Hermafrodita: Entretien avec Mathias Chumino

Martín Craciun

Le travail artistique de Mathías Chumino (www.c03ra.com) multiplie les références à la littérature, la musique ou aux arts visuels. Il obtient de l’animation numérique un flux d’expressivité qui nous propose de nous connecter avec nos expériences cinématographiques les plus profondes. Fidèle à un style sombre qui le caractérise tant dans ses productions visuelles que dans son projet musical (Clovvder : https://linktr.ee/clovvder), son travail nous propose une plongée dans les profondeurs et de nous reconnaître dans un exercice qui porte en lui l’esprit romantique. Hermafrodita a été initialement proposé pour un environnement de réalité virtuelle, pour devenir plus tard une pièce vidéo. Mathías Chumino construit un environnement où coexistent des éléments et des références à des époques et à des lieux différents. En lien direct avec la strophe 7 du Chant II de Maldoror, Mathías génère un environnement de nature onirique et nous révèle une sculpture d’une étrange sensibilité baroque. Hermafrodita renoue un lien avec le plus sombre des Montevidéens, là où la poésie se déploie dans le monde virtuel que Chumino aime à qualifier d’« anachronisme magique ». Un monde qui est brisé en morceaux et reconstruit.

« Là, dans un bosquet entouré de fleurs, dort l’hermaphrodite, profondément assoupi sur le gazon, mouillé de ses pleurs. La lune a dégagé son disque de la masse des nuages, et caresse avec ses pâles rayons cette douce figure d’adolescent. Ses traits expriment l’énergie la plus virile, en même temps que la grâce d’une vierge céleste. »

Commençons par parler de vous et de votre rapport à l’œuvre d’Isidore Ducasse. Vous souvenez-vous de votre première rencontre avec Los Cantos de Maldoror ?

Quand j’étais très jeune, je suis devenu obsédé par Baudelaire. Dans la bibliothèque de la maison, il y avait un livre avec une gargouille sur la couverture, j’ai demandé à ma mère si je pouvais le prendre et elle a évidemment accepté. Ce livre était Les Fleurs du Mal. A la recherche d’informations sur cet auteur qui m’a émerveillé et sur la malédiction littéraire en général, c’est ainsi que je suis venu à Lautréamont. J’étais passionné par tout ce que je lisais sur lui et son oeuvre. Le fait qu’il soit franco-uruguayen est révélateur. Baudelaire et même la France à cette époque me semblaient inaccessibles, comme d’une autre planète, mais avec Lautréamont j’ai non seulement ressenti une affinité et une empathie artistique, mais aussi rapproché ce monde imaginaire d’une réalité proche, celle de Montevideo. Je me souviens avoir raconté cette découverte à un ami et il m’a dit que son frère aîné qui étudiait la psychologie venait de lui en parler et qu’il avait un exemplaire des Cantos. Ils me l’ont prêté et j’ai couru chez moi pour le lire, je me souviens encore de la puissance de ce petit livre (c’était en fait une sélection d’extraits par Gabriel Saad). Lire un livre interdit, qui commence par un avertissement au lecteur, était quelque chose d’extrêmement attirant pour mon moi d’adolescent. Je l’ai lu en une nuit et j’ai été submergé par ses images pendant plusieurs jours, je ne sais pas comment expliquer avec des mots l’impact qu’il a eu, mais il y eut certainement un avant et un après, un changement de paradigme clair dans mon esprit. La façon dont le premier chant se termine : « Jeune homme, ne désespère pas, car tu as un ami dans le vampire » Il me l’a clairement dit, à moi personnellement.

Quelle place occupe en vous l’œuvre de Lautréamont ?

C’est très important et ça fait partie de tout ce que je fais, au moins sur le plan artistique. Disons que c’est une source d’inspiration infinie vers laquelle je me tourne constamment. C’est comme une sorte d’endroit spécial que je visite de temps en temps et chaque fois que j’y vais, j’apprends quelque chose de nouveau. Ce qui m’arrive avec Los Cantos, c’est qu’il me semble être un livre très visuel dans lequel le langage transcende l’écrit. C’est un travail extrêmement existentiel, la manière dont il aborde Dieu, l’être humain, la nature, la morale m’a aidé à me remettre en question dans des moments de croissance intellectuelle et d’incertitude, de la plus haute sensibilité, déchirante, sincère et critique. Le chaos, les images surréalistes, l’occultisme, les influences esthétiques sombres, romantiques, symbolistes, sarcastiques, mais exprimées à partir d’un lieu expérimental et hautement visuel, ont sans aucun doute marqué mon chemin. De nombreux artistes ou personnalités de référence pour moi sont liés à ce travail, par exemple lorsque dans Permanent Vacation de Jim Jarmusch, Chris Parker (Allie) apparaît en train de lire les Chants dans cet appartement, new-yorkais décadent ; ou David Tibet criant Maldoror est mort dans le thème mythique de Current 93 ; ou les illustrations de René Magritte : c’est comme s’ils parlaient d’un ami, il m’arrive la même chose avec d’innombrables autres références. Dans mon projet musical Clovvder on fait aussi référence aux Cantos de Maldoror, disons qu’on essaie de perpétuer l’ambiance lautréamontienne à Montevideo. Notamment notre thème Hydrophilia dont les paroles sont un cut-up d’un fragment du Chant premier, mis en musique avec des field recordings de Montevideo et des synthétiseurs.

Une autre information qui montre à quel point c’est important pour moi, c’est que c’est la raison pour laquelle j’ai ouvert un compte Facebook à l’époque, pour faire une page sur lui, que je fais toujours tourner et que je vous invite à rejoindre : https://www.facebook.com/condedelautreamont ; et une page Instagram : https://www.instagram.com/condedelautreamont/.

Quelques exemplaires de la collection personnelle de Mathias.

Pouvez-vous nous expliquer le processus de création de Hermafrodita ?

Vivre une pandémie a sans aucun doute eu des répercussions sur ma sensibilité artistique et l’année dernière, au début de la pandémie COVID 19, j’ai beaucoup réfléchi sur le sens de l’isolement car c’est un sujet qui me rend très sensible et que j’ai vécu de première main lors de moments difficiles de ma vie. Cela m’a rappelé « L’Hermaphrodite » des Chants de Maldoror. C’est dans cet esprit que j’ai commencé à développer cette pièce, inspirée par ce personnage, qui vit dans une clairière isolée de la société. Hermafrodita est une expérience immersive de contemplation et d’exploration. J’ai créé un monde avec une esthétique et des règles uniques pour accentuer la qualité liminaire et onirique de la pièce. J’ai utilisé une technique expérimentale de collage en prenant des éléments de différentes époques et de différents lieux et je les ai fait vivre ensemble dans ce monde virtuel. J’ai utilisé un scan 3D d’une sculpture romaine du 2ème siècle qui a été retrouvée plus tard et a été reprise par le sculpteur Bernini au 17ème siècle. Je l’ai placée dans un environnement de réalité virtuelle, dans une forêt onirique de la campagne française.

Pour le paysage sonore génératif, j’ai collecté des enregistrements de terrain de Paris et de Montevideo et les ai manipulés en utilisant des techniques de synthèse analogiques et numériques pour améliorer l’immersion. En conséquence, l’expérience Hermafrodita fait entrer la poésie et la sculpture classiques dans le monde contemporain, leur donne un nouveau sens, les brise en morceaux pour les reconstruire dans un anachronisme magique qui n’est possible que dans le domaine virtuel.

Il y a dans votre travail un esprit commun qui traverse vos productions, qu’il s’agisse de vidéo, de son, de performance audiovisuelle. Comment aimez-vous le définir ?

J’ai un peu de mal à le mettre en mots puisque le langage dans lequel je m’exprime le mieux est l’audiovisuel, mon langage c’est l’image. Mais les mondes qui habitent mon esprit pourraient se dire sombres, oniriques, poétiques et viscéraux. Je pense que quelque chose qui marque beaucoup mon travail, c’est l’expérimentation. Je suis très intéressé à déconstruire des environnements, des sons, des éléments, des images et à sauver l’essence de chacun d’eux, en les plaçant d’une certaine manière par rapport aux autres qui composent l’œuvre pour leur donner de nouvelles propriétés. De plus, je suis toujours attentif à implanter les nouvelles technologies et à les utiliser comme nouveaux canaux d’expression. Je suis très agité dans ce sens, j’aime savoir quels nouveaux logiciels ou matériels existent, essayer d’y avoir accès, essayer tous les médias et dernières technologies et voir ce que chacun me permet de dire. Aussi les influences cinématographiques et littéraires jouent un rôle important dans mon développement conceptuel.

