De Ducasse à Maldoror

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Louis d’Hurcourt, dédicataire des Poésies d’Isidore Ducasse [1]

In Biographie, Ducasse, Poésies on 05/04/2016 at 03:27

 

 

Gérard Touzeau

 

L’un des trois derniers dédicataires de Poésies I qui résistaient encore à toutes les recherches ducassiennes vient enfin de livrer son identité : il s’agit du baron Louis Joseph Robert-d’Hurcourt, plus communément appelé Louis d’Hurcourt.

 

D'HurcourtPortrait de Louis d’Hurcourt
(Le Photo-Programme illustré des théâtres,
n° 29, saison 1897-98)

Le patronyme Durcour, selon la graphie adoptée par Isidore Ducasse, ne manquait pas d’intriguer : malgré sa simplicité, il semblait n’avoir jamais été porté par aucune famille française et l’on en venait à envisager une erreur de typographe.

En décembre 2013, Jean-Jacques Lefrère avait pourtant trouvé deux articles de journaux faisant chacun mention d’un « Louis Durcour » : dans le premier (Le Gaulois du 3 juillet 1913), il était question d’un amateur d’escrime, présent aux obsèques du maître Kirchhoffer ; dans le second (Le Figaro du 11 juillet 1914), Louis Durcour, membre de la Ligue des Patriotes, assistait à l’assemblée générale chargée d’élire un nouveau président après la mort de Paul Déroulède.

Était-ce le même personnage ? Rien ne permettait de l’affirmer, aucun autre nom n’étant commun aux deux articles. Et, à supposer que l’escrimeur et le patriote ne fassent qu’un, comment établir un lien entre ce Louis Durcour et le dédicataire de Poésies I ?

Un article paru dans L’Aéro du 3 juillet 1913 apporte un début de réponse. Il rend compte, lui aussi, des obsèques du professeur d’escrime Kirchhoffer, à peu près dans les mêmes termes que Le Gaulois. Mais, cette fois-ci, il est fait mention du baron Louis d’Hurcourt, qui a prononcé un discours « au nom de la Ligue des Patriotes ».

D'Hurcourt-escrime

Les deux Louis « Durcour » ne sont donc qu’un seul et même individu, qui se nommait en réalité Louis d’Hurcourt. Sans doute les journalistes du Gaulois et du Figaro avaient-ils transcrit phonétiquement ce patronyme, dont ils ignoraient la graphie exacte. Comme Isidore Ducasse, quarante-quatre ans plus tôt ?

Examinons la biographie que l’on peut établir de ce personnage.

Le baron Louis Joseph Robert-d’Hurcourt, dit Louis d’Hurcourt, est né à Paris (et non à Nancy selon une erreur assez répandue) le 24 janvier 1853, comme en attestent son acte de mariage et son acte de naissance reconstitué[2]. Il est issu d’une vieille famille d’officiers lorrains, installée dans la capitale depuis plusieurs décennies.

Édouard Armand Robert-d’Hurcourt, le père de Louis, naquit à Mutzig (Bas-Rhin) en 1808. Il fut polytechnicien (promotion 1826) puis capitaine d’artillerie. Il se construisit une certaine notoriété comme ingénieur spécialiste de l’éclairage au gaz. Après la naissance de son fils, il s’installa au n° 222 de la rue du Faubourg-Saint-Denis, dans le 10e arrondissement. Il mourut à son domicile le 24 mai 1884. Sur l’acte de décès, il est appelé d’Hurcourt (et non plus Robert-d’Hurcourt).

Au moment où éclate la guerre franco-allemande, en juillet 1870, Louis d’Hurcourt, âgé de 17 ans et demi, s’efforce de marcher dans les pas de son père. Il suit des cours d’escrime, sa future passion, et vient d’obtenir son admissibilité à l’École Spéciale Impériale Militaire de Saint-Cyr[3], dans les Yvelines. Mais en septembre, les troupes prussiennes occupent le village et empêchent la rentrée scolaire. Louis d’Hurcourt se porte alors volontaire pour rejoindre les Tirailleurs de la Seine, un corps franc qui, durant le Siège de Paris, va combattre aux côtés de la Garde Nationale sédentaire et de la Garde Mobile.

Cette compagnie de 115 hommes regroupe de nombreux artistes, parmi lesquels les peintres James Tissot, Étienne-Prosper Berne-Bellecour, Jean-Georges Vibert, Gustave Jacquet, Eugène Le Roux et Paul-Adolphe Rajon. Le 21 octobre, les Tirailleurs sont à l’avant des troupes françaises qui mettent en échec les Prussiens lors de la première bataille de Buzenval. Chargés d’occuper un poste avancé dans le parc de la Malmaison, ils payent au prix fort leur engagement : le sculpteur Joseph Cuvelier est au nombre des victimes et on relève de nombreux blessés.

Dans les combats pour la défense de Paris, le jeune Louis d’Hurcourt peut satisfaire ses passions naissantes : le goût des armes, le patriotisme, mais aussi la fréquentation de certains artistes en vogue, qu’il a dû côtoyer dès avant la guerre.

Outre l’extrême rareté de son patronyme – qu’on l’écrive d’Hurcourt ou Durcour –, quels sont les indices qui conduisent à voir en ce jeune homme intrépide le dédicataire des Poésies ?

Revenons aux années qui précèdent la guerre. En 1868-1869, Louis d’Hurcourt réside à Paris, sa ville natale. Élevé dans une famille de polytechniciens, il s’apprête à passer le baccalauréat en vue d’intégrer une école militaire. Quoique très jeune, il est déjà en contact avec le milieu intellectuel et artistique de l’époque, comme en attestera son engagement dans les Tirailleurs de la Seine.

Durant ces mêmes années, Isidore Ducasse écrit ses Chants de Maldoror. Le Chant premier est publié à compte d’auteur en août 1868. Le Chant deuxième est achevé avant la mi-octobre, comme l’indique Ducasse lui-même dans sa lettre du 10 novembre à Victor Hugo : « Il y a 3 semaines que j’ai remis le 2e chant à M. Lacroix ». Le volume complet sera imprimé durant l’été 1869. Les quatre derniers Chants ont donc été écrits entre octobre 1868 et le printemps 1869. On ne risque donc guère de se tromper en affirmant qu’au mois de mai 1869 Isidore Ducasse est occupé à écrire le Chant sixième. Jean-Jacques Lefrère était d’ailleurs arrivé à la même conclusion[4].

En ce mois de mai 1869, Louis d’Hurcourt, né en janvier 1853, a seize ans et quatre mois. Or, c’est précisément l’âge de Mervyn dans le chapitre I du Chant sixième : « Il a seize ans et quatre mois[5] ». La suite est célèbre : « Il est beau comme la rétractabilité des serres des oiseaux rapaces ; […] et surtout, comme la rencontre fortuite sur une table de dissection d’une machine à coudre et d’un parapluie ! »

Louis d’Hurcourt, alias Mervyn, serait donc le nouveau Dazet et la nouvelle cible de Maldoror ? La suite du chapitre tend à le confirmer. On lit en effet que Mervyn « vient de prendre chez son professeur une leçon d’escrime ». Or, Louis d’Hurcourt sera durant toute sa vie un grand amateur d’escrime. Il tiendra des chroniques dans plusieurs journaux, organisera des tournois, croisera lui-même le fer et n’hésitera pas à provoquer en duel les personnalités de son temps.

Poursuivons la lecture : Mervyn, apparu à l’angle de la rue Colbert et de la rue Vivienne, emprunte le boulevard Poissonnière et le boulevard Bonne-Nouvelle, puis s’engage dans la rue du Faubourg-Saint-Denis jusqu’à atteindre son domicile.

C’est là, dans cette rue, que réside la famille de Louis d’Hurcourt !

François Caradec était convaincu que l’itinéraire suivi par Mervyn menait à la demeure d’un proche d’Isidore Ducasse[6]. La question trouve ainsi sa réponse. Certes, Mervyn n’a pas franchi la « superposition perpendiculaire de la rue Lafayette », ce qu’il aurait dû faire pour atteindre le n° 222 de la rue du Faubourg-Saint-Denis, où vivait la famille d’Hurcourt. Mais Isidore Ducasse ne pouvait quand même pas aller jusqu’à révéler l’adresse exacte de son « ami », sauf à risquer de s’attirer de graves ennuis.

Un patronyme rarissime, une présence au sein du milieu artistique parisien à l’époque où Isidore Ducasse achève les Chants de Maldoror, la même adresse (rue du Faubourg-Saint-Denis), le même âge – au mois près – et la même passion pour l’escrime que le héros du Chant sixième, ce ne sont plus là des coïncidences mais des éléments probants, suffisants pour affirmer que Louis d’Hurcourt et le dédicataire des Poésies ne font qu’un.

La découverte récente[7] de l’incorporation, en mars 1868[8], d’Isidore Ducasse dans la Garde Mobile ouvre un nouveau champ de recherches. Peut-être saurons-nous un jour si l’auteur des Chants de Maldoror et des Poésies a participé à la défense de Paris et si, durant les premiers mois du siège, il est resté en contact avec son ami, devenu tirailleur de la Seine…

Louis d’Hurcourt survivra cinquante ans à Isidore Ducasse.

En 1872, âgé de dix-neuf ans, il part se battre en Espagne comme officier de cavalerie lors de la Troisième Guerre carliste. Rentré en France en 1876, il s’engage pour cinq ans au 13e régiment de chasseurs à cheval.

Cette longue période militaire achevée, il se consacre à sa passion de l’écriture et collabore à plusieurs revues théâtrales. Le 29 décembre 1881, il fonde le journal Le Drapeau, dont il est le premier rédacteur en chef. L’hebdomadaire se veut d’abord une revue de sport militaire. Mais, dès l’année suivante, il devient l’organe officiel de la Ligue des Patriotes, fondée par Paul Déroulède et dont Louis d’Hurcourt est le premier secrétaire général. Composée au départ de républicains modérés, la Ligue affichera rapidement son hostilité à la république parlementaire et développera des thèses militaristes, germanophobes et revanchardes.

En 1888, Louis d’Hurcourt épouse Célestine Aurélie Juliette Gilet à la mairie du 9e arrondissement. Il est toujours domicilié au 222, rue du Faubourg Saint-Denis, où son père est mort en 1884. Le couple n’aura pas d’enfant.

Durant toute sa vie, Louis d’Hurcourt se montre un grand amateur d’armes et un escrimeur réputé. C’est aussi un duelliste redouté. Le 13 octobre 1886, il provoque en duel Jules Guesde, l’ami de Georges Dazet. Le 18 juin 1908, il blesse le duc d’Albuquerque dans un combat pour l’honneur d’une femme.

Outre Le Drapeau, il collabore à de nombreux journaux et périodiques : Le Temps, où il signe le « Courrier d’escrime », Les Débats, Gil Blas, L’Illustration, L’Almanach des sports, L’Écho de Paris, La Presse, La Patrie, etc.

Comme journaliste de grand reportage, il couvre la guerre russo-japonaise (1904-1905), dont il est le seul à prévoir l’issue, fatale aux Russes.

Cet homme aux idées très marquées et au caractère bien trempé n’a étrangement produit que des œuvres légères. Il est l’auteur d’un roman humoristique, Le sabre du notaire, mémoires d’un poltron (1899), de nombreuses nouvelles et de plusieurs petites pièces de théâtre. Il a également signé les livrets de deux opéras-comiques : À la Houzarde ! et La Carmagnole.

En 1914, Louis d’Hurcourt est toujours membre du comité directeur de la Ligue des Patriotes. La Grande Guerre attise son esprit revanchard et lui apporte en 1918 la satisfaction qu’il attendait depuis près d’un demi-siècle : la France, victorieuse de l’Allemagne au terme d’un effroyable conflit, récupère l’Alsace et la Lorraine.

À la fin de sa vie, il est critique musical à La Presse. Atteint d’une longue maladie, il meurt à Paris, dans le 9e arrondissement, le 17 septembre 1920, deux mois avant Georges Dazet.

En somme, le parcours d’un touche-à-tout, homme de lettres, journaliste, critique d’art, dont l’œuvre et les idées s’avèrent assez décevantes, mais qui, dans sa prime jeunesse, avait su faire illusion et se montrer un moment digne de l’amitié d’Isidore Ducasse. Comme avant lui Georges Dazet, Henri Mue, Auguste Delmas, Paul Lespès ou Georges Minvielle…

De même que tous les autres dédicataires des Poésies, à l’exception de Paul Lespès (qui entretint une correspondance avec François Alicot en 1927), Louis d’Hurcourt n’a, semble-t-il, laissé aucun témoignage de sa relation avec Isidore Ducasse… Est-ce le signe d’une amitié qui s’est mal terminée et qui a valu à Mervyn de mourir écrasé sur le dôme du Panthéon ?

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[1] Le présent article résume l’essentiel de la découverte de G. Touzeau. Une version développée paraîtra dans un prochain numéro de la revue Histoires Littéraires (www.histoires-litteraires.fr).
N. de l’Éd.

[2] L’état civil parisien antérieur à 1860, détruit en mai 1871 lors des incendies de la Commune, a été en partie reconstitué.

[3] Le Photo-programme illustré des théâtres, n° 29, saison 1897-98 ; Le Figaro, 2 décembre 1897.

[4] Jean-Jacques Lefrère, Isidore Ducasse, Fayard, 1998, p. 433-434.

[5] Maldoror a relevé la limite d’âge qu’il avait fixée dans le Chant V, strophe 5 : « il faut qu’il n’ait pas plus de quinze ans ». Voir aussi le Chant II, strophe 13 : « Il ne devait pas avoir plus de seize ans ».

[6] François Caradec, Isidore Ducasse, comte de Lautréamont, coll. Idées Gallimard, 1975, p. 252-254.

[7] Daniele Bertacchi, « Isidore Ducasse, garde national mobile », Cahiers Lautréamont, 16 mars 2016.

[8] Toutes les dates portées dans le registre du Bureau de Recrutement de Tarbes donnant la « Liste départementale du contingent de la Garde nationale mobile, classe de 1866, du n° 1 au n° 708 » sont en effet comprises entre le 9 et le 25 mars 1868.

