise. Elle est aussi capable de raconter des anecdotes de leur quête maldororienne. « C’est SA collection » dit-elle, mais elle sort immédiatement une liste de tous les ouvrages, articles, objets qu’ils ont savamment compilés et qu’elle semble pouvoir réciter par cœur. Et ses souvenirs de leur voyage à Montevideo en mars 2005 sont encore vivaces. « Sans le savoir, on est arrivé le jour de l’intronisation de Tabaré Vazquez, également journée des Droits de la Femme » raconte-t-elle. C’est lors de ce voyage que Joël a déniché, entre autres, son livre de Ipuche. « Je cherchais chez les libraires du côté du port, mais ils n’avaient rien sur Ducasse. Un d’eux m’a demandé de repasser le lendemain, et là, il m’a sorti une pile de livres sur le poète Uruguayen. Parmi eux cette étude de 1926 ».

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Mais Joël n’est pas seulement un collectionneur passionné. Peu de choses sur la vie et l’œuvre de Ducasse lui échappent. C’est un véritable ducassien qui entretient le feu de cette passion parallèlement à celui de son engagement politique. Car Joël le revendique clairement, « je suis un anarchiste. Et Maldoror est un anarchiste, surtout dans son rapport à Dieu. Je ne crois pas que Ducasse, lui, fut un anarchiste », nous dit-il après nous avoir confié sa déception concernant les Poésies qui, pour lui, vont à l’encontre des Chants de Maldoror. Les anarchistes apprécient la littérature surréaliste. « Comme Ducasse utilisait sans scrupule le plagiat, les anarchistes situationnistes détournaient les bandes dessinées. Ce livre est bien connu dans les milieux anarchistes. » Joël et Françoise ne savent pas encore ce qu’ils feront plus tard de leur collection. Une chose est sûre, si vous passez au 9 rue Saint Maur à Paris, parler d’Isidore Ducasse avec Joël est le gage d’un agréable et savant moment, en buvant une bière qu’il vous faudra aller chercher vous-même dans le frigidaire de l’arrière-boutique. Son côté Ducasse sans doute !

 

Extraits de l’inventaire de la collection personnelle de Joël

Non-exhaustif. Nous signalons, dans cette liste au classement volontairement anarchique, la présence de quelques raretés et notamment d’éditions illustrées dont nous donnons, plus bas, quelques aperçus.  

  1. Les Chants de Maldoror, Paris-Bruxelles, Rozez, 1874.
  2. Les Chants de Maldoror, Paris, Léon Genonceaux, 1890.
  3. Les Chants de Maldoror, Œuvres complètes d’Isidore Ducasse, préface, notes et
    variantes par Hubert Juin, Paris, Éditions de la Renaissance, 1967.
  4. Cantos de Maldoror, sequidos de Poesias, édition portugaise, traduction de Pedro Tamen, Lisbonne, Fenda, 1988.
  5. Les Chants de Maldoror, Lausanne, Editions du Grand Chêne, Henri Kaeser, 1946, exemplaire numéroté 1459/1500.
  6. Les Chants de Maldoror, Chants I et II avec des illustrations d’Edmond Baudoin, Nice, Z’éditions, 1994.
  7. Les Chants de Maldoror, tirage limité illustré par René Magritte, Bruxelles, La Boétie, 1948.
  8. Les Chants de Maldoror, Poésies, Lettres, textes présentés et commentés par Louis Forestier, illustrations de Louis Cane, Paris, Imprimerie nationale, 1991. Un exemplaire couverture blanche, n° 2216/2800 ; un exemplaire couverture reliée plein cuir rouge, n° 559.
  9. Bertrand David, Les Kanguroos implacables du rire, Tusson, Du Lérot, 1999.
  10. Une édition russe, traduction partielle de Georgij Konstantinovič Kosikov, Moscou, Ad Marginem, 1993.
  11. Palacios, « Les Chants de Maldoror par le Comte de Lautréamont », Métal hurlant n° 77, juillet 1982.
  12. Cantos de Maldoror, illustrations de Luis Alves da Costa, Centre Culturel Portugais, 1992.
  13. Oeuvres complètes, étude, commentaires et notes de Philippe Soupault, Paris, Au Sans Pareil, 1927, avec couverture reliée, numéroté 8/325.
  14. Maldoror’un şarkıları, Poesies, mektuplar, traduction turque de Özdemir İnce, Ankara, Gece, 1989.
  15. Zpevy Maldororovy, traduction tchèque de Prokop Voskovec, Prague, Kra, 1993.
  16. Eugène Sue, Latréaumont, Paris, Garnier, 1979.
  17. Les Chants de Maldoror, suivis de Poésies, préface à un livre futur, préface de Philippe Soupault, Paris, Le Club des Libraires, 1958, exemplaire numéroté 1691/4000.
  18. Œuvres complètes, avec une préface par André Breton et des illustrations par Victor
    Brauner, Oscar Dominguez, Max Ernst, Espinoza, René Magritte, André Masson, Matta Echaurren, Juan Miro, Paalen, Man Ray, Seligmann et Tanguy, Paris, Guy Levis Mano, 1938.
  19. Les Chants de Maldoror, 20 images proposées sur des formes naturelles avec une introduction de Maurice Blanchot, Paris, Le Club français du Livre, 1963, couverture toilée, exemplaire n° 5614/7000.
  20. Œuvres complètes. Les Chants de Maldoror. Poésies. Lettres, avec une préface de
    Maurice Blanchot, Paris, Le Club français du Livre, 1950, n° 2930/3000.
  21. Diverses traductions récentes, en italien, en espagnol, en portugais, en anglais, en allemand, en hollandais…
  22. Le rapport du jury du CAPES de breton de l’année 1998, qui contenait un sujet portant sur un extrait des Chants de Maldoror
  23. Les Chants de Maldoror, avec une préface de Remy de Gourmont, Paris, La Sirène,
    1920, n° 282/1360.
  24. Les Chants de Maldoror, illustrations d’Henri Patez, Grenoble, Roissard, 2 vol., 1958, n° 765/975.
  25. Eric Verteuil, Horreur à Maldoror, roman gore paru chez Fleuve Noir, 1987.
  26. Vincent Bounoure, Les Anneaux de Maldoror et autres chapitres d’un traité des contraires, Paris, L’Écart absolu, 1999.
  27. Jeremy Reed, Invention d’Isidore Ducasse, Latitudes, éditions de la différence, 1996, traduction de l’anglais par Richard Crevier.
  28. Gérard Dole, Contes crépusculaires, Troenes, Andromède, 1984 [la date et l’éditeur n’apparaissent pas]. Contient une nouvelle intitulée « Les Nuits de Maldoror ».
  29. Les Chants de Maldoror, avec illustrations de Hans Bellmer, Grafik Europa Anstalt, 1972.
  30. Scenes from Lautréamont’s Maldoror, collages par Harry O. Morris, 1983.

 

Photographies fournies par Joël et Françoise.

31. Maldorors Sanger, traduction suédoise de Carl-Henning Wijkmark illustrée par Ragnar von Holten.

 

Photographies fournies par Joël et Françoise.

32. Sibylle Ruppert, Dessins pour Lautréamont, avec une préface d’Alain Robbe-Grillet, Paris, Galerie Bijan Aalam/Natiris, 1980, 36 p. Exemplaire n° 795.

 

Photographies fournies par Joël et Françoise.

33. Verke – Die Gesänge des Maldoror – Dichtungen – Briefe, édition allemande illustrée par Abiliollamas, Francfort, 1994. Couverture de cuir noir de K. H. Neumann, avec applications de couleur et un titre de dos présenté rouge. D’après l’édition de Berlin, La Sirène, 1985.

 

Photographies fournies par Joël et Françoise.

34. Gayraud, Oeuvres originales. Les Chants de Maldoror, 10 gouaches, 1967, tirage à 30 exemplaires.

 

Photographies fournies par Joël et Françoise.

35. Maldoror, extraits avec une introduction de Francis Ambrière et 27 eaux-fortes par Jacques Houplain, Paris, Société des Francs-Bibliophiles, 1947. Tirage unique à 160 exemplaires, tous sur beau papier vélin pur chiffon des papeteries d’Arches. Tiré à part 30 suites.

 

Photographies fournies par Joël et Françoise.

36. Les Chants de Maldoror, par le Comte de Lautréamont, publiés par les soins d’Albert T’Serstevens et illustrés d’un frontispice en couleurs et de 65 eaux-fortes de Frans de Geetere, Paris, H. Blanchetière, 1927, 2 volumes. Il s’agit de la première édition de luxe.

37. Les Chants de Maldoror, avec 14 aquatintes de Jean Lecoultre, Lausanne, Éditions
des Gaules, 1967.

 

Photographies fournies par Joël et Françoise.

 

par Bertrand Combaldieu

 

 

 

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