Pensez-vous que Montevideo a joué un rôle sur Isidore Ducasse?

Je crois que Lautréamont n’existerait pas sans Montevideo et le Montevideo que je perçois n’existerait pas sans Lautréamont. Lautréamont a vécu son enfance à Montevideo, y a formé sa personnalité et les événements qu’il a vécus se reflètent dans son œuvre.

Vous avez suivi la piste de Lautréamont jusqu’à Paris. Pouvez-vous nous le raconter?

Depuis que j’ai découvert l’existence d’Isidore Ducasse, je me suis consacré à la recherche d’informations, la vérité était très peu accessible… mais peut-être que cela rendait plus attrayant le mythe, la chose cachée. Mystique que Lautréamont lui-même a nourrie lorsqu’il a écrit « Je ne laisserai pas de mémoires » De nos jours, quand on vit surinformé et qu’on en sait parfois trop sur les gens et les personnages, le fantasme s’estompe, tout devient littéral. J’habite près de Brecha et Camacuá et de temps en temps j’aime m’y promener, c’est l’un de mes endroits préférés de la ville. J’aime me considérer comme un ambassadeur honoraire de Lautréamont et parler aux gens du travail de Ducasse. Par exemple, lorsque le grand David J. Haskins (Bauhaus, Love and Rockets, etc.) est venu à Montevideo, avec ma compagne Leticia Almeida (Tanky) qui est également dévouée, nous avons fait le tour du quartier et lui avons donné une copie des chansons. Il nous a dit qu’il était un grand fan et qu’il avait introduit Lautréamont dans le cercle gothique londonien des années quatre-vingt. Une énigme est gravée sur la copie vinyle de The Sky’s Gone Out du Bauhaus, un jeu de mots qui ne se comprend bien que dans sa langue d’origine : ‘Quand est-ce qu’une porte n’est pas une porte ?’ : ‘Quand c’est Ducasse !’

A Paris j’ai l’impression d’avoir refermé le cercle lautréamontien, l’union Paris-Montevideo. Se promener dans les galeries couvertes, dans le quartier où Isidore vécut ses dernières années, sur le chemin de la résidence où il mourut, fut une expérience inoubliable et magique. Dans les Chants, Lautréamont imagine que la peste ravage Paris et que les gens se réfugient dans la galerie Vivienne, peut-être une construction littéraire qui unit ses souvenirs de l’épidémie de fièvre jaune qu’il a vécue à Montevideo et sa vie à Paris. Maintenant que j’y repense et que je pense à mon travail Hermafrodita, impossible de ne pas faire le lien avec la pandémie que nous vivons aujourd’hui. Parcourir ces galeries au toit de verre avec des lieux anciens et étranges, avec une architecture si caractéristique et énigmatique, était vraiment incroyable. Nous sommes arrivés à l’hôtel au numéro 7 rue du Faubourg-Montmartre, où Isidore est mort, à la recherche de la plaque commémorative et la plaque n’était pas là, à la place il y avait une marque sur le mur avec des inscriptions laissées par les visiteurs, et le nom du Comte presque effacé, toujours énigmatique. Tout de suite nous sommes allés acheter un stylo et nous l’avons souligné, c’était un acte très émotionnel, presque adolescent, du vandalisme, rituel, un lien direct avec le Comte. Là, j’ai fait des enregistrements de terrain, ne sachant pas à quoi j’allais les utiliser, mais sachant que je devais les faire. Je me sentais comme si je faisais partie d’un culte secret qui vénère une entité puissante, qui nous a révélé des connaissances que seuls les initiés possèdent.

Pour en savoir plus: https://www.c03ra.com/hermafrodita

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