Isidore Ducasse, garde national mobile

In Archives, Biographie, Ducasse, garde nationale, Service militaire, Tarbes on 16/03/2016 at 09:18

 

Daniele Bertacchi

 

Il est des soirées de mars qui réservent des surprises. Calfeutré dans ce que peut être la rigueur de l’hiver genevois, on reprend les lectures que l’on aime, on se fait une tisane et on pense se coucher tôt. On sait que 2016 correspond à un anniversaire dont il conviendra de se souvenir le 4 avril et, sans autre préméditation, on se demande s’il ne serait pas possible d’avoir une copie de l’acte de naissance de 1846 qui fit tant couler d’encre, juste histoire d’oublier les frimas qui courbent encore le désir de printemps. D’archive en archive, on compile les champs de formulaires monotones. Puis, soudain, une recrue aligne une identité familière sur les pages d’un Registre de la Garde nationale mobile, matricules n° 1 – 708 et table alphabétique [i]. On comprend peu à peu que le document est inédit, on exulte et on passe le reste de la nuit à l’examiner.

 

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La question du rapport d’Isidore Ducasse à la conscription militaire est restée pendant longtemps sans réponse. En 1998 encore, Jean-Jacques Lefrère l’évoquait et envisageait qu’il pût être le motif du retour de 1867 en Uruguay[ii]. Les choses n’évoluèrent qu’en 2008 avec les découvertes d’Eric Nicolas[iii], lequel exhuma la Liste d’émargement de la commune de Tarbes de 1866 et le Registre du conseil de révision de la classe 1866 du canton  de Tarbes Sud [iv]. Ces documents furent exposés à Tarbes et à Paris (Lautréamont, une jeunesse tarbaise au Lycée Théophile Gautier de Tarbes en 2009, Isidore Ducasse, auteur des Chants de Maldoror à la Bibliothèque de l’Arsenal à Paris la même année)[v].

Pour contextualiser la portée de ces documents, il n’est pas inutile de rappeler que pour la classe de 1866 à laquelle appartenait Isidore Ducasse, c’était encore essentiellement la loi Gouvion-Saint-Cyr de 1818 qui réglait la conscription. Elle avait été cependant corrigée par la loi Soult du 21 mars 1832 sur le Recrutement de l’armée, puis par la loi du 26 avril 1855 sur la Dotation de l’armée. En substance, le contingent des appelés de chaque canton était établi par un tirage au sort des Français de vingt ans ayant leur domicile légal dans le canton[vi]. Il faut ajouter que les jeunes gens établis en dehors du canton ainsi que les expatriés n’échappaient pas au recrutement[vii]. C’était au mois de janvier que les maires étaient tenus de recenser sur des tableaux ad hoc tous les individus de leurs communes soumis au tirage[viii]. Ils y consignaient les indications nécessaires, soit en convoquant l’appelé, soit en consultant les registres de l’état civil, les passeports et autres documents officiels. Ils établissaient les tableaux en double exemplaire, le premier restant dans les archives municipales et servant pour le tirage au sort et le conseil de révision, le second étant transmis au sous-préfet au plus tard le 15 janvier de chaque année. Les tableaux étaient ensuite publiés et affichés avec un avis indiquant les lieu, jour et heure du tirage au sort[ix]. Celui-ci se déroulait publiquement dans le chef-lieu du canton, en présence du sous-préfet et des maires. Le sous-préfet déposait dans une urne autant de numéros qu’il y avait d’appelés ; ceux-ci tiraient alors un numéro dans l’urne, lequel était immédiatement inscrit sur le tableau. Si le numéro tiré était inférieur à la limite fixée pour le contingent du canton (« petit numéro »), l’appelé serait incorporé à l’armée active ; si le numéro tiré était supérieur à la limite fixée pour le contingent du canton, la loi du 22 mars 1831 sur la Garde nationale[x] s’appliquait et l’appelé serait incorporé dans les forces de réserve. Une liste d’émargement par ordre de numéro était dressée ; il y était fait mention des remarques ou des motifs d’exemption que les appelés, leurs familles ou, à défaut, les maires, désiraient faire valoir auprès du conseil de révision. Une fois définitive, cette liste était affichée dans toutes les communes du canton[xi]. Le conseil de révision se réunissait ensuite et examinait les appelés un par un ; si ceux-ci étaient absents, il était procédé comme s’ils étaient présents. Les demandes d’exemption y étaient discutées et jugées[xii]. A certaines conditions, un substitut pouvait se présenter à la place de l’appelé, mais cette possibilité avait été fortement restreinte par la loi du 26 avril 1855. La liste définitive du contingent pour le canton était alors arrêtée et les appelés répartis dans les corps de l’armée et inscrits sur les listes matricules. Lorsque ceux-ci résidaient à l’étranger, les maires renvoyaient leurs feuilles de route au sous-préfet qui les leur avaient transmis en motivant ce renvoi[xiii].

Ce que nous savions donc grâce à Eric Nicolas, c’est qu’Isidore Ducasse avait tiré en 1866 le numéro 158, numéro supérieur à la limite fixée pour le contingent du canton de Tarbes Sud. En conséquence, il avait été libéré « par son numéro ». Il s’était présenté dans le courant de 1866 devant le conseil de révision qui avait noté qu’il résidait à Tarbes, qu’il mesurait 1,79 mètre, qu’il était sans profession et qu’il savait lire et écrire. Comme dans la colonne des observations ne figurait pas la remarque « propre au service », nous aurions pu croire que l’histoire en était restée là. Eh bien non !

C’est donc aux Archives départementales de Hautes-Pyrénées[xiv] à Tarbes que se trouvait la suite du parcours d’Isidore Ducasse le conscrit. Le Registre de la Garde nationale mobile, matricules n° 1 – 708 et table alphabétique nous livre quelques éléments supplémentaires. Le répertoire qui occupe les dernières pages nous indique que le futur auteur des Chants de Maldoror figure parmi les hommes inscrits à la liste départementale du contingent de la Garde nationale mobile de la classe de 1866[xv] en 328ème position. En nous reportant à la page 85 du registre, nous retrouvons notre recrue à la dernière ligne. Qu’y apprenons-nous ?

 

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Isidore Ducasse est répertorié parmi les appelés du canton de Tarbes Sud ; il est du reste le dernier appelé inscrit pour ce canton. Dans la troisième colonne, l’état civil d’Isidore ne nous livre pas de détails que nous ne connaissions déjà. Isidore est absent et domicilié à Montevideo au moment de la rédaction du registre, sans mention d’aucune adresse en métropole. Le domicile n’est donc plus Tarbes, comme cela était le cas sur les documents émanant du conseil de révision. Cette hésitation dans la domiciliation n’est pas sans rappeler celle qui précéda le voyage en Amérique du Sud ; la préfecture des Hautes-Pyrénées avait émis le 21 mai 1867 un passeport au nom d’un Isidore domicilié à Tarbes, alors que le registre des visas de passeports à Bordeaux indiquait le 25 du même mois un Isidore domicilié à Montevideo[xvi]. Nous déduisons de cela que le registre matricule de la Garde nationale fut sans doute complété après le départ d’Isidore en Uruguay ; ou alors, qu’Isidore avait signalé son prochain voyage en Amérique lors du conseil de révision ; ou peut-être qu’il avait envisagé dans un premier temps de ne pas revenir ou de s’absenter longtemps. Quoi qu’il en soit, cette absence explique le silence de toutes les rubriques relatives aux caractéristiques physiques, lesquelles nous auraient probablement livré des indications précieuses. Nous savons par contre grâce aux instructions figurant dans les registres à partir de 1878[xvii] que la colonne barrée indique une personne immatriculée qui a cessé d’appartenir à l’armée avant sa date de libération pour une cause quelconque (décès, réforme…). Dans le cas précis, le décès d’Isidore Ducasse en novembre 1870 paraît expliquer logiquement ce traçage. La colonne « Arme » nous apprend qu’Isidore Ducasse fut affecté à l’infanterie de la Garde nationale mobile, dans la 8ème compagnie du 9ème bataillon des Hautes-Pyrénées avec le matricule 1919. Enfin, la colonne « Époque » précise que le conscrit Ducasse serait libéré de ses obligations militaires le 30 juin 1872, soit six ans plus tard.

Comme nous en avons l’habitude avec notre loustic, ce nouveau document soulève plus de questions qu’il n’apporte de réponses. Nous sommes désormais certain qu’Isidore Ducasse fut incorporé à la Garde nationale mobile. Depuis 1831 et sous le Second Empire, cette arme servait comme un corps de réservistes mobilisable en temps de guerre[xviii]. Après la guerre d’Italie (1859), Napoléon III lui avait imposé une instruction de trois mois lors de la première année de service, puis de deux mois lors de la seconde, car l’expérience avait largement démontré en Crimée et dans la plaine du Pô que les réservistes n’étaient pas suffisamment formés pour renforcer efficacement l’armée active[xix]. C’est sous ce régime qu’Isidore Ducasse y fut incorporé ; il évita donc le durcissement de la loi Niel du 1er février 1868[xx]. Effectua-t-il ces mois d’instructions en 1866 ou après son retour d’Amérique ? Il serait utile de repérer les archives susceptibles d’y répondre. A l’aune de cette nouvelle donnée, une autre question reste en suspens : Isidore Ducasse prit-il part d’une manière ou d’une autre à la défense de Paris durant le siège de 1870 ? Il faut rappeler que le 17 juillet 1870, une loi appela la Garde nationale mobile à l’activité[xxi] et que le 18 août, une autre y incorpora les jeunes gens des classes de 1865 et 1866[xxii], soit précisément celle du poète. Enfin, le 29 septembre 1870, un décret du gouvernement de Défense nationale[xxiii] mobilisa « tous les français de 21 à 40 ans, non mariés ou veufs sans enfants, résidant dans le département » pour les incorporer dans la Garde nationale. Isidore échappa-t-il à cette série de recrutement ou, à l’instar de son ami  – et dédicataire de Poésies I – Alfred Sircos (alias Paul Emion)[xxiv], s’engagea-t-il dans la défense de la capitale ? L’analyse des archives concernant l’activité de la Garde nationale mobile durant le siège de Paris pourrait encore nous réserver des surprises.

 

 

[i] Archives départementales de Hautes-Pyrénées, cote 1 R 8, Registre de la Garde nationale mobile, matricules n° 1 – 708 et table alphabétique, Tarbes, 1866

[ii] Jean-Jacques Lefrère, Isidore Ducasse, Paris, Fayard, 1998, pp 276-277

[iii] http://www.ladepeche.fr/article/2009/07/09/636753-tarbes-de-nouveaux-indices-dans-l-enigme-lautreamont.html

[iv] Jean-Jacques Lefrère, Lautréamont, Paris, Flammarion, 2008, p. 92

[v] http://pedagogie.ac-toulouse.fr/lyc-tgautier-tarbes/spip/spip.php?article471

[vi] Bibliothèque nationale de France, département Droit, économie, politique, Dictionnaire municipal, ou Nouveau manuel des maires, 5ème édition, Adolphe de Puibusque, Paris, Imprimerie et librairie administratives de Paul Dupont, 1861, p.890

[vii] Ibid.

[viii] Ibid., p. 891

[ix] Ibid.

[x] Bibliothèque nationale de France, département Droit, économie, politique, Lois sur la garde nationale – 22 mars 1831 – 19 avril 1832 – 14 juillet 1837 – 30 avril 1846, Ministère de l’intérieur, Paris, Imp. royale, 1846

[xi] Adolphe de Puibusque, op.cit., p. 892

[xii] Ibid., p. 895

[xiii] Ibid., p.897

[xiv] http://www.archivesenligne65.fr

[xv]Archives départementales de Hautes-Pyrénées, cote 1 R 8, Registre de la Garde nationale mobile, matricules n° 1 – 708 et table alphabétiqueop. cit. , p.185, 1re colonne, 7ème ligne

[xvi] Jean-Jacques Lefrère, Isidore Ducasse, op. cit., pp 275 et 278

[xvii] p. ex., Archives départementales de Hautes-Pyrénées, cote 1 R 28, Registre matricules n° 1 – 494 et table alphabétique, p.7, Tarbes, 1878

[xviii] Francis Choisel, Du tirage au sort au service universel, article paru dans la Revue historique des Armées, n°2,  1981, reprenant le contenu d’une conférence prononcée le 30 mars 1978 à la Sorbonne (Paris IV) dans le cadre du Séminaire Interdisciplinaire de Recherches et d’Etudes de Défense de M. Bonnichon.

[xix] Ibid.

[xx] Laquelle prévoyait l’obligation d’exercices sur une période de cinq ans. Ibid.

[xxi] Bulletin des lois de l’Empire français, XIème série, t XXXVI, Imprimerie impériale, Paris, 1870, p. 19

[xxii] Ibid., p.344

[xxiii] Bulletin des lois de la République française, XIIème série, Tours et Bordeaux, Imprimerie nationale, Versailles, juin 1871, p. 14

[xxiv] Jean-Jacques Lefrère, Isidore Ducasse, op. cit., p. 365

«Les yeux sanguinaires de Zorilla» (version française)

In Biographie, Culture hispanique, Ducasse, Magarinos Cervantes, Poésies, Sources, Zorilla on 16/03/2016 at 08:46

 

María Helena Barrera-Agarwal

 

« Je constate, avec amertume, qu’il ne reste plus que quelques gouttes de sang dans les artères de nos époques phtisiques. Depuis les pleurnicheries odieuses et spéciales, brevetées sans garantie d’un point de repère, des Jean-Jacques Rousseau, des Châteaubriand et des nourrices en pantalon aux poupons Obermann, à travers les autres poètes qui se sont vautrés dans le limon impur, jusqu’au songe de Jean-Paul, le suicide de Dolorès de Veintemilla, le Corbeau d’Allan, la Comédie Infernale du Polonais, les yeux sanguinaires de Zorilla, et l’immortel cancer, Une Charogne, que peignit autrefois, avec amour, l’amant morbide de la Vénus hottentote, les douleurs invraisemblables que ce siècle s’est créées à lui-même, dans leur voulu monotone et dégoûtant, l’ont rendu poitrinaire. Larves absorbantes dans leurs engourdissements insupportables !»

