Maldoror à travers mes âges, par Lucien Suel

Mathilde Ollivier

Lucien Suel est un poète et romancier français. Il anime la maison d’édition Station Underground d’Emerveillement Littéraire. Son dernier recueil de poésie, Arithmomania, est disponible au Dernier Télégramme. Est publié ici un texte inédit, « Maldoror à travers mes âges ».

Maldoror à travers mes âges

Lucien Suel

 MALDOROR RELOADED – Collection les minuscules, format 6,5×9,5 cm, huit exemplaires. Peinture de Jean-Pierre Thomas, écriture et titre par Lucien Suel.

Le mystérieux nom de Maldoror flottait dans ma tête de jeune homme de 18 ans. Je l’avais entendu prononcer dans la minuscule communauté formée par les amateurs de poésie rassemblés dans une cave de l’école normale de garçons à la fin des années soixante. Nous lisions en partage Baudelaire, Verlaine, Rimbaud et les surréalistes, présences précieuses dans les étagères de la bibliothèque.

Peu argentés, nous fréquentions le jeudi après-midi, les deux librairies d’Arras, bénéficiant de la présence des livres de poche, seuls livres neufs à la portée de nos bourses. J’ai toujours en ma possession ce livre à la couverture glacée profondément noire, les Chants de Maldoror du Comte de Lautréamont, accouplés avec les Poésies d’Isidore Ducasse en un étrange duo déjà oxymorique.

Fortement mis en garde par certains camarades, je restai plusieurs mois sans trouver le courage –oui, j’étais effrayé– d’ouvrir ce numéro double 1117-1118 du Livre de Poche, réimprimé en 1963 et acheté durant l’hiver 1966 dans la librairie Brunet.

C’est en fin de compte, à l’automne 1967 que je lus les Chants de Maldoror. Je venais de prendre mon premier poste d’instituteur dans le bassin minier et partageais avec d’autres enseignants un logement de fonction dépendant de l’école Maurice Thorez et situé en face de la cokerie de Drocourt. Là, dans une modeste chambre tapissée d’un papier à fleurs mauve et vert, je fus saisi par la prose poétique et volcanique de Maldoror. Par la fenêtre, chaque fois que je levais les yeux de mon livre,  je fixais l’étendue de l’immense usine qui crachait flammes et fumées dans la nuit illuminée par les lampes à arc. Comme un alcool fort, j’ingurgitai cul sec les six Chants et  fus tant bouleversé par ma lecture qu’avant l’aube, j’étais dehors, faisant le  tour de la maison en  marchant dans les feuilles tombées qui jonchaient le jardin inculte, mes mains tordant le livre, le malaxant comme si j’allais faire sortir des pages toute la beauté et toute la laideur exprimées par le Seigneur Comte de Lautréamont. J’avais 19 ans, aujourd’hui 73 et c’était hier.

Dans les jours qui suivirent, je relus les passages les plus incandescents, le pou, les chiens, les oiseaux, le parapluie et la machine à coudre, le vieil océan…  et retins par cœur pour la vie deux citations : «  J’ai reçu la vie comme une blessure, et j’ai défendu au suicide de guérir la cicatrice. » et « Je suis fils de l’homme et de la femme, d’après ce qu’on m’a dit. Ça m’étonne… je croyais être davantage ! »

Trois années plus tard, en 1970, l’Anthologie de l’humour noir d’André Breton rejoignait Maldoror dans Le Livre de poche. Les deux couvertures se ressemblaient dans la noirceur. Ce fut l’occasion de relire des extraits choisis d’Isidore Ducasse et de découvrir d’autres horribles travailleurs.

Bien du temps passa. Après mon exploration de la littérature fin de siècle, des symbolistes et décadents, -grâce cette fois soit rendue à Christian Bourgois et Hubert Juin qui les publièrent en la collection 10/18- de Huysmans au Sâr Péladan, de Rémy de Gourmont à Jean Lorrain, je découvris que le premier révélateur d’Isidore Ducasse, a.k.a Le Comte de Lautréamont, fut Léon Bloy, qui, en 1890, attira de nouveau l’attention sur Les Chants dans la revue La Plume avec son article « Le Cabanon de Prométhée » -quel titre !- et provoqua ainsi la réédition de l’ouvrage.

De mon côté, ajoutant à un melting-pot de lectures, les auteurs du roman noir américain et ceux de la Beat Generation, je participais modestement à la scène littéraire française d’une nouvelle fin de siècle, jusqu’à publier mon premier recueil de poèmes en 1988. Sombre Ducasse, tel est le titre de ce livre, qui témoignait à la fois d’un encrage « noir » et d’un ancrage dans mon nord natal, –la ducasse étant à la fois fête foraine et religieuse, dédicace au saint local- ainsi qu’un hommage à la poésie de ce singulier personnage arrivé de Montevideo à Paris. Ajoutons à cela que, bien avant Marcel Duchamp, le sieur Isidore Ducasse fut à ma connaissance, bien avant l’invention de Wikipédia, le premier poète à produire de la poésie ready-made sans se soucier  du mot plagiat. On comprendra qu’il était vraiment à sa place dans une anthologie de l’humour noir et je ne suis pas gêné, en cette psittaciste pseudo-pandémique époque, de détourner l’humour du Comte de Lautréamont, en introduisant un remake antiseptique, anaphorique et matriciel dans la série des : « Beau comme… » : Beau comme le tremblement des mains dans l’hydro-alcoolisme.

 MALDOROR RELOADED – Collection les minuscules, format 6,5×9,5 cm, huit exemplaires. Peinture de Jean-Pierre Thomas, écriture et titre par Lucien Suel.

Lucien Suel

La Tiremande

26 septembre 2019

pour les Cahiers Lautréamont.

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