Le CAC Carrance

Bertrand Combaldieu

On a beaucoup hésité. D’abord pour décider du titre : Breloques en Stock, Numismatique et Toc, Jetons de Présence, Numismatique Carrancienne, ou plus pompeusement De l’Évolution de la Médaille Carrancienne sous le Second Empire et la République…Mais également à soumettre ces lignes aux Cahiers Lautréamont, dont le sérieux n’a d’égal que leur ignorance crasse dans la science numismatique. Soyons donc sérieux et léger.

Récapitulons : vous êtes un jeune homme, ou vous le fûtes, vous vous piquez de poésie, vous rêvez d’être lu et vous avez l’outrecuidance de vivre dans la deuxième moitié du 19ème siècle. Qu’à cela ne tienne, pléthore de publications vous ouvrent leurs pages qui ne demandent qu’à être noircies de vos rimes pour quelques francs. Le poète, par définition désargenté, sauf s’il débarque de Montevideo, misera alors sur la postérité pour mieux délier sa bourse. Évariste Carrance et ses Concours Poétiques du Midi de la France imprimés à Bordeaux vous accueillent à espèces ouvertes. Glissez quelque argent dans le mandat-poste et vous serez publié, vous serez distingué, et vous recevrez…une médaille tout aussi frappée que votre porte après que la célébrité s’y sera présentée ! De l’or pour votre avenir, une pièce au présent. Vu le nombre de publications ourdies par Carrance et les quelque dix mille collaborateurs qui, en trente ans, comptèrent sur Évariste pour côtoyer la gloire littéraire, toute bonne famille française ou presque devrait posséder dans ses tiroirs un rond de cuivre frappé des Concours Poétiques ! Pour preuve, les numismates estiment le niveau de rareté de la breloque à R2, soit « Assez courante », sur l’échelle de Sheldon qui compte 8 niveaux allant de « courante » (R1) à « rareté insigne » (R8).    

Faut-il rappeler qu’Isidore Ducasse fut récompensé en 1869 d’une des « Mentions Très Honorables » après la parution de son Chant Premier dans le deuxième numéro, intitulé « Parfums de l’Âme » ? Il faut ensuite préciser que 23 des 37 participants des Parfums de l’Âme, deuxième des quarante-cinq volumes de Littérature Contemporaine qui éditait ces publications jusqu’en 1891, furent honorés. Parmi eux, seuls quatre reçurent une médaille comme le précise l’annonce passée dans La Revue Populaire de Paris du 1er septembre 1868, deux d’argent, deux de bronze (pas d’or !) et de tailles différentes en fonction du classement. Ducasse, malgré et à cause de sa mention, ne put donc arborer la médaille au revers de son veston. Avec l’inflation des collaborateurs[1] survint l’explosion du nombre de médailles; en 1887, Carrance en distribue 40 en deux concours, mais le système économique qu’il mit en place pouvait supporter de telles dépenses et cela devait perdurer jusqu’à la fin de son entreprise. Le journal Le Zig-Zag du 25 février 1883 vous en convaincra alors qu’il fait la promotion du numéro XXX, intitulé Le Drapeau, à paraître la même année. Cet hebdomadaire « littéraire, artistique, fantaisiste et humoristique » dont le comité de rédaction mixte insiste pour promouvoir avant tout les jeunes auteurs, notamment en s’engageant dans des projets d’édition des meilleurs manuscrits, est présidé par une femme, Aymé Delyon, qui signe l’article-publicité ci-dessous et que nos modernes réseaux sociaux ne réprouveraient pas. En 1885, Jules Renard y livre ses premières chroniques avant de devenir le cofondateur du Mercure de France en 1889.

Extrait d’un article paru dans Le Zig-Zag du 25 février 1883.

Ducasse dut débourser à tout le moins 120 francs[2] (5700 francs en 1989), une somme non négligeable à l’époque, pour faire publier son long Chant Premier, légèrement modifié par rapport à celui paru peu auparavant chez Balitout et Questroy. En échange de leur argent sonnant et trébuchant, les récipiendaires recevaient donc de l’infatigable polygraphe bordelais, en plus d’un ou plusieurs volumes…une médaille. Et voilà donc, jeune homme, l’objet de votre convoitise :

© Bertrand Combaldieu

Celle de gauche, en cuivre rouge, d’un diamètre de 3,2 centimètres, représente sur l’avers une tête de Marianne agricole, une gerbe de blé dans les cheveux, avec une titulature République Française, rien de moins. Au revers, une couronne de lauriers cercle insculpé le nom du poète remarqué, « À Mr. J. Perilia », et la date du concours, ici 1888, année qui compta deux publications. Et en contour de circonférence on peut lire : Concours Poétiques du Midi de la France Fondés par Évariste Carrance. Sur la tranche lisse on distingue le mot « cuivre » précédé d’une corne d’abondance, laquelle abondait essentiellement dans les caisses du malin polygraphe, quoique le métal soit altéré à cet endroit, et qui certifie que la pièce a été frappée par la Monnaie de Paris en 1880 ou après. Une main indicatrice aurait par exemple signé les médailles frappées par la Monnaie de Paris entre le 12 juin 1845 et 1860. Le prolifique littérateur, dont le culot ne pouvait cependant pas aller jusqu’à contrefaire la signature de la célèbre institution étatique, a donc correspondu avec la Monnaie à Paris qui a avalisé sa commande et l’a fait exécuter très vraisemblablement à Bordeaux. En 1870, Bordeaux abritait un des trois derniers ateliers de la Monnaie sur les 27 que comptait le territoire au 18ème siècle. Aujourd’hui encore, Pessac, en banlieue bordelaise, accueille l’usine des productions industrielles, frappe l’Euro et les monnaies de bien des pays, dont celle de l’Uruguay[3] !

Poinçon de la Monnaie de Paris entre le 12 juin 1848 et 1860.

Une médaille parfaitement similaire datée de 1890 et attribuée à un J. Lambert, fut proposée aux enchères le 9 mars 1995 par la société numismatique CGB, située rue Vivienne tout de même. Un heureux carrancophile l’emportait pour la somme de onze euros. C’est son prix !

Médaille de bronze vendue en 1995. © CGB Numismatique Paris

L’autre, de la même époque, d’un diamètre de 2,7 centimètres, réalisée avec du cuivre doré, n’est pas attribuée mais elle est sertie d’un anneau qui permet d’y ajouter un avantageux ruban. Une muse jouant de la lyre, un violoncelle, un cor, une flûte et un tambourin gisant à ses pieds ornent sa face avers. Sans doute une Calliope qui préside dans la mythologie grecque à l’éloquence et la poésie épique. Sous la lyre, tombe un parchemin. Les arts et les lettres ont fait disparaître l’inscription La République Française. Au revers, on retrouve les mêmes motifs que sur la première médaille. Les lauriers sont devenus plus généreux mais partagent cette face avec des feuilles de chêne, et la mention du fondateur des Concours Poétiques a, elle, bien évidemment persisté. Cette décoration provient d’un fondeur et graveur privé, que l’absence de poinçon ne permet malheureusement pas d’identifier. Sans doute Carrance s’est-il adapté à l’esthétique du moment après avoir épuisé son stock de médailles de la Monnaie de Paris.

Jeune homme désespéré à travers les marécages désolés de cette numismatique prose, ne vous enfuyez pas encore. Voyez cette distinction un tantinet funèbre avec son ruban noir; elle fit partie d’un lot de médailles dispersé le 5 février 2015 à Rouillac.

Vente Rouillac (Charente) 5 fev. 2015 médaille de membre fondateur de la revue « Sciences * Belles-Lettres » fondée par Evariste Carrance, Fait partie d’un lot de médailles. (50 euros)

Non datée, en métal argenté, elle est décrite comme « médaille de membre fondateur de la revue « Sciences * Belles-Lettres » fondée par Évariste Carrance », soit une médaille destinée à lui-même ou à un très proche et fidèle collaborateur ou encore à un généreux donateur. Une similaire, en meilleur état et avec le ruban, est en ce moment à vendre sur un site d’objets d’occasion bien connu, mais à un prix carrancien. Le motif de la médaille est résolument moderne, le mot d’ordre simplifié – Sciences – Belles Lettres – et son prix contemporain insignifiant. Les onze décorations, médailles ou palmes du lot trouvaient acquéreur pour cinquante euros.

Rappelons que, parmi le foisonnement de titres que l’infatigable homme de lettres pouvait revendiquer, il était membre honorifique de la Société des Sciences et Arts de Poligny et fit don de sa littérature à la Société d’agriculture, sciences, arts et belles-lettres d’Indre-et-Loire dès 1866. De telles sociétés pullulaient dans l’Empire et la IIIème République et l’homme, comme le soutient Jean-Jacques Lefrère, était sans doute vaniteux et raffolait des médailles et décorations. Cette société récompense l’hyperactif aquitain pour la succession d’épais volumes parus de 1875 à 1905 sous le titre de La Revue Française, organe mensuel des concours poétiques, sous-titrés Lettres, Sciences, Beaux-Arts.  Une médaille conservée au Rätisches Museum de Coire (Musée Rhétique de Coire), dans le canton des Grisons en Suisse, atteste que l’écrivain romanche Gian Fadri Caderas fut membre fondateur de la Revue Française et membre d’honneur des Concours Poétiques du Midi de la France.

© Musée Rhétique de Coire

Il est heureux que ces dérisoires souvenirs trouvent refuge dans un musée, aux côtés du nom de Carrance.

Jeune homme, ne dirigez pas vos talons en arrière, il en reste une ! Et une énigmatique qu’on ne saurait définitivement attribuer à la carrancie sans moult précautions. Elle fut trouvée avec celle précédemment décrite représentant une muse à la lyre. Son vendeur les dénicha liées l’une à l’autre, provenant de la même succession et semble affirmer qu’elle provenait de l’univers carrancien. Il les offrait comme « Deux médailles anciennes concours poétiques ». Jugez vous-même :

Exempte de nom, en métal argenté, très fine et d’un diamètre très réduit, 1,5 centimètre, elle paraît fragile et possède encore une attache pour le ruban. Son motif bien ciselé semble être une muse casquée. Serait-ce Athéna, la fille de Zeus, déesse grecque de la Sagesse, des Sciences et des Arts, personnifiant l’intelligence créatrice mais également déesse guerrière ? Sur l’envers, en arc, un motif floral qui pourrait bien être une branche de camélias, fleur emblème du romantisme. À moins que ce soit un hommage à la Dame aux Camélias, roman d’Alexandre Dumas fils paru en 1848. Le Camélia est aussi le titre d’une des florissantes comédies en un acte et en prose de Carrance, éditée en 1890 à Agen. À gauche de la palme de l’avers, le monogramme de l’artiste est à peine discernable. La décence m’interdit ici de vous annoncer sa valeur vénale.

Ces ronds de métal qu’Evariste Carrance distribuait aux nombreux récompensés de ses « concours » valent aujourd’hui autant que l’héritage littéraire de son expéditeur. Il ne serait pas surprenant d’en découvrir d’autres. Témoins touchants d’un foisonnement littéraire, ces objets désuets, dépourvus de toute valeur, procurèrent une illusion de célébrité à nombres de compatriotes qui se pensaient destin littéraire, tels Isidore Ducasse et vous, jeune homme, qui n’avez gagné qu’un éternel anonymat.

Finalement on aime assez ce titre : Le CAC Carrance !

BC



[1]  Jean-Jacques Lefrère, Isidore Ducasse, Paris, Fayard, 1998, p. 372 et suivantes.

[2]  “Le Cas Carrance”, Cahiers Lautréamont, Livraison IX et X, premier semestre 1989; Équivalences Financières, p.19.

[3] https://www.monnaiedeparis.fr/fr/1150-ans-d-histoire

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