Poésies, I, 27

  1. Introduction

Dans le paragraphe de Poésies cité, seuls deux auteurs appartiennent à la littérature en langue espagnole, « Dolores de Veintemilla » et « Zorilla ». Contrairement à d’autres écrivains évoqués par Ducasse, déterminer leur identification exacte n’a pas été une tâche simple. L’identité de Dolores Veintimilla et la manière probable dont son nom et son suicide ont fini par paraitre dans les pages de Poésies, ont été les sujets d´une élucidation complexe. Une complexité semblable s´est présentée à l’égard du « Zorilla » et du détail qui accompagne ce nom, la référence apparemment impossible à comprendre : « les yeux sanguinaires ».

Depuis de plus d’un siècle, on essaye de clarifier la portée de ces mots. Valery Larbaud les trouva si impénétrables qu’il suggéra la possibilité d’une erreur typographique – l´introduction du mot « yeux » au lieu de « dieux ».[1] La plupart des critiques ont cependant accepté la validité du texte, en supposant toujours que l’écrivain cité est José Zorrilla y Moral, le poète espagnol romantique le plus célèbre à l’époque où Lautréamont écrit son livre.[2] Toutefois, aucune preuve n’a été trouvée pour justifier une telle spéculation. Zorrilla ne fait pas mention d’ yeux « sanguinarios », « sangrientos » ou « sanguinolentos » – choix également possibles en espagnol. La raison pour laquelle Ducasse a choisi « Zorilla » pour l’intégrer à son texte, et, de plus, le sens de l’expression « les yeux sanguinaires » qu’il lui attribue, sont donc demeurés un mystère.

La présente note propose une théorie qui pourrait confirmer l’identification de José Zorrilla y Moral comme le «Zorilla» de Poésies. Elle cherche à justifier cette identification par des preuves qui établissent la relation d’amitié entre Zorrilla et un écrivain uruguayen, Alejandro Magariños Cervantes. Elle pose, en bref, que Ducasse connaissait l’existence des éditions originales de deux ouvrages publiés par ces auteurs, et que le contenu de ces oeuvres et les liens entre leurs auteurs fournissent un contexte et une explication à l’obscure allusion présente dans Poésies.

 

  1. La Rosa de Alejandría

En 1852, Alejandro Magariños Cervantes, jeune  uruguayen de vingt-sept ans, publie un livre à Madrid. Intitulé Celiar, leyenda americada en varios metros[3] (« Celiar, légende américaine sur plusieurs mètres »), c’est une histoire de caractère romantique, écrite en vers[*]. L’intrigue est clairement influencée par les thèmes de Chateaubriand. Un élément, cependant, cherche à tempérer le caractère trop connu de ces créations : Magariños remplit son travail de détails vernaculaires, produisant ainsi une impression exotique apte à susciter l’intérêt du public européen. Ces éléments se manifestent dans le texte et dans les illustrations contenues dans le livre – richement orné pour mettre en évidence les attributs uniques des latitudes américaines.[4]

Magarinos-Celiar-titre

Le mérite littéraire de Celiar est très relatif. Cependant, l’œuvre connaîtra un succès considérable en son temps.[5] Ce succès doit être compris à la lumière de deux faits, sa publication en Espagne, et les hommages reçus des auteurs les plus reconnus à l’époque. L’édition originale de Celiar est précédée d’un préambule très élogieux, rédigé par le déjà célèbre Ventura de la Vega. Plus significatif encore, en 1854, quelques mois après la parution du livre, le poète espagnol José Zorrilla y Moral dédiait à Magariños une de ses œuvres, La Rose d’Alexandrie,[6] en mentionnant dans le prologue qu´il s’était inspiré de Celiar pour l’écrire:

«La lecture de votre Celiar, que je ne connaissais pas, a été la source qui m’a fourni l’eau qui a arrosé la terre pour planter ma Rosa : son inspiration, donc, nous appartient à parts égales. »[7]

Cette effusion de Zorrilla est due, probablement et en grande partie, à son amitié avec Magariños. La preuve de cette relation est simple à retrouver : la première édition de La Rosa de Alejandría apparaît dans la Revista española de ambos mundos,[8] une revue fondée par l’Uruguayen à Madrid. Dans le prologue, Zorrilla explique comment Magariños avait manifesté son admiration explicite à son égard, bien avant de le rencontrer personnellement. Il mentionne aussi la manière dont Magariños avait insisté pour que Zorrilla lui cède un texte à publier dans sa revue, en lui envoyant une lettre, qu’il transcrit intégralement.

 

  1. Celiar et «les yeux sanguinaires ».

Lorsque Zorrilla fait publier La Rosa de Alejandría sous forme de livre, en 1857, il n’y inclut pas le prologue qui concerne Magariños. Néanmoins, on peut supposer que Magariños s’est assuré que tant Celiar que le volume de La revista española de ambos mundos contenant le prologue de Zorrilla a son égard, aient la plus large circulation possible parmi les élites intellectuelles de l’Amérique Latine. Ceci est évident, notamment en ce qui concerne son pays d’origine, l’Uruguay. En 1878, dans un article consacré à Magariños, son contemporain et ami Jose Antonio Tavolara souligne comment :

«Le jugement littéraire placé par D. Ventura de la Vega dans l’édition illustrée de Celiar, suffit à établir    la réputation de n’importe quel écrivain. L’ éminent poète José Zorrilla lui a dédié la belle légende La Rosa de Alejandría, inspirée par la lecture de Celiar, comme l’indique une lettre amicale « .[9]

Au-del même du dix-neuvième siècle, l’histoire va se répandre encore, comme une marque de prestige :

« Dans le Celiar de Magariños Don Jose Zorilla a trouvé l’inspiration pour écrire La Rosa de Alejandría, qui est dédié à l’Uruguayen. »[10]

A son retour en Uruguay, en 1855, Magariños possède déjà une grande influence. En plus de sa renommée en tant qu’auteur – fondée, comme on l’a vu sur les éloges de deux des poètes européens, les plus renommés de l’époque, – Magariños a obtenu en Espagne une solide formation juridique. Pour le reste de sa vie, ces deux avantages vont se concrétiser en succès. Professionnellement, Magariños détiendra des élevées publiques positions dans son pays. Littérairement, il se placera comme l’un des leaders du romantisme en Uruguay, pays où il deviendra une figure omniprésente :

« Dans ses nombreuses années de vie, il jouit de tous les honneurs et dignités… Juge, ministre, professeur de droit et président de l’Université de Montevideo, membre correspondant de l’Académie Espagnole. Il est loué par ses pairs et admiré des jeunes. En Amérique Sarmiento Gutierrez, Bilbao, Mármol, Baralt étudient son oeuvre. En Espagne, Larra, Castelar, Zorrilla, Canovas ».[11]

Ducasse devait connaître l’existence de Magariños, en raison de la prééminence de ce dernier sur la scène littéraire uruguayenne dans les décennies des années cinquante et soixante du XIXe siècle. Est-ce qu’il a lu Celiar ? Est-il au courant des louanges de Zorrilla ? Il est impossible de le prouver avec une certitude absolue, en l’absence d’un témoignage direct. Cependant, un détail laisse penser qu’une telle hypothèse est fondée : à la page 73 de l’édition originale de Celiar, après une vignette d’un serpent à sonnettes, et dans le cadre de la description d’une nature aussi artificielle que romantique, on lit ce qui suit :

¿O acaso vaga en la selva

algún cimarrón famélico,

y en el disco de la luna

clava sus ojos sangrientos,

tiende el cuello, el aire aspira,

y hacia el llano dirigiéndose

con triste, fúnebre aullido

convoca a sus compañeros

para caer como hienas

sobre el ganado indefenso?[12]

Magarinos-Celiar-ojo_sangriantes

En lisant ces vers  et d’autres de même tonalité, il est difficile de croire que Zorrilla y a trouvé l’occasion de célébrer Celiar, et, qui plus est, de déclarer qu’il y a glané de l’inspiration. Le passage confirme le mérite relatif de Magariños en tant que poète. Les platitudes peu attirantes de ces vers  sont à peine tempérées par un terme américain – «cimarrón» pour «perro salvaje» – expliqué dans l’abondant glossaire qui accompagne Celiar. Dans ce contexte, l’expression «les yeux sanguinaires» revêt un intérêt tout particulier. Forcée et excessive, elle apparaît de manière paradoxalement mémorable dans le contexte du poème.

 

  1. Conclusion

Considérant la présence de l’expression «les yeux sanguinaires» dans Celiar, et le rapport entre Magariños et Zorrilla – notables représentants de l’école romantique abhorrée par Ducasse – il devient possible d’interpréter le passage de Poésies comme une double allusion. La plus évidente, bien sûr, touche Zorrilla lui-même et son oeuvre. La seconde, cryptique, concerne Magariños, sa trajectoire irrésistible, ses victoires littéraires sur deux continents, obtenues en dépit de la précarité de son talent poétique. Béni par Zorrilla, élevé à des positions qui se maintiendront toujours hors d’atteinte pour le jeune Ducasse, Magariños se trouve réduit dans les œuvres de ce dernier à figurer une ombre dans l’ombre   de Zorrilla – dernière et extrême destination.

 

L’intérêt d’une possible allusion à Magariños va au-delà de la simple inclusion d’un passage cryptique dans les Poésies. Il permet de spéculer sur les lectures et l’environnement intellectuel avec lesquels Ducasse a pu être en contact en Uruguay.

L’une des sources possibles des données recueillies par Ducasse sur Dolores Veintimilla est la brochure intitulée Dos poetas, apuntes de mi cartera,[13] par l’auteur péruvien Ricardo Palma. Cette publication contient deux articles – le texte sur la poétesse équatorienne, précédé d’un essai sur le poète argentin Juan Maria Gutierrez. Dans ce dernier texte, Palma mentionne expressément Magariños, à deux reprises, en précisant qu’il l’a aidé avec des données biographiques sur Gutierrez. Il est donc possible de déduire de cette déclaration que Magariños est un bon ami de Gutiérrez et de Palma. Cela permet de supposer que les livres et les brochures du péruvien ont pu trouver place dans la bibliothèque du uruguayen.

La présence de Magariños a également un intérêt pour ses rapports – à la fois personnels et familiaux – avec la France et les milieux diplomatiques uruguayens. En 1853, Magariños est à Paris, où il publie deux de ses livres. En 1854, il est secrétaire de la délégation de l’Uruguay auprès du gouvernement français, mission diplomatique dirigée par son oncle, Francisco de Borja Magariños, en tant que ministre plénipotentiaire. En 1869, Alejandro détient brièvement le portefeuille des Affaires étrangères de l’Uruguay.

Son cousin, Mateo, fils de Francisco, est également nommé ministre des Affaires étrangères de l’Uruguay en 1854 et 1876. Il exerce aussi comme chargé d’affaires de l’Uruguay à Paris, après octobre 1871. Une des filles de Mateo, Matilde, épouse Louis Edouard Fernand, Comte de la Tour de Saint-Igest. Sans doute du fait de cette relation, le Comte a servi comme consul général de l’Uruguay au Havre, à partir de 1876.

mhbarrerab@gmail.com



 

[1] Larbaud, Valery, Les Poésies d’Isidore Ducasse, La Phalange, 20 Février 1914, pp. 148

[2] Une exception notable à cette hypothèse est celle proposée par Jean-Pierre Lassalle, qui suggère que Lautréamont pourrait se référer à Francisco de Rojas Zorrilla, poète espagnol du XVIIe siècle. Lassalle, Jean Pierre, La bibliothèque du lycée de Pau, dans Daniel Lefort et Jean-Jacques Lefrère (éd)., Lautréamont et Laforgue dans leur siècle, Actes du IIe colloque Lautréamont et Laforgue, Tarbes-Pau, 21-24 septembre 1994, Cahiers Lautréamont, XXXI-XXXII, 1994. Lassalle fait valoir que la mention « les yeux sanguinaires » peut se comprendre comme une allusion à la pièce « No hay ser padre siendo rey », dans laquelle l’on trouve des scènes où des yeux sont arrachés. Cette possibilité, cependant, ne tient pas. Elle impliquerait une allusion sans aucun lien avec l’espace temporel expressément désigné par Ducasse – « les douleurs invraisemblables que ce siècle s’est créées à lui-même » (soulignement ajouté). Chacun des auteurs mentionnés par Ducasse a été actif dans cette période. En outre, il aurait été très difficile que Ducasse parle du poète en utilisant le nom de famille de sa mère, Zorrilla, au lieu du patronyme Rojas.

[3] Magariños Cervantes, Alejandro, Celiar, leyenda americana en variedad de metros, Establecimiento Tipográfico de D. F. de P. Mellado, Madrid, 1852

[4] Les illustrations ont été exécutées par l’ artiste reconnu Vicente Urrabieta y Ortiz.

[5] À partir du début de Décembre 1852, Celiar sera publié en feuilleton dans le quotidien La Nación, de Madrid. Margariños Cervantes, Alejandro, Celiar, dans La Nación, quatrième année, n ° 1040, 1er Décembre 1852, Madrid, p. 1. Le même journal a publié un peu plus tôt, également sous forme de feuilleton, Caramurú, roman de Magariños, et diffusera de nombreux commentaires et notes admiratifs concernant l’auteur uruguayen.

[6] Zorrilla y Moral, José, La rosa de Alejandría, leyenda, dans La revista española de ambos mundos, Tomo Segundo, Establecimiento Tipográfico de Mellado, Madrid, 1854, en deux livraisons, (I) p. 230, y (II) p. 354.

[7] Ídem, ibidem, p. 231

[8] Zorrilla y Moral, José, La rosa de Alejandría. Leyenda inédita, original y en verso, Establecimiento tipográfico de Don Francisco de P. Mellado, Madrid, 1857. Le titre présente une curieuse inconsistance : au moment de la publication, en 1857, La Rosa de Alejandría a déjà été publié dans le magazine de Magariños, par l’imprimeur  chez lequel il est ensuite publié sous forme de livre. L’insistance sur sa nature inédite et la disparition du prologue sont des détails éloquents, dont la signification exacte doit encore être étudiée.

[9] Tavolara, José Antonio, Escritores uruguayos, dans El Panorama (semanario literario), No. 12, Montevideo, Novembre 24, 1878

[10] García Calderón, Ventura, Barbagelata, H.D., «La literatura uruguaya (1757-1917)», dans la Revue Hispanique, Tome XL, Numéro 97, Librairie C. Klincksieck, Paris, Juin, 1917,  p. 457

[11] Ídem, ibídem.

[12] Magariños Cervantes, Alejandro, Celiar, leyenda americana en variedad de metros, op. Cit., p. 73

« Ou peut-être dans la jungle / erre un chien sauvage, avide / et, sur le disque de la lune / fixe ses yeux sanguinaires, / tend le cou, aspirant l’air, / et en se dirigeant vers la plaine / avec un triste, lugubre hurlement / il appelle ses compagnons / à tomber comme des hyènes / sur le bétail sans défense ? »

[13]   Palma, Ricardo, Dos poetas, apuntes de mi cartera, Imprenta del Universo de G. Helfmann, Valparaíso,1861

[*] L’édition originale de Celiar est accessible en ligne sur le site du Ministère espagnol de la Culture : Biblioteca Virtual del Patrimonio Bibliográfico: http://bvpb.mcu.es/es/consulta/registro.cmd?id=451124 (Note de l’Éditeur)

Dolorès: mythe et vérité

In Biographie, Culture hispanique, Dolorès, Ducasse on 22/12/2015 at 10:26

La Vérité sur le cas Dolores[1]

 

Maria Helena Barrera-Agarwal, Dolores Veintimilla. Mas allá de los mitos, Sur editores, Quito (Ecuador), 2015.

 

Barrera-Agarval-Dolores-2015

Naria Helena Barrera-Agarwal, Dolores Veintimilla

«Je constate, avec amertume, qu’il ne reste plus que quelques gouttes de sang dans les artères de nos époques phtisiques. Depuis les pleurnicheries odieuses et spéciales, brevetées sans garantie d’un point de repère, des Jean-Jacques Rousseau, des Châteaubriand et des nourrices en pantalon aux poupons Obermann, à travers les autres poètes qui se sont vautrés dans le limon impur, jusqu’au songe de Jean-Paul, le suicide de Dolorès de Veintemilla[2], le Corbeau d’Allan, la Comédie Infernale du Polonais, les yeux sanguinaires de Zorilla, et l’immortel cancer, Une Charogne, que peignit autrefois, avec amour, l’amant morbide de la Vénus hottentote, les douleurs invraisemblables que ce siècle s’est créées à lui-même, dans leur voulu monotone et dégoûtant, l’ont rendu poitrinaire. Larves absorbantes dans leurs engourdissements insupportables !» I, 27

 

Pour les lecteurs de Poésies, tout était relativement clair dans cette dénonciation des représentants les plus connus d’un siècle malade. La seule mention du «suicide de Dolores de Veintemilla» présentait une énigme dont la clé se déroba longtemps – mais bien plus longtemps dans l’univers francophone que dans l’espace littéraire hispanophone.

Ainsi que le signale Maria Helena Barrera-Agarwal, l’identité de Dolores avait en effet été mentionnée par Gabriel Saad dans les morceaux choisis des Cantos de Maldoror, traduits par lui et publiés en 1969 par le Centro Editor de América Latina, Montevideo y Buenos Aires. Pour le lecteur francophone, il fallut attendre Robert Faurisson, dont les aventures négationnistes font parfois oublier son A-t-on lu Lautréamont? C’est dans ce livre iconoclaste paru en 1972 qu’il cite en effet ce que dit très brièvement de Dolores l’Enciclopedia Espasa-Calpe. Mais si l’on voulait bien remonter encore plus haut, déjà la Bibliothèque universelle et revue Suisse avait signalé en 1895, en français, la publication par Menendez Pelayo pour l’Academia de lengua espagnole d’une anthologie qui donnait à lire plusieurs pièces de Dolores[3].Bibliothèque_universelle-1895

J’ai pu quant à moi, en 1974, apporter dans un article de la RHLF une information beaucoup plus complète sur la mort et les œuvres de Dolores, grâce à la découverte du travail passionné mais approfondi et documenté de G. h. Mata, Dolores Veintimilla, asesinada, publié à Cuenca en 1968[4] . La question de l’existence ou non de Dolores était dès lors définitivement résolue. Nous savions du moins qu’il ne s’agissait pas d’une invention de Ducasse ni d’une allusion à quelque roman-feuilleton ignoré mais d’une personne tout à fait réelle à l’identité attestée. Les recherches historiographiques en restèrent donc là.

Et pourtant! Un lecteur un peu attentif du Journal des Débats aurait pu dès 1930 en apprendre très long sur Dolores. Mais qui, ayant découvert Poésies republié par Breton dans Littérature en 1919, pouvait bien suivre le «roman équatorien» débité au rez-de-chaussée de ce journal sous le titre Lorenzo Cilda par Victor M. Rendon[5] bien des années plus tard? Voici en tout cas ce que cet improbable lecteur sérieusement éclectique aurait pu déguster dans le dix-huitième épisode, paru dans l’édition du 25 septembre :

Dolores-Lorenzo

*

Le livre que vient de faire paraître Maria Helena Barrera-Agarwal représente ainsi, après un si long oubli si paradoxal, la première avancée majeure dans la connaissance de Dolores Veintimilla en plus d’une trentaine d’années.

Dans cet ouvrage rédigé avec rigueur et sobriété, où elle rend l’hommage qui lui est dû à G. h. Mata, M.-H. Barrera-Agarwal fait œuvre à la fois biographique et philologique. Ceci grâce à la découverte du dossier jusque-là inconnu contenant les pièces du dossier de demande en 1859, de la part du mari de Dolores, de transfert en terre chrétienne des restes de son épouse suicidée. Procès «canonique» reprenant à son tour copie des pièces de l’enquête judiciaire de 1857 et comprenant des documents inédits, dont la dernière lettre écrite par Dolores juste avant son suicide, le 22 mai 1857[6].

Ce qui rend toutefois l’ouvrage plus intéressant encore pour les ducassiens, outre ces importants éléments biographiques, se trouve dans la partie de l’essai consacrée à la réception de Dolores et donc aux traces imprimées constitutives du «mythe» tel que l’ont élaboré très tôt et durablement divers auteurs, admirateurs ou contempteurs, assurant ainsi la diffusion du nom de Dolores bien au-delà de Cuenca, marqué d’infamie par son suicide.

*

Les questions posées par le passage des Poésies cité en épigraphe sont, on le sait, nombreuses et complexes. Elles portent avant tout sur la connaissance que pouvait avoir Ducasse des textes et des faits qu’il mentionne pour les condamner. Elles portent aussi sur les raisons de leur choix. Rousseau, Chateaubriand, Senancour, Poe, Baudelaire : pas de problème majeur. Qu’y apparaisse Krasinki (avec sa Comédie infernale) peut se comprendre. De même pour «Zorilla», encore que des doutes puissent subsister. Mais d’où sortent Dolores et son suicide, mis sur le même plan et suscitant la même réprobation que l’«immortel cancer» dû à Baudelaire?

C’est donc en retraçant les publications successives qui font mention du suicide et de l’œuvre de Dolores que le livre de M.-H. Barrera-Agarwal nous fournit les indications qui permettent d’esquisser des réponses à ces questions, la plus importante de toutes portant sur la façon dont Ducasse a bien pu prendre connaissance du sujet.

Par définition, une éventuelle communication orale nous échappe radicalement même si elle ne peut pas et ne doit pas être exclue. Lors de ses aller-retours à Montevideo ou même, inconnues de nous mais probables– Isidore avait bien pu entendre parler de Dolores par des sud-américains, fréquentations du Paris latin qui en avaient à leur tour entendu parler ou qui avaient lu l’un ou l’autre des ouvrages où il en avait été question. Peut-être était-il aussi lecteur de telle ou telle revue en espagnol facilement disponible à Paris et qui en aurait parlé[7] ? Mais, faute d’indices concrets sur ce réseau de sociabilité dont la réalité nous échappe, nous devons nous en remettre à la tradition imprimée subsistante, en supposant cette fois que Ducasse aurait pu lire tel ou tel livre ou telle ou telle brochure qui discutait le triste sort de la poétesse équatorienne.

Que cette tradition imprimée existe, c’est en tout cas ce que démontre et documente avec précision Maria Helena Barrera-Agarwal. Résumons-en les étapes éditoriales attestée du vivant d’Isidore et d’après notre auteur (qui souligne que cette liste n’est sans doute pas exhaustive) :

 

  1. Veintimilla, Dolores, Necrología, Impreso por Benigno Ortega, Cuenca, 27 avril 1857. Texte non signé de D.V.
  2. [Titre inconnu], Article sur D.V., La Democracia, Época segunda, 2 juin 1857 (Dans le dossier canonique, en mauvais état. Cité par Ricardo Palma 1861) A.S., «En la muerte de Dolores Veintimilla de Galindo», poème daté du 24 mai 1857 publié dans El Artesano, Quito, 18 juin 1857
  3. (Reprise de l’article de La Democracia), La Patria, Bogotá, Colombie, 1857 (date exacte inconnue)
  4. , Ecuador – «Suicidio de una joven escritora», Diario de Avisos, Caracas, Venezuela, 19 septembre 1857, p. 3
  5. , Sud América – Ecuador, Panamá Star and Herald, Panamá, Colombie, 9 juillet 1857, p. 3
  6. Veintimilla, Dolores, «La noche y mi dolor», El Clamor Publico, Los Angeles, USA, 12 septembre 1857
  7. Ricardo Palma, Dona Dolores Veintimilla (Poesías), dans Dos poetas, apuntes de mi cartera, brochure publiée par la Revista de Sud-América, Anales de la Sociedad de Amigos de la Ilustración, Ano II, No 4, Valparaíso, Imprenta del Universo de G. Helfmann, décembre 1861. L’article seul sur D.V. est repris dans la Revista de Sud-América le 25 décembre.

Il semble bien que ce soit l’exilé péruvien Ricardo Palma qui fut le principal vecteur des informations concernant Dolores et son suicide. C’est au Chili qu’il fit la publication essentielle notée ci-dessus (l’autre poète présenté se nommait Don Juan María Gutiérrez) après avoir reçu des textes de Dolores envoyés d’Équateur par une dame anonyme de Guayaquil, connaisseuse en poésie, qu’ il dit avoir rencontrée sur un bateau en 1855. Son article a manifestement beaucoup circulé car on en retrouve des reproductions nombreuses dans les années subséquentes, dont :

  1. Dans El Céfiro, periódico semanal dedicado al bello sexo, Lima, en 5 livraisons, du 29 juin au 14 septembre 1862.
  2. «Dolores Veintimilla», Revista Americana, Lima, Imprenta del Comercio, 5 mars 1863
  3. (version revue), Revista de Santiago, 1872-1873

L’article de Palma se fonde lui-même en grande partie sur un texte antérieur de Guillermo Blest Gana, «La suicida», Revista del Pacifico, Valparaiso, T. I, 1858, p. 499. Blest Gana – qui devait faire une carrière importante — s’y présente comme un ami de Dolores, un témoin et un protagoniste du drame qui aboutit au suicide. Il s’agit en fait pour M.-H. Barrera-Agarwal d’une fabulation et donc de la première étape dans la fabrication du mythe qui allait travestir la figure de Dolores en tragique héroïne romantique.

L’étape suivante la plus importante est celle qui voit la publication à Guayaquil en 1866 de La Lira ecuatoriana par Vicente Emilio Molestina, lequel inclut pour la première fois dans un livre des poèmes de Dolores (elle est la seule femme représentée); il s’agit des deux œuvres qui feront principalement sa réputation : La noche y mi dolor et Quejas. On trouve en outre dans cette anthologie deux poèmes d’auteurs différents consacrés à Dolores, l’un d’Antonio Marchan et l’autre de Miguel Ángel Corral. Ce sera ensuite Juan León Mera qui publiera à Quito en 1868 Ojeada histórico-critica sobre la poesía ecuatoriana, où se trouvent cités et commentés les deux même poèmes de Dolores, dont le suicide est à nouveau mentionné et commenté.

Peut-on ajouter à cette liste des publications où Ducasse (ou l’une de ses relations littéraires sud-américaines) aurait pu trouver la mention du suicide de Dolores l’anthologie poétique publiée à Guayaquil par José Rafael Arizaga en 1870 sous le titre La guirnalda literaria : colección de producciones de las principales poetisas i escritoras contemporáneas de América i España? Mais alors quand en 1870 exactement? Trop tard sans doute, hélas ! pour que Ducasse en ait eu vent. Un petit fait peut pourtant semer un doute. Ainsi que le mentionne M.-H. Barrera-Agarwal, le désormais fameux poème de Dolores La noche y mi dolor s’y trouve pour la première fois affecté d’un sous-titre : Imitación de Zorrilla. Est-ce une coïncidence si Poésies évoque dans le même paragraphe que son suicide «les yeux sanguinaires de Zorilla»? Ce même José Zorrilla y Moral[8] dont le poème de Dolores reprend la thématique trouvée dans «La noche y la inspiración»?

Nous pouvons désormais avancer avec certitude que le suicide de Dolores de Veintimilla en 1857 était en 1870 de notoriété publique dans le monde très interconnecté des amateurs de poésie sud-américains et plusieurs de ses œuvres en étaient parfaitement connues. Les sources d’information n’étaient pas rares et avaient sans doute beaucoup circulé d’un pays à l’autre – du moins de l’Équateur au Chili, au Pérou, au Venezuela, en Californie. Avaient-elles atteint l’autre versant du continent, en Argentine et en Uruguay, avant de filtrer jusqu’à Paris? Une chose au moins est sûre : la mention du suicide de Dolores par Ducasse prouve qu’il avait maintenu le contact, direct ou indirect, avec le monde hispanophone et sa culture. Si nous y croyons, il faut aller y voir.

Michel Pierssens

 

Blest_Gana-SuicidaGuillermo Blest Gana, «La suicida», Revista del Pacifico, Valparaiso, T. I, 1858, p. 499

Palma-Dolores-Revista
Ricardo Palma, Dona Dolores Veintimilla (Poesías), dans Dos poetas, apuntes de mi cartera, brochure publiée par la Revista de Sud-América, Anales de la Sociedad de Amigos de la Ilustración, Ano II, No 4, Valparaíso, Imprenta del Universo de G. Helfmann, décembre 1861

 

 

 

Lorenzo-original

Victor M. Rendon, Lorenzo Cilda

 

Lorenzo_Cilda

Victor M. Rendon, Lorenzo Cilda

Guirnalda

 

Ojeada

 

Mata-Dolores-1968

Mata-Dolores-envoi-1976

Mata-Dolores-Portrait-1976

 

Mata-Dolores-Primera-1976

 

*

[1] On trouvera à la suite de cet article quelques illustrations provenant de certains des documents mentionnés. On y trouvera également quelques traces plus personnelles de mes échanges avec G.h. Mata, rattachées à la redécouverte de Dolores qui lui est due.

[2] La graphie retenue par Ducasse (ou par le typographe) est bien «Dolorès de Veintemilla». Je retiendrai par la suite la graphie espagnole plus courante : «Dolores de Veintimilla», adoptée par M.-H. Barrera Agarwal.

[3] Un Italien, Marco Antonio Canini, avait fait encore mieux selon M.-H. Barrera-Agarwal, puisqu’il avait publié en 1889 la traduction d’un poème de Dolores dans son anthologie Il libro dell’amore ; poesie italiane raccolte e tradotte da straniere da Marco Antonio Canini, Tipografia dell’Ancora, Venise. Cet agitateur cosmopolite, philoloque lettré qui avait vécu en Roumanie avait publié Vingt ans d’exil, à Paris, en 1868, chez Lacroix et Verboeckhoven.

[4] Ouvrage complété pour les chapitres antérieurs de la vie de Dolores par un essai portant le même titre, en deux parties dont la première est parue à Cuenca en 1976. La seconde partie, annoncée par G. h. Mata, ne semble pas avoir été publiée.

[5] Victor Manuel Rendon (1859-1940) n’était pas le premier feuilletoniste venu: médecin bilingue formé à Paris, poète, dramaturge, académicien équatorien, etc., il avait été ministre plénipotentiaire de l’Équateur à Paris de 1903 à 1914 puis ministre des affaires étrangères. La version espagnole de son roman Lorenzo Cilda. Novela ecuatoriana original avait paru en volume à Paris sous la marque Le Livre Libre.

[6] La découverte de ce dossier n’est intervenue, dit M.-H. Barrera-Agarwal, qu’après la publication de son article sur Ricardo Palma dans les Cahiers Lautréamont. C’est la lecture cet article qui a entraîné la mise au jour de ce dossier récemment entré aux Archives de Quito.

[7] Les travaux de Diana Cooper-Richet au sein du programme de recherche Transfopress ouvrent des perspectives prometteuses à ce sujet. Cf. http://transfopresschcsc.wix.com/transfopress

[8] Poésies donne bien Zorilla avec un seul «r» — mais la faute peut en être attribuée au typographe.

Du nouveau sur Dolorès

In Biographie, Dolorès, Lautréamont on 06/09/2015 at 10:37

MARIA-HELENA BARRERA-AGARWAL[1]

Veintemilla et Lautréamont[2]

Paris, 1870. Isidore Ducasse, jeune homme de vingt-quatre ans, est déterminé à publier son deuxième livre. Son titre ne pouvait pas être plus ordinaire – Poésies – mais le texte porte la marque d’un génie amer et iconoclaste. Un génie qui s’est déjà exprimé dans Les Chants de Maldoror, son premier livre. Le jour où l’auteur deviendra une figure incontournable de la littérature française sous le nom de Lautréamont n’est pas encore arrivé.

Les pages de Poésies présentent aux lecteurs et aux chercheurs de nombreux mystères. Cette constatation ne surprend pas quand on comprend que la vie même de Ducasse est une sorte d’énigme, infiniment ouverte à l’interprétation. En raison de l’absence de détails biographiques précis, les sept lettres écrites de sa main et ses deux livres ne cessent pas d’être examinés comme des sources d’information.

Un de ces indices concerne une icône de la littérature équatorienne. À la page dix de l’édition originale de Poésies I, publiée en 1870 à Paris par la Librairie Gabrie, l’auteur mentionne « le suicide de Dolorès de Veintemilla ». Pendant plus d’un siècle, les commentateurs vont ignorer à qui ces mots font allusion.

Dans le premier volume consacré à Ducasse dans la vénérable Bibliothèque de la Pléiade – partagé avec les œuvres de Germain Nouveau – on ne trouve pas d’ autre explication que la possibilité que ce nom inconnu soit celui d’ un personnage de roman. Ce n’est qu’en 1974 que le chercheur français Michel Pierssens révèle au public de langue française, dans son article «Ducasse et Dolorès», dans la Revue d’Histoire littéraire de la France, l’existence de Dolores Veintimilla de Galindo. Pierssens avait pris connaissance de l’histoire de la poète équatorienne grâce à la lecture du livre Dolores Veintimilla Asesinada, de l’auteur équatorien Gonzalo Humberto Mata. Le travail biographique de Mata, extraordinaire par sa ferveur, ne résout pas, cependant, une question clé: comment Ducasse a-t-il pu avoir connaissance de l’histoire et des vers de Veintimilla ? M. Pierssens cite un fait apparemment accablant : « les premiers articles sur Dolorès Veintimilla n’ont pas paru, en Equateur comme dans les pays voisins — essentiellement le Pérou — avant les années soixante-dix, en même temps que les rares poèmes qui restent d’elle commençaient à revoir le jour ».

Ducasse est mort en 1870, il ne semble donc pas possible qu’il ait connu une source publiée sur l’existence de Veintemilla. Cependant, cette conclusion est basée sur des données erronées. Dans le remarquable livre de Mata, comme dans tous les textes consacrés à la poétesse équatorienne et a son œuvre, une des sources les plus fondamentales est citée avec une erreur qui rend incorrecte sa chronologie, et qui a, de surcroît, donné lieu au mystère de la présence de son nom dans l’œuvre d’Isidore Ducasse.

La source en question est l’article que l’écrivain péruvien Ricardo Palma a consacré à Veintemilla. C’est un travail très complet, qui ne fournit pas seulement un bon nombre de poèmes écrits par Veintemilla, mais qui comporte également des détails biographiques importants à son sujet.

Toutes les études sur Veintimilla mentionnent que l’article de Palma a été publié en 1900 ou 1910, quand il a été inclus dans ses Tradiciones Peruanas. Or, ces dates ne concernent que des compilations ultérieures du texte. Quand on établit la véritable chronologie de cette publication, on découvre que le travail de Palma est paru d’abord dans une brochure éditée par l’auteur péruvien en 1861, au Chili, tout juste quatre ans après la mort de la poétesse équatorienne[3].

Plus important encore, on doit remarquer que, dans l’édition originale de la brochure de Palma, l’article consacré à Veintimilla apparaît en même temps qu’un autre texte, consacré à un intellectuel argentin, le poète et exégète Juan María Gutierrez[4]. Ce détail a sans doute entraîné sa diffusion dans son pays d’origine ainsi qu’en Uruguay. Le texte a été aussi repris deux fois, dans des revues de bonne circulation Latino-Américaine, en 1861 et 1863.

Les dates de parution du travail de Palma permettent de résoudre le mystère de l’allusion de Ducasse : il est probable que lors de sa dernière visite à Montevideo, en 1867, il eut l’occasion de lire l’article de Palma, soit dans la brochure originale, soit dans l’une des revues où il a été repris. De cette lecture, Ducasse a glané des détails qui vont ensuite fonder le passage inclus dans Poésies I.

mhbarrerab@gmail.com

Ricardo Palma, Dos Poetas, 1861

[1] Née en Équateur en1971, avocate, essayiste et chercheuse, vit à New-York. Elle apublié La Flama y el Eco (Ediciones Sarasvati, 2009), Jornadas y Talentos (UESS, 2010), et Merton y Ecuador, la búsqueda del país secreto (PUCE, 2010). Elle a obtenu le Prix National Aurelio Espinosa Pólit en 2010.

[2] Le présent article est extrait d’un livre consacré à l’histoire des œuvres de Dolores Veintemilla, sur le point d’être publié. On pourra consulter un article de Ruperto Long publié sur son blog à propos de la découverte de Maria Helena Barrera-Agarwal : http://www.rupertolong.com.uy/tag/quito/

[3] Nous reproduisons la brochure originale, tiré-à-part de la Revista de Sud-América de Valparaiso (Chili), 1861, d’après l’exemplaire de la Widener Library de Harvard, accessible au format Google Book via divers sites bibliographiques (Archive.org, Hathi Trust, etc.). Il existe deux autres publications du même texte : Revista de Sud-América, Valparaíso, Imprenta del Universo de G. Helfmann, 25 de diciembre de 1861 et Revista Americana, Lima, Imprenta del Comercio por J. M. Monterola, 5 de marzo de 1863. L’existence de cette brochure n’avait pas échappé à S.-C. David, qui la mentionne dans son très important article des Cahiers Lautréamont sur la Lira Ecuatoriana. [Note de l’Éditeur]

[4] Au moment de la publication de la brochure de Palma, Gutiérrez était l’un des principaux penseurs de langue espagnole en Amérique latine. Le créateur de la doctrine de l’ americanismo, il a promu l’importance de reconnaître une tradition littéraire et intellectuelle purement latino-américaine. Cette notion est à l’origine de son América Poética, la première anthologie poétique qui a considéré le patrimoine de la région dans son ensemble. Gutiérrez était très connu en Uruguay. Dans les années cinquante, il avait habité à Montevideo, avec d’autres exilés argentins, après avoir subi persécution et incarcération pendant le régime du président Juan Manuel Rosas. Après son retour en Argentine, Gutiérrez a continué à maintenir un lien étroit avec les cercles intellectuels uruguayens.

Harriet: Onze nouveaux passagers

In Biographie, Buenos-Aires, Ducasse, Harriet, Visa on 19/12/2014 at 19:03

Kevin Saliou

Suite à notre précédent article, le site visaenbordelais nous a contacté afin de nous proposer son aide pour identifier les passagers manquants de l’Harriet. Qu’il en soit ici remercié.

*

Tandis que les passeports sont attribués au lieu où réside le voyageur, le visa est rempli dans la ville de départ et deux listes sont constituées : celle pour les porteurs de passeports français (cotes 4M666 à 4M672) et celle pour les porteurs de passeports étrangers (cotes 4M673 à 4M676).

Nous avons donc parcouru cette deuxième liste, aimablement fournie par l’équipe de visaenbordelais et disponible aux Archives départementales de la Gironde , et pouvons désormais confirmer, sous réserve d’une transcription correcte, les noms suivants :

Francesco Morivoli (ou Morisoli) et non Francesca Moisili
Ghiggioli Bernanrino (ou Bernardino) et non Bernardin Ghiggioli
Vicente Valter y Oreño et non Victor C. Valter
Martin José Mutuberria et non Martin Auluberia
Lorenzo Zabaleta
Pio Yldarray (ou Yldarraz) et non Zubita Ildanas – s’il s’agit bien de la même personne
Domingo Noain et non Domingo Maain
Martin Gorri y Gomez et non Martin Parri
Pedro Vicente Altiz et non Pietra Ortiz
Juan Martin Yldarray (ou Yldarraz) et non Martin Ildanaz

Harriet-visas

Archives départementales de la Gironde,
Registre des visas pour les porteurs de passeports étrangers de l’année 1867, cote 4M676

.

Problèmes de transcription entre le départ et l’arrivée

Dans notre précédent article, nous avions mentionné quelques problèmes dans le registre tenu à l’arrivée, à Buenos Aires, mais aussi dans celui tenu au départ, à Bordeaux. Revenons plus en détails sur le sort infligé aux patronymes des passagers afin d’expliquer les distorsions qu’ils ont subies. Nous ne reprendrons pas les passagers identifiés et commentés dans l’article précédent.
Michel Muchadaa, compté deux fois à l’arrivée, masque en fait l’omission d’un autre passager, pourtant noté sur le registre des demandes de visa de Bordeaux : un certain Tomano Moroni, Italien âgé de 40 ans, se rendant à Buenos Aires et originaire, semble-t-il, d’Alexandrie en Italie. Moroni n’apparaît pas sur le registre des passagers arrivant à Buenos Aires : à moins qu’au dernier moment, ce passager en transit à Bordeaux ait décidé de ne pas embarquer, il a sans doute été oublié par notre fonctionnaire peu scrupuleux. Il fit sa demande le 22 mai 1867, et semble avoir voyagé seul.
Francesco Morivoli (ou Morisoli), abrégé en « Fco », avait 34 ans. Il venait de Bellinzone, en Suisse italienne, et se rendait à Buenos Aires, visiblement en compagnie de Ghiggioli Bernanrino (ou Bernardino), âgé de 39 ans, lui aussi originaire de cette ville. Tous deux avaient demandé leur visa le 21 mai 1867 et avaient la nationalité suisse. Sur le registre de Buenos Aires, ils sont notés tous les deux côte à côte, après le groupe des  Français, semble-t-il.
Vicente Valter y Oreño a perdu toute la fin de son nom dans la traversée puisqu’il est répertorié sous « Vicente Valter » à Buenos Aires. Cet Espagnol de 16 ans se rendait à Buenos Aires avec tout un groupe de compatriotes. Tous firent leur demande de visa à Bordeaux le 24 mai. Parmi ces passagers, on trouve Martin José Mutuberria, 16 ans, Lorenzo Zabaleta, 24 ans et Domingo Noain, qui avait, sauf erreur de transcription de notre part, 45 ans. A ce groupe, il faut ajouter Yldarray (ou Yldarraz), Pio de son prénom au départ, Zubita à l’arrivée. Nous ne sommes pas parvenus à retrouver le même prénom en comparant les deux registres. On peut se demander s’il s’agit bien de la même personne. Pourtant, si l’on compare les deux listes de noms, les espagnols ont tous été répertoriés dans le même ordre, déclinant leur identité l’un après l’autre au départ et à l’arrivée, et dans les deux cas, Yldarray est placé entre Zabaleta et Noain. S’il s’agit donc du même passager, le prénom reste à confirmer, mais son âge était alors de 29 ans.
Un autre Espagnol s’est présenté le 25, Martin Gorri y Gomez, âgé de 23 ou 25 ans. La deuxième partie de son nom est illisible sur le registre de Bordeaux, et sur celui de Buenos Aires, il est simplement appelé « Martin Gorri ». Nouvelle preuve qu’il ne voyageait pas avec les autres espagnols, le greffier argentin a placé le nom de Muchadaa (la deuxième occurrence) entre lui et ses compatriotes : il devait donc faire bande à part.
La liste de Buenos Aires se termine par trois autres noms : celui des Espagnols Pedro Vicente Altiz, 35 ans, et Juan Martin Yldarray (ou Yldarraz), 34 ans, qui s’étaient eux aussi inscrits le 24 et peuvent avoir voyagé avec le groupe cité plus haut. Quant au dernier nom, il reste encore un mystère : ce Ferdinand Saux n’apparaît pas sur le registre des étrangers.

Derniers noms manquants
Si l’on accepte l’hypothèse selon laquelle il faut lire, à la place de la deuxième occurrence de Muchadaa, Tomano Moroni, nous avons désormais identifié onze passagers de l’Harriet de nationalité étrangère. A ce nombre, on peut ajouter Jean-Baptiste Peré, Pierre Penen, Michel Muchadaa, Jean-Hubert Bourrere, Isidore Ducasse, Jean-Baptiste Lafont et Clément Belhere Rigabert sur lesquels nous avons déjà livré quelques informations; il ne reste donc plus que quatre passagers inconnus à bord de l’Harriet.
Nous avons donné le nom de Jean Carrere précédemment. Le site visaenbordelais nous a communiqué des informations supplémentaires : Jean Barnabé Carrere, âgé de 17 ans, sans profession, venait de Bosdarros, Basses Pyrénées, et se rendait à Montevideo. Le site nous donne un autre passager potentiel, qui se rendait à Buenos Aires sur un navire non-renseigné : Pierre Dubourdieu, sabotier de 37 ans, venant de Cadaujac en Gironde. Rien ne prouve que Dubourdieu ait embarqué sur l’Harriet.
Il nous reste encore à découvrir qui sont Victor S. Paurent, vraisemblablement français puisqu’il figure entre deux Français en tête de liste à Buenos Aires, Ana Althabegoity, probablement française elle aussi puisque son patronyme existe et semble avoir ses racines dans la région pyrénéenne, et enfin, Ferdinand Saux, qui malgré un nom à consonance française, est relégué en fin de liste après les Espagnols. Un retardataire qui mit plus de temps que les autres à sortir de l’Harriet où il avait passé plusieurs mois ?

Harriet: tout le monde à bord avec Ducasse

In Biographie, Ducasse, Harriet on 28/11/2014 at 21:36

Kevin Saliou

 

Le mardi 21 mai 1867, Isidore Ducasse reçut, de la préfecture des Hautes-Pyrénées à Tarbes, son passeport pour Montevideo. Le samedi 25, il était à Bordeaux où il apposait son nom sur le registre des visas de passeport. Le lendemain matin, dimanche 26, il embarqua à bord de l’Harriet, qui n’accosterait à Buenos Aires que le 7 août 1867, après 73 jours de traversée en mer.

On connaissait déjà quelques informations sur les passagers de l’Harriet. François Caradec le premier avait relevé la présence du nom d’Isidore Ducasse sur le registre des visas, suivi aussitôt de celui d’un certain Michel Muchadaa. « Il semble d’ailleurs, ajoutait-il, que deux passagers seulement y aient embarqué à Bordeaux le 25 mai[1]. » Dans les Cahiers Lautréamont, les recherches furent poursuivies : Sylvain-Christian David apporta de nombreuses informations sur le capitaine et sur l’armateur du navire, tandis que Gérard Minescaut donnait la liste des passagers[2] telle qu’elle fut établie à l’arrivée dans la capitale argentine, au registre de la Direccion Nacional de Migraciones. Voici la liste telle qu’elle fut publiée dans les Cahiers de 1992 :

 Harriet-liste-1.jpg Harriet-Liste-2.jpg Registre.jpg

La qualité de la photocopie rend malheureusement assez difficile le décryptage de certains noms, d’autant plus que le greffier n’écrit pas toujours très lisiblement. On peut néanmoins constater que les passagers sont au nombre de 22 sur le registre. La personne qui l’a tenu n’était visiblement pas très consciencieuse : Minescaut faisait remarquer à juste titre que Muchadaa apparaît deux fois sur ce registre, la première fois mal orthographié en « Muchado ». De même, Isidore est devenu Isidro. Enfin, la personne notée sous le nom de Jean Bourrere s’appelle en réalité Jean-Hubert Pourrere. La lecture des noms n’est malheureusement pas toujours très nette, mais nous avons, avec l’aide de Michel Pierssens et Jean-Pierre Lassalle, tenté de les identifier :

Jean-B. Peré

Victor S. Paurent

Pierre Penen

Michel Muchado*

Jean Bourrere*

Isidro Ducassé*

Jean Carrere

Jean-B. Lafont

Belhere Rigabert

Ana Althabegoity

Fca (= Francesca?) Moisili

Bernardin Ghiggioli

Victor C. Valter

Martin José Auluberia

Lorenzo Zabaleta

Zubita Ildanas

Domingo Maain

Michel Muchadaa

Martin Parri

Pietra Ortiz

Martin Ildanaz

Ferdinand Saux

 

(En italique : orthographes incertaines)

 

En 1998, revenant sur le voyage de l’Harriet, Jean-Jacques Lefrère écrivait :

Le navire de Ducasse transportait une vingtaine de passagers, dont les noms sont connus.  Le jeune Michel Muchadaa, seize ans, né à Monein (village à quelques kilomètres de Pau), avait embarqué à Bordeaux en même temps que Ducasse : leurs noms voisinent sur le registre des visas des passeports. Cinq passagers appartenaient au sexe faible, ce qui est peu pour un voyage si long et si monotone[3].

Il faudrait pour vérifier ce calcul pouvoir identifier chacun des vingt-deux passagers de l’Harriet. Grâce aux progrès de la numérisation des archives, nous avons pu obtenir quelques informations sur certains d’entre eux. Incomplètes, ces informations sont à considérer comme des pistes à explorer et non comme un bilan achevé : il reste encore bien des choses à découvrir sur les 21 personnes avec lesquelles Isidore Ducasse passa six mois sur le pont d’un navire au milieu de l’Atlantique.

 

Michel Muchadaa

Si l’on en croit le registre des visas en bordelais[4], Michel Muchadaa avait 16 ans en 1867 lorsqu’il demanda son passeport pour embarquer sur l’Harriet. Il est inscrit Sans emploi, ce qui est logique vu son âge. Il était né à Monein, Basses Pyrénées (aujourd’hui les Pyrénées-Atlantiques), et résidait dans ce village. C’est à Oloron qu’il avait fait sa demande de passeport pour Buenos Aires et c’est le 25 mai qu’il l’obtint. Son visa est le n° 317 dans le Registre des visas de l’année, et la cote du Registre des visas aux Archives départementales de la Gironde est 4M671 (nous n’avons pu aller vérifier nous-même ces informations).

En 1841, un Jean Muchadaa avait déjà fait une demande de passeport pour Montevideo. Était-il allé rendre visite à de la famille éloignée ? Mes recherches ont mis en avant et parfois confondu deux Michel Muchadaa.

La mère du premier était née Marie Mauco Bernet. Un site de généalogie[5] donne la profession du père, Jean-Jacques, propriétaire, et celle de Michel Muchadaa, boulanger. S’agit-il du même ? La date de naissance donnée est le 28 septembre 1855. En réalité, l’acte de naissance du fils indique que Jean-Jacques Muchadaa était boulanger et que Michel naquit le 30 septembre 1851. Il semble pourtant que ce soit bien la même personne et qu’il faille imputer ces inexactitudes au site lui-même.           Le 15 janvier 1880, ce Michel Muchadaa épousa Jeanne Laclau Sicabaigt de trois ans sa cadette. Un an plus tard, le 20 février 1881, il perdait un premier enfant, Jean-Baptiste, mort à l’âge de six jours. Le 13 mars 1882, Jeanne accoucha d’une petite Mathilde Rosalie, qui mourut trente mois plus tard, le 10 décembre 1884. Le 29 janvier 1884, une seconde fille, Amélie, voyait le jour. Mais la pauvre Jeanne devait avoir une santé fragile : après des difficultés pour enfanter, elle mourut à son tour à une date inconnue. Amélie ne devait pas être beaucoup plus chanceuse : elle mourut à 13 ans, le 18 mai 1897. Michel Muchadaa, toujours boulanger et toujours domicilié à Monein, se remaria le 12 octobre 1887 avec Gracieuse Duberge du même âge que lui, institutrice de profession. De cette union naquit, le 27 août 1888, Jeanne Louise Françoise Muchadaa. Le site de généalogie consulté fait également état d’une fille morte-née le 25 août de cette même année.

Un second Michel Muchadaa est apparu dans mes recherches généalogiques. Le site semble contenir de nombreuses erreurs et procède sans doute à quelques confusions entre les deux homonymes : il faudrait aller vérifier dans les registres de la localité ou dépouiller patiemment toutes les archives départementales. Ce Muchadaa-ci serait également originaire de Monein. Il a pour profession celle de négociant à Buenos Aires, a épousé Marie Barousse qui donna naissance le 23 octobre 1880 à Charles Muchadaa et le 30 juillet 1889 à Jérôme Michel Muchadaa. D’après les informations que donne le site genealogie.com au sujet de la naissance de Jérôme, le père avait 37 ans en 1889, ce qui semble indiquer qu’il s’agit du Michel Muchadaa qui, âgé de 16 ans en 1867, signa sur le registre à côté de Ducasse. Ce Muchadaa serait donc resté à Buenos Aires faire carrière dans le commerce.

Jean-Baptiste Lafont

Le nombre de Jean Lafont qui apparaissent sur le site de généalogie est à décourager le chercheur. On sait néanmoins que Jean-Baptiste Lafont, le passager de l’Harriet était né en 1831 à Poueyferré, dans les Hautes-Pyrénées, où il résidait également. Propriétaire cultivateur, il avait obtenu son passeport à Pau le 9 mai. Il se rendait, comme Ducasse, à Montevideo. Il obtint son visa le 25 mai à Bordeaux, c’est le n° 316 de l’année dans le Registre des visas n° 4M671 des Archives départementales de Gironde. D’après le site visaenbordelais, il semble que plusieurs Lafont avaient migré vers l’Amérique du Sud avant lui. Les archives des Hautes-Pyrénées n’étant pas aussi bien numérisées que celles des Pyrénées-Atlantiques, nous n’avons pu retrouver la trace de Jean-Baptiste Lafont.

Pierre Penen

Pierre Penen était âgé de 18 ans lorsqu’il entreprit la traversée vers Buenos Aires. Il venait de Jurançon, Basses Pyrénées, où il était également né. Commis négociant, il avait obtenu son visa le 20 mai 1867 à Bordeaux, et son passeport à Pau le 19 avril 1867. Dans le registre des visas de l’année, il est au numéro 315. Il était né en 1848, comme le montre son acte de naissance. Notons enfin qu’un Michel Penen Begue, cultivateur, avait migré en 1864 à destination de Buenos Aires. On ne sait rien de plus sur Pierre Penen.
Jean-Baptiste Père

Il était né en 1849 à Castet, dans les Basses Pyrénées où il résidait. Domestique de profession, il avait obtenu son passeport à Oloron, le 1er mai, et se rendait à Buenos Aires. Le 6 mai, il obtint son visa à Bordeaux. On ne sait rien de plus sur Jean-Baptiste Père, dont le nom assez répandu ne facilite pas les recherches (d’ailleurs souvent compliquées par des variantes avec l’accent). Il porte le numéro 242 dans le registre des visas.

Jean-Hubert Pourrere

Pourrere naquit le 12 mai 1849 à Cuqueron, Basses Pyrénées, d’un père prénommé Jean, laboureur, et d’une mère nommée Marie Bengue. Il y exerça la profession de boulanger. A 18 ans, le 24 mai 1867, il obtint son visa pour se rendre à Buenos Aires. Il avait obtenu son passeport auprès de l’autorité d’Oloron. Dans le registre des visas, il est au numéro 318. Sur le registre rendu public par Gérard Minescaut, Pourrere est inscrit sous le nom de « Jean Bourrere ».

Clément Rigabert Bélhéré

Le nom de Rigabert Bélhéré, parfois orthographié sans aucun accent, m’a posé quelques difficultés. Son prénom n’est jamais donné, probablement parce que les fonctionnaires ont cru qu’il figurait dans ce nom composé, mais son acte de naissance nous le donne : Clément. Né en 1845, à quelques mois de Ducasse, à Bosdarros, Basses Pyrénées, Rigabert Bélhéré y exerçait la profession de charpentier. A 21 ans, il avait entrepris un voyage à destination de Montevideo. Il obtint son passeport à Pau, en mai 1867 (le jour exact n’est pas donné), et son visa le 24 mai à Bordeaux. Dans le Registre des visas de l’année, il porte le numéro 319.

Les 14 autres passagers

Notre principal outil dans cette recherche a été le site visaenbordelais. Une recherche sur l’Harriet nous donne les noms de sept passagers : les six mentionnés ci-dessus, et Ducasse lui-même. Le site précise qu’il s’agit de la liste des demandeurs de visa inscrits dans les registres de la Préfecture de Bordeaux ayant pris pour navire l’Harriet à destination de Buenos Aires. Cela signifie que les autres passagers ont pu provenir d’un autre navire qui aura fait escale à Bordeaux, et que leur visa, et leur destination finale, avait été complétés dans leur ville de départ. C’est probablement le cas des passagers aux noms à consonance hispanique ou italienne.

En parvenant à déchiffrer le nom de Jean Carrere dans la liste de Minescaut, j’ai néanmoins pu retrouver sa demande de visa. Celle-ci a été renseignée de manière incomplète, et l’information qui manque est le navire, l’Harriet. Il y a donc probablement d’autres passagers dont on devrait pouvoir trouver le visa sur le site visaenbordelais, à condition de savoir quels noms chercher. Ainsi, on trouve sur la liste un Ildanas et un Ildanaz : quel est la bonne orthographe ?

Voici les informations sur Jean Carrere : âgé de 17 ans, il obtint son visa pour Montevideo le 25 mai 1867, la veille du départ. Il était originaire de Bosdarros, Basses Pyrénées, et avait obtenu son passeport auprès de l’Autorité de Pau. Il est au numéro 314 sur le registre des visas. Son véritable nom est Jean Barnabé Carrere.

Isidore Ducasse, dans ce registre, est au numéro 315, entre Jean Barnabé Carrere et Jean-Baptiste Lafont. Agé de 21 ans, il est indiqué sans profession. Comme l’avait indiqué Jean-Jacques Lefrère, il avait obtenu son passeport à Tarbes et se rendait à Montevideo. Son visa indique cependant qu’il réside à Montevideo, et non à Tarbes, si l’on en croit le site visaenbordelais. Le passeport indiquait quant à lui Tarbes comme ville de résidence. Sans doute donna-t-il une autre information au greffier chargé de remplir son visa.

Enfin, le site nous donne également quelques informations sur l’Harriet. Armé au port de Bordeaux le 25 mai 1867, c’était un trois-mâts de 334 tonneaux, commandé par le capitaine Aubrey, secondé par douze hommes d’équipage. Son port d’attache, comme l’avait signalé Sylvain-Christian David, était Saint Malo, et son armateur un certain Honius. Il se rendait à Buenos Aires. Sa cote dans le registre des armements des navires aux Archives départementales de la Gironde est 4S297, au numéro 1867-403.

Il devrait être possible de faire d’autres découvertes sur les passagers qui accompagnaient Ducasse dans la traversée. Y avait-il un médecin ? Un homme de lettres ? Ceux que nous avons identifiés exerçaient des professions plutôt humbles, mais certains avaient presque le même âge qu’Isidore. À condition de parvenir à déchiffrer l’écriture du fonctionnaire qui tint, sans être très vigilant semble-t-il, le registre des passagers à l’arrivée, nous pourrions retrouver les visas au départ de Bordeaux, ainsi que d’autres informations sur l’identité de ces voyageurs.

[1] François Caradec, Isidore Ducasse, comte de Lautréamont, Paris, Gallimard, 1975, p. 142.

[2] Gérard Minescaut, « Isidro, Nilda et moi », Cahiers Lautréamont, 1er semestre 1992, livraisons XXI-XXII, p. 8-12.

[3] Jean-Jacques Lefrère, Isidore Ducasse, auteur des Chants de Maldoror par le comte de Lautréamont, Paris, Fayard, 1998, p. 278.

[4] http://www.visasenbordelais.fr/ : c’est principalement ce site qui nous a servi à retrouver les visas des passagers de l’Harriet. Notre recherche a été complétée par la consultation d’un site de généalogie et des archives numérisées de l’état-civil des Pyrénées-Atlantiques. Le fonctionnaire qui compléta le registre des visas en mai 1867 semble avoir parfois fait preuve de négligence, de nombreux formulaires étant incomplets.

[5] www.genealogie.com. Là encore, ce genre de site est bien utile pour réunir des informations, mais il contient parfois des erreurs et des confusions entre homonymes.

Louis Durcour enfin identifié?

In Biographie, Ducasse on 05/12/2013 at 08:42
Jean-Jacques Lefrère

Louis Durcour est, avec Joseph Bleumstein et Joseph Durand, un des trois grands inconnus de la dédicace de Poésies I. Quelques générations de chercheurs se sont ducassé les dents pour identifier ce personnage obscur, mais nul Louis Durcour, et même nul Durcour tout court, ne se présentait, comme si ce patronyme n’avait jamais existé. De là à supposer qu’une coquille entachait son nom dans la fameuse dédicace, il n’y avait pas loin.
Or Louis Durcour existe, nous le rencontrons par deux fois avec le moteur de recherche du site Gallica de la BnF, qui donne désormais à tout internaute l’impression très agréable qu’il est un découvreur de premier plan.
Une première fois dans Le Gaulois du jeudi 3 juillet 1913 : le nom de Louis Durcour figure dans la liste des personnalités qui ont assisté la veille aux obsèques du professeur d’escrime Kirchhoffer en l’église Saint-Jacques du Haut-Pas, dans le cinquième arrondissement de Paris.

Durcour-Ligue_des_Patriotes
La seconde fois dans Le Figaro du samedi 11 juillet 1914, dans un article intitulé « A la Ligue des Patriotes », donnant le compte rendu de l’assemblée générale qui s’est tenue dans la salle du Palais des fêtes de Paris, rue Saint-Martin, afin de désigner le successeur de Paul Déroulède. Maurice Barrès fut celui-là, et, parmi les autres membres élus du comité directeur, est cité le nom de notre Louis Durcour.
La question se pose : ce personnage dont la sensibilité politique n’allait pas à gauche correspond-il au Louis Durcour auquel Ducasse a fait l’hommage de Poésies I ?

Joseph Bleumsteim reste introuvable

In Biographie on 17/12/2012 at 11:28

 Michel Pierssens

Dedicado al señor Gonzalo Membrana

Dédicataires

Grâce au labeur de plusieurs générations de chercheurs nous savons aujourd’hui tout (ou presque) sur la plupart des dédicataires de Poésies. Georges Dazet, Lespès, Minvielle, Delmas, Sircos, Damé, Hinstin – tous ont eu droit à des investigations serrées qui ont permis de reconstituer en grande partie le petit réseau que s’était fait Ducasse. La disposition typographique de la dédicace nous renseigne même sur la nature des relations qu’il pouvait entretenir avec ces heureux élus qui lui doivent de survivre dans la mémoire littéraire. Le premier groupe est formé, comme il se doit,  de ceux qui comptent le plus pour l’auteur. Le second groupe est explicitement celui des anciens camarades (pas si anciens, après tout, pour celui qui n’a encore que 24 ans), avec un geste distinct de familiarité pour Lespès, mentionné sans son prénom (mais simple oubli peut-être tout aussi bien, la sociabilité lycéenne étant ce qu’elle était). Le troisième groupe est là pour bien marquer l’élargissement du réseau, au-delà des amitiés et camaraderies scolaires, au monde des Lettres, tout juvéniles que fussent encore les «Directeurs de Revues» fort modestes malgré d’emphatiques majuscules. Élargissement encore au paragraphe suivant, considérable cette fois, puisqu’il embrasse le passé, le présent et l’avenir, vaste horizon temporel peuplé d’AMIS (encore les majuscules, pour bien en souligner l’importance). Quant à Hinstin, respectueusement salué d’un «Monsieur», il occupe évidemment une place à part – ce qu’en professeur de rhétorique il aura parfaitement décodé.

Le premier groupe est donc sans équivoque celui des relations qui ont compté le plus pour Ducasse, pour des raisons sans doute différentes pour chacun si l’on en juge par tout ce qui distingue Dazet de Mue et tous deux de Zumarán. Là aussi, dans cet inventaire de ceux auxquels il veut rappeler son attachement, on devine le souci de respecter un ordre précis dans l’énumération, vraisemblablement fondée sur le degré de proximité. Dazet est évidemment le tout premier, le plus proche, voire l’intime, voire l’aimé des jeunes années. Mue, rangé à part des autres condisciples, peut avoir été un proche intellectuellement (ce que l’on sait de sa vie exclut toute équivoque). Zumarán, on le sait aussi, n’était pas du tout un condisciple mais un adulte, un mécène ami du père. Cette observation nous autorise semble-t-il à faire l’hypothèse que les trois autres noms évoqués pourraient être ceux de personnages importants, des adultes également, mais sans implication d’amitié ni de liens familiaux – peut-être eux aussi des bienfaiteurs qui auraient investi dans l’aspirant littérateur parti à l’assaut de la Capitale. Hypothèse, puisque comme le notait Jean-Jacques Lefrère[1]  ce sont là les «trois grands inconnus de l’univers ducassien». À moins qu’ils n’aient été des intimes, voire des plus qu’intimes – mais rien ne nous permet d’aller plus loin.

Le mystère que désigne le nom de Joseph Bleumsteim[2] n’est pas moins impénétrable que celui qui enveloppe les deux autres. En attendant de parvenir un jour enfin à l’identifier, n’existe-t-il pas toutefois quelques indices qui permettraient de nous faire une idée – certes encore hasardeuse – sinon de sa personne, du moins de son milieu ? Il faut pour cela supposer une faute du prote qui aurait transformé le patronyme de Joseph – mais on verra au cours de cet article que ce ne serait pas sa seule métamorphose.

Nous trouvons en effet mentionnés dans l’annuaire des résidents de Buenos Aires en 1863, recensés comme étrangers, Bleumstein et La Roche, «millers», c’est-à-dire meuniers, ou plutôt «minotiers», étant donné la nature de leur entreprise comme on le verra plus loin[3] :

Foreign_residents Foreign_residents

Auguste La Roche, l’associé de Bleumstein, n’était pas un petit joueur[4]. On apprend ainsi dans un excellent article de Carlos María Birocco sur «La incidencia del ferrocarril en la urbanización temprana de los partidos del oeste del Gran Buenos Aires (1859-1870)», que ce «minotier français» avait intelligemment spéculé sur le développement de la ligne de chemin de fer de l’Ouest de Buenos Aires pour acheter des terrains particulièrement bien situés, revendus ensuite par lots avec un profit maximal. Ce qui lui valut de donner son nom, qu’elle porte encore aujourd’hui, à la place de la gare de Morón, qui n’était alors qu’un village colonial[5].

Place

Birocco cite ainsi les journaux du temps :

«Un señor extranjero, a quien no sabemos con qué exactitud se le llama allí el Cónsul Francés, se ha apresurado a comprar los solares y terrenos por aquellas inmediaciones. Los cuartos de tierra han subido consiguientemente de precio y en estos últimos días se han vendido algunos a 5.000 pesos».

Il nous apprend en outre que : «El pretendido Cónsul Francés –los paisanos verían con bastante extrañeza a este extranjero de modales refinados– era el empresario molinero Augusto La Roche. Llegado de Francia hacia mediados de 1820, se asoció con el suizo Juan Bleumstein para instalar el primer molino de vapor de Buenos Aires en 1843. Este no sólo fabricaba harinas, sino que proveía de agua a los aguateros de la ciudad. A comienzos de 1850 habían amasado una fortuna considerable.»

Le prétendu consul français – les villageois regardaient avec beaucoup d’étonnement cet étranger aux manières raffinées – étaient l’entrepreneur de minoterie Auguste La Roche. Arrivé de France au milieu des années 1829, il s’était associé avec le Suisse Jean Bleumstein pour installer le premier moulin à vapeur à Buenos Aires en 1843. Dès le début des années 1850 il avait amassé une fortune considérable.»]

Où nous voyons apparaître Jean Bleumstein, qui n’avait peut-être rien à voir avec le lycée de Pau malgré ce qu’en voulait faire accroire Pichon-Rivière, colporteur de bien des approximations et qui, lui aussi, recopie mal le nom visé:

Pichon

Il avait cependant raison pour ce qui était du lien avec Buenos Aires. De fait, Johan Bleumstein, qui était né en 1802, à Yverdon, en Suisse, avait immigré en Argentine en 1825 où il était devenu «Juan», selon la coutume argentine d’hispanisation des prénoms. Le  recensement de 1833 (il a 31 ans) le trouve à Buenos Aires[6]. La cinquantaine arrivée, il était devenu un homme d’affaires important, associé au Français «De La Roche». Nous apprenons en effet ceci dans un ouvrage sur l’histoire des eaux de la ville :

Eaux

Auguste La Roche était donc connu à Buenos Aires, semble-t-il, sous le patronyme plus flatteur de «De la Roche». Toujours est-il que c’est sous ce nom que nous le trouvons associé à Bleumstein pour projeter la création d’un réseau d’adduction d’eau à Buenos Aires en 1853. La question de l’eau attirait apparemment beaucoup d’entrepreneurs,  nous dit l’ouvrage, dont des Français comme Fortuné Pucel[7], «représentant du Comte d’Hozier» et de «l’ingénieur parisien Pierre Léon Bouillon». Cela d’ailleurs en vain, puisqu’il n’y aura de développement réel qu’en 1874.

Nous en apprenons encore un peu plus sur Bleumstein et sur son association  avec celui qui s’appelait encore La Roche (ou «Laroche» ?), quelques années plus tôt, dans la mention d’un exploit hydraulique qui a marqué l’histoire de la ville. Il fut en effet le premier importateur d’une pompe à incendie, depuis la France,  à Buenos Aires :

«La Primera Bomba de Incendio de la ciudad fue traída de Francia por el señor Bleumstein, dueño del famoso MOLINO HARINERO SAN FRANCISCO. La máquina fue estrenada la tarde del 28 de octubre de 1849 cuando el incendio de una mueblería en la Calle Perú. Bleumstein y su socio La Roche, « sirvieron la bomba en persona ». El fuego fue dominado en sólo tres horas cuando, según la policía, sin ella hubiera durado todo el día.» [8]

[La première pompe à incendie de la ville fut apportée de France par Monsieur Bleumstein, patron du célèbre Moulin à Farine Saint François. La machine fut étrennée dans la soirée du 28 octobre 1849 lors de l’incendie d’une ébénisterie de la Rue du Pérou. Bleumstein et son associé La Roche «servirent la pompe en personne». L’incendie fut contrôlé en trois heures seulement alors que, selon la police, sans elle il aurait duré toute la journée.]

Le «célèbre moulin» avait été photographié en 1852 puis en 1867 et il possède même aujourd’hui sa notice dans Wikipédia (où Bleumstein devient Blumstein – mais ce ne sera pas la seule variante que nous rencontrons):

Moulin

Inauguré le 6 janvier 1846, le moulin en question était de fait un monument fort imposant, situé sur la rive du Rio de la Plata. Il ne fut démoli qu’au début du Xxème siècle.

Malgré l’importance que devaient avoir des entrepreneurs aussi actifs et prospères, Bleumstein et La Roche eurent aussi leur lot de mésaventures bureaucratiques, comme en témoigne ce rapport d’un procureur à propos de démêlés rocambolesques avec la Douane, mais qui ont le mérite de nous rapprocher de Montevideo :

 Contentieux

Bleumstein et La Roche importaient donc du blé de Montevideo en grande quantité pour alimenter leur moulin. Pour ce faire, la loi exigeait une déclaration spécifiant les quantités débarquées. Le 10 mai 1862, ils avaient déclaré l’importation de 1000 sacs  de blé. Du blé s’étant échappé des sacs, ils avaient réussi à en remplir cinq sacs excédentaires, sans égard au poids déclaré. En vertu de quoi la Douane les taxait  de fausse déclaration du fait que la mesure légale pour les importations de Montevideo – mesure sur laquelle était assis le montant des droits – était le nombre de boisseaux («fanega») représenté.

De tels incidents ne devaient pas entraver la prospérité de Bleumstein, qui ira finir ses jours  en 1877, sans doute très confortablement, comme bien d’autres expatriés qui avaient réussi, à Neuilly-sur-Seine, ainsi que quelques autres membres de la famille installés dans la même ville, comme en fait foi l’arbre généalogique.  Il était âgé de 75 ans au moment de son décès.

Décès

il laissait une veuve de vingt ans de moins que lui, Dolorès Pereda – une jeunesse qui ne l’avait pas suivi à Neuilly puisque, «rentière», elle demeurait encore à Buenos Aires. Née en 1820, elle mourra en 1901, toujours dans la même ville.  Un site généalogique la nomme Dolores Bleumestein Pereda.

Dolores

Peut-être Bleumstein/Bleuenstein vivait-il déjà à Neuilly quand Isidore débarqua lui-même à Paris ? Si tel était le cas, il faudrait alors donner quelque créance à François Alicot citant une lettre de 1927 d’un agent du Lycée de Pau à propos élève bien plus jeune qu’Isidore[9] :

Alicot

Ne serait-ce pas là le petit-neveu de Johan (ou Jean ou Juan) Bleumstein, Jean Louis Frédéric, né en 1858 et mort en 1889 (mais dont nous ne savons jusqu’ici pas grand-chose)? La question se pose aussitôt : Isidore aurait-il pu dédier ses Poésies à un gamin de douze ans son cadet? La réponse doit être : pourquoi pas?, puisqu’on le voit bien se scandaliser longuement dans Poésies I de ce que l’on ose donner à traduire en latin à des élèves de quatrième (du Musset) et rapporte avec indignation ce qu’un «élève de seconde» lui avait raconté à propos de vers hébreux?  Encore faudrait-il que ce Bleumstein providentiel s’appelât aussi Joseph et se confonde bien avec Bleumsteim (avec un «m»).

*

On aura remarqué que, pour des raisons qui nous échappent, le patronyme de «Bleumstein» ou «Blumstein»s’était transformé à Neuilly en «Bleuenstein». Ce n’était en aucune façon une erreur de transcription puisque c’est bien ainsi que signe le neveu de Jean, François, propriétaire de l’immeuble où est mort son oncle – et c’est bien la graphie utilisée sur le monument funéraire qui a recueilli de nombreux Bleuenstein. C’est là, en effet, dans l’ancien cimetière de Neuilly, qu’est aujourd’hui encore le caveau de famille :

.Tombe

Mais d’où sortait donc Jean Bleuenstein ? Comme son acte de décès en atteste, il n’était pas Français mais Suisse, natif d’Yverdon sous le nom de Bleumstein. Jean, devenu «Juan» ou «Johan» en Argentine, a eu une nombreuse descendance, directe et indirecte. C’est parmi cette dernière que nous avons fait la connaissance d’un Porteño d’aujourd’hui, féru de généalogie. Nous sommes redevable en effet à M. Gonzalo Membrana de la consultation de l’arbre généalogique extrêmement détaillé de la famille Bleumstein ou Bleuenstein. Document que l’on trouvera reproduit sur le site www.maldoror.org  (avec son autorisation).

Hélas ! On l’aura remarqué là aussi: pas un seul «Joseph» n’apparaît donc dans ce document pourtant complet. Pas un «José» non plus, ni même une variante aussi improbable fût-elle de ce prénom.  Dernier et mince espoir néanmoins : peut-être reste-t-il encore à découvrir quelque chose dans le dossier de succession de Jean Bleuenstein constituéen 1878, égaré on ne sait pourquoi à Roubaix, au Centre des Archives du Monde du Travail, dans les dossiers de contentieux gérés par la Banque Rothschild, sous la cote 132 AQ T 6 ? Mais document consultable sur place seulement. Allez-y voir vous-même, comme aurait écrit Lautréamont.

Mais si ces pistes ne conduisaient qu’à des impasses, il resterait  peut-être à retracer l’un ou l’autre des nombreux Bleumstein ou Bleuenstein émigrés à Buenos Aires. Peut-être l’un d’eux portait-il plusieurs prénoms, dont celui de Joseph ou José, qui aurait pu servir dans la vie courante et se trouver celui connu de Ducasse (lui-même appelé ici et là Lucien plutôt qu’Isidore) ? Peut-être aussi un autre Bleumstein aura-t-il émigré plutôt de l’autre côté du Rio de la Plata, changeant lui aussi de patronyme en cours de route ? Beaucoup de Ducasse sillonnent les voies maritimes entre les régions qui nous intéressent[10]. On reconnaîtra dans le tableau suivant, sous les erreurs de reconnaissance optique, Droctovée (le neveu de François Ducasse), passant de Montevideo à Buenos Aires le 5 mai 1856, un Guillaume et une Marie faisant de même en 1856 et 1854 , Un Jean M., un Jean et un Louis arrivant de Bordeaux entre 1855 et 1857. Le plus intrigant est bien sûr «Lusiano», c’est-à-dire Lucien, débarquant de Los Rios le 16 février 1860 :

Pasajeros

Dernier «peut-être», enfin, de cette longue liste : faut-il  raccrocher quelque espoir, tel un Petit Poucet,  aux grains de blé semés au cours de cette histoire ? François Ducasse, qui en fait d’autres, n’aurait-il pas pu fricoter dans l’exportation de blé vers l’Argentine ? Pourquoi pas, puisque son propre frère Bernard-Lucien[11] et deux de ses neveux faisaient bien marcher eux aussi un moulin, à Cordoba[12], ce dont les habitants ne sont pas peu fiers[13], montrant en ligne une Villa Ducasse qui n’a pourtant peut-être pas grand-chose à voir avec Isidore. Mais de ces fausses fenêtres nous commençons à avoir l’habitude :

 Villa-Ducasse


[1] J.-J. Lefrère, , Isidore Ducasse, Fayard, 1998, p. 296.

[2] On lit bien un «M» final et non un «N», malgré une erreur fréquente chez les commentateurs. J.-L. Steinmetz ne la commet pas dans le texte de son édition de la Pléiade mais la reproduit dans les notes, tout comme J.-J. Lefrère dans l’index de sa biographie de Ducasse.

[3] Les recherches généalogiques de M. Gonzalo Membrana, que nous citerons en terminant, nous apprennent que La Roche et Bleumstein avaient des liens de parenté : Carmen Carolina Teresa Sibello La Roche, fille adoptive d’Auguste, s’était mariée deux fois, une fois à 15 ans à Louis Bleumstein, neveu de Jean, également installé en Argentine (ainsi que nous l’indique aimablement dans le commentaire ci-dessous une descendante de Laroche), puis vers 30 ans à Louis LaRoche.

[4] Un «Camille Laroche» dont on ne sait rien avait obtenu une mention pour un poème paru dans Les Parfums de l’âme. Faut-il y voir une piste à suivre ? Cf. J.-J. Lefrère, Op. Cit., n. 43, p. 400.

[5] La ville s’est beaucoup développée depuis. Elle possède une université et a vu naître des célébrités argentines, dont le danseur Jorge Donn, vedette des ballets de Béjart.

[6] Informations recueillies par M. Gonzalo Membrana.

[7] Pucel fut actif dans l’urbanisation de Buenos Aires , entre autres du quartier San Miguel :

«En 1632 se concedieron cinco suertes (tierras de labor) de estancias sobre el río de las Conchas (hoy Reconquista). En 1850 el francés Fortunato Pucel ofreció subdividir las tierras y crear dos pueblos que dieron origen al ex partido de General Sarmiento y que hoy forman parte de San Miguel y Bella Vista. Ese fue el año en el que se constituyó la localidad de San Miguel, fundada por Adolfo Sourdeaux, mientras que el partido fue creado por la Ley 11551 el 20 de octubre de 1994. El ingeniero Sourdeaux, fiel a los principios religiosos, en un principio llamó a esta zona « San José del Pilar », pero al separarse de Moreno se la denominó en honor a San Miguel Arcángel.» http://www.saber.golwen.com.ar/hbsas.htm

[8] Carlos Horacio Bruzera,  Viñetas porteñas. nota escrita especialmente para el

primer portal argentino de turismo mundial.

[9] Alicot, F., « Lautréamont. Le vrai visage d’Isidore Ducasse, à propos des Chants de Maldoror », Mercure de France, 1er janv. 1928, pp. 199-207. L’article de F. Alicot est disponible sur Gallica : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k2020409/f206.image.r=lesp%C3%A8s.langFR

Cf. aussi «Les lettres de Paul Lespès à François Alicot», Cahiers Lautréamont, V-VI, 1er semestre 1988, p. 5. J.-L. Steinmetz, qui cite ce dernier article, fait de Bleumstein cette fois «Blemstein». Le nom était pourtant correctement orthographié dans l’article du Mercure de France.

[10] On y trouve également force Durand(s), dont celui-ci, un José» qui devait être un Joseph» :

Durand

[11] François et Bernard-Lucien avaient fait au moins deux voyages de concert en France en 1873 et 1874. Cf. ici même «Lucien et François vont en bateau».

[12] Cf. J.-J. L., Op. cit., p. 300.

[13] «Por su parte el antiguo Molino Ducasse que sirvió de inspiración a varios pintores y que ha dado el nombre al Barrio Ducasse fue demolido a inicios del presente siglo.»

Lucien et François vont en bateau

In Biographie on 13/12/2012 at 08:39

 

François Ducasse, on l’apprend à la lecture du chapitre consacré à «La fin du chancelier» par J.-J. Lefrère dans sa biographie d’Isidore Ducasse, s’est rendu en France en 1873[1]. Il avait obtenu un congé de six mois qui, inauguré le 12 avril (jour de son embarquement de Montevideo), devait s’achever en principe le 12 octobre de la même année. Accompagné de son frère Bernard-Lucien, il règle à Tarbes «conjointement les formalités liées au décès de leur frère aîné Marc»[2], le 16 septembre. On peut donc logiquement supposer qu’il allait reprendre le chemin de Montevideo de façon à y arriver avant l’expiration de son congé, trois semaines plus tard. Un peu juste sans doute étant donné la durée et les aléas de la traversée, mais faisable.

Que venaient-ils faire alors, lui et son frère, à Bordeaux l’année suivante ? La Police générale ne plaisantant pas avec ces choses-là, on peut en croire sur parole le passeport qui leur est délivré, le même jour, le 4 mai 1874. Tous deux déclarent habiter Bordeaux et se rendre à Buenos Aires.

Né le 13 mars 1809 (à Tarbes, prétend-il), François a bien 65 ans comme il le confirme au fonctionnaire qui remplit le registre. Avec son mètre soixante-huit, ses cheveux et ses yeux gris, son nez effilé, sa barbe grise, son menton à fossette, son front découvert, sa bouche moyenne, son visage ovale et son teint coloré, aucun doute, c’est bien lui. Guère de doute non plus sur Lucien, qui avoue franchement être né à Bazet cinquante-neuf ans plus tôt (en 1815, en effet). Un peu différent d’aspect de son frère, il le dominait de sa taille, haute pour l’époque, d’un mètre soixante-quatorze. Mais lui aussi a les cheveux gris, les yeux gris, la barbe grise, le front découvert, tandis qu’il a la bouche moyenne mais un nez allongé et un menton rond, le tout dans un visage non moins ovale au teint non moins coloré. Nous laisserons les physiognomonistes discuter de ces signes, de leurs ressemblances et de leurs différences, et spéculer sur ce qu’un héritage génétique partagé a pu faire du visage d’Isidore et si la photo qu’on pense le représenter confirme ou non ces extrapolations.

Ce qui nous importe bien plus, c’est que tout cela n’explique pas ce que faisaient François et Bernard-Lucien en mai 1874 à Bordeaux.

Il paraît bien peu probable que le chancelier en congé ait étiré son séjour pour le faire durer une année entière. Mais si, malgré tout, tel était le cas, qu’aurait-il bien pu faire de ces douze mois ? Et si, comme il est plus vraisemblable, c’est un second voyage dont ces passeports nous livrent la trace, on se demandera ce qui avait pu motiver une telle hâte à revenir, moins d’un an après le voyage précédent, pour des gens qui ne s’embarquaient pas à tout bout de champ pour une aussi longue traversée.

Mais Isidore n’avait-il pas lui-même fait quelques allers-retours pas trop espacés ? Peut-être son père aura-t-il décidé qu’après tout, c’était son tour. Encore faudra-t-il pour en avoir le cœur net replonger dans des archives dont on pensait qu’elles n’avaient plus rien à révéler.

Passeport de François Ducasse – 4 mai 1874

  François_Ducasse-Passeport-1874

http://gael.gironde.fr/img-viewer/FRAD033/M/4M/4M764/viewer.html?name=FRAD033_4M764_0260_P.jpg

Passeport de Lucien Ducasse – 4 mai 1874

 Lucien_Ducasse-Passeport-1874

http://gael.gironde.fr/img-viewer/FRAD033/M/4M/4M764/viewer.html?name=FRAD033_4M764_0263_P.jpg

Michel Pierssens

12 décembre 2012


[1] Jean-Jacques Lefrère, Isidore Ducasse, Fayard, 1998, p. 618.

[2] Id., p. 620.

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