De Ducasse à Maldoror

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Gloses et Glanes : Quinze mentions inédites de Lautréamont

In Ducasse, Maldoror, Petite Presse, Réception on 22/04/2013 at 18:19

 

par Kevin Saliou

 

                Dans sa célèbre série d’articles Les Inventeurs de Maldoror, Maurice Saillet a défini la période 1896-1914 comme le « Purgatoire de Maldoror[1] ». En effet, après une période de courte et relative célébrité, le chef-d’œuvre encore inconnu d’Isidore Ducasse, comte de Lautréamont, va retomber dans l’oubli où il avait sommeillé quinze années. Le dernier moment de gloire, en ce siècle finissant, aura été en France la publication du Livre des Masques[2] contenant la reprise de l’étude de Remy de Gourmont intitulée « La littérature Maldoror[3] », parue en 1891 au Mercure de France. Pour ce qui est de la réception sud-américaine, les choses sont différentes : 1896 est aussi l’année de la publication de Los Raros[4], le recueil de Rubén Dario qui va faire connaître Lautréamont dans son pays natal, et c’est donc le point de départ de son culte en Uruguay.

Revenons en France. Dès la publication de l’édition Genonceaux, en 1890, les Symbolistes font un accueil très mitigé à Maldoror. Ce n’est pas ici le lieu pour rappeler quels lecteurs se prirent d’engouement pour le livre, l’histoire est bien connue. Pourtant, à côté des auteurs qui encensent, on peut s’étonner au contraire du silence de quelques autres : Verlaine, qui ne voulut jamais en parler, Mallarmé, qui se tint coi également, Edmond de Goncourt, Marcel Schwob, Pierre Louÿs et, plus surprenant encore, Paul Valéry qui l’avait bien lu dans sa jeunesse mais feignit l’amnésie dans les années 1920[5]. C’est aussi que l’œuvre d’Isidore Ducasse divise. On recueille sur sa popularité parmi les auteurs des années 1890 des témoignages fort contradictoires : Gide affirme, par méconnaissance, que l’influence d’Isidore Ducasse sur le XIXe siècle a été nulle[6], alors que Paul Dermée écrit que « nul, jadis, ne sentit Lautréamont près de son cœur[7] ». Edouard Dujardin affirme : « Pendant toute la période symboliste, je n’ai pas entendu prononcer une seule fois le nom de Lautréamont et, comme je ne vivais aucunement en sauvage, j’ai tout lieu de croire qu’il était aussi inconnu à mes camarades qu’à moi-même.[8]  » Et comme un cinglant démenti, Albert Boissière : « Nous étions au Quartier plus de quatre-vingts rimeurs, sur la galère symboliste, à savoir par cœur Les Chants de Maldoror d’Isidore Ducasse.[9] » ou encore Paul Fort confiant à Maurice Saillet que Ducasse était accepté de « tous les symbolistes sans distinction ! de Schwob à Gourmont, de Jarry à Kahn, de Griffin à Régnier, de Rachilde à Krysinska, de X à X, – pas par Verlaine.[10] » Enfin, il est nommé une seule fois dans l’Enquête sur l’évolution littéraire de Jules Huret, mais figure dans le Rapport à M. le Ministre de l’Instruction publique et des Beaux-Arts sur le mouvement poétique français de 1867 à 1900 de Catulle Mendès et dans les Portraits du Prochain Siècle de Charles-Henry Hirsch. On a autant de témoignages d’admiration qui relèvent presque du culte religieux que de marques de mépris. Dans ce registre, on peut relever les propos d’un Jean Lorrain répondant à Rachilde qui le supplie d’écrire un article : « Je suis malade de cette lecture. Je trouve cela du satanisme en chambre, d’un coco diabolique… On a beau s’intituler de Lautréamont, on n’a pas le droit d’être embêtant comme ça. Ce monsieur qui a un crabe dans le cœur et des grenouilles sous les aisselles ne m’intéresse pas du tout. Je crois que j’aimais mieux la correctionnelle…[11] » ou encore Octave Mirbeau, s’indignant d’une comparaison avec un livre de la même Rachilde et parlant des  « Chants de Maldoror qui ne sont que de l’horreur, que de la perversité de collégien.[12] » Enfin, beaucoup d’auteurs qui dans leur jeunesse ont admiré, commenté et imité les Chants, s’en seront détournés vingt ans plus tard, comme plusieurs Jeune Belgique, ou Maurice Maeterlinck, qualifiant le texte d’illisible[13]. La réception dans les cercles symbolistes est donc polémique, mais en cela, on constate qu’elle est bien réelle et qu’elle est un phénomène littéraire dont on parle, et non une curiosité réservée à quelques bibliophiles fin-de-siècle.

En revanche, après cette courte période où l’on débat autour du livre fou du comte de Lautréamont, le silence va peu à peu s’établir, à partir de 1895, les enthousiasmes s’essouffler, et quelques voix discordantes continuent de vitupérer contre cette littérature qui n’en est pas une (par exemple, l’article fameux d’Henri Duvernois intitulé de manière éloquente « La fleur de mauvais goût[14] »). Au tournant du siècle, plus personne ou presque ne parle de Lautréamont. Alfred Jarry a progressivement réussi à se détacher de son modèle, Gourmont ne l’évoque plus que par allusions imprécises – et toujours les mêmes – et il faudra finalement attendre 1914 pour que Paul Fort réédite le Chant Premier dans sa revue Vers et Prose[15], à peu près au moment où Valery Larbaud fait paraître dans La Phalange une étude sur Ducasse[16].

Ce bref panorama que nous avons voulu retracer de manière un peu succincte tend à montrer qu’il existe bien un « purgatoire » dans lequel Isidore Ducasse est retombé entre 1895 et 1914. Il ne semble plus être une influence majeure et on ne s’étonne guère de ne pas trouver une seule référence à son œuvre sous la plume d’Apollinaire, par exemple. On pourra objecter qu’il est encore parfois lu, par exemple par Gide qui en 1906 seulement découvre le Chant VI et confie à son journal un enthousiasme qu’il ne communiquera pourtant pas publiquement. Le fait est que Ducasse semble traverser le désert en ces premières années du siècle.

Alors que nous effectuions quelques recherches liées à nos travaux, nous avons entrepris d’utiliser Google Books et son outil Ngram, qui rend compte, par une courbe, des occurrences d’un mot dans un corpus défini chronologiquement. Cette recherche n’a rien d’extraordinaire en soi, néanmoins, avec les progrès de l’Internet, de nouveaux documents sont numérisés chaque jour et la découverte récente qu’a faite Jean-Pierre Goldenstein[17] nous a incité à faire quelques recherches de notre côté. Nous avons défini la période 1900-1914 et avons successivement cherché les mots « Isidore Ducasse », « Maldoror » et « Lautréamont[18] ». Il a ensuite fallu faire un tri et laisser notamment de côté les renvois à des textes déjà connus. Finalement, ce sont quinze mentions que nous croyons inédites que nous pouvons présenter ici. Certaines sont anecdotiques, d’autres plus intéressantes, l’une d’elle enfin est étonnante et vient compléter un dossier déjà rempli. Quoiqu’il en soit, il faut garder à l’esprit que tous ces chroniqueurs et critiques écrivent à une époque où Ducasse et son œuvre de cabanon ont été remisés depuis déjà cinq ans, mais visiblement, il hante encore la mémoire de certains en ce symbolisme finissant, preuve qu’il fut, dans les années 1890, un élément bien réel du paysage littéraire.

Jean de Villiot, En Virginie, 1901

Cet ouvrage ne me parlait guère, et la date m’a interpellé parce qu’elle correspond vraiment à ce passage à vide. En fait, plusieurs éléments rendent ce livre intéressant, à commencer par son titre complet, En Virginie, épisode de la Guerre de sécession, précédé d’une étude sur l’esclavage et les punitions corporelles en Amérique[19]. Il s’agit donc d’un essai historique. Le nom de l’éditeur parlera davantage aux lecteurs des Cahiers Lautréamont puisqu’il s’agit de Charles Carrington. En effet, dans les Cahiers de 1991, la rubrique « Glose et Glanes » relevait déjà, de ce Carrington une Etude sur la flagellation à travers le monde aux points de vue historique, médical, religieux, domestique et conjugal[20]. Dans l’ouvrage de Villiot, la référence à Lautréamont est bien celle qui avait été relevée chez Carrington, elle est ici insérée dans l’appendice, une Bibliographie raisonnée des principaux ouvrages français et anglais sur la flagellation que l’on doit probablement à l’éditeur. A la page 259, la bibliographie évoque l’Etude sur la flagellation de Carrington dont elle recopie la préface. Voici ce que l’on peut y lire pp.263-264 :

L’homme a de tout temps cherché et trouvé dans la souffrance et dans l’infliction de douleurs corporelles une âpre jouissance ; il n’a pas seulement puisé d’étranges sensations dans son propre martyre, mais il a aussi joui d’étrange, de cynique, et, disons-le, de révoltante façon des tortures infligées. Dans Les Chants de Maldoror (Paris et Bruxelles, chez tous les libraires, 1874, in-18), nous cueillons ce passage qui le dit bien : « … Tu auras fait le mal à un être humain et tu seras aimé du même être : c’est le bonheur le plus grand que l’on puisse concevoir. »

Il est probable que Carrington lui-même, en tant qu’éditeur de Villiot, ait insisté pour insérer sa préface entière, qui occupe à elle seule six pages de cette bibliographie censée être « raisonnée ». On peut se demander comment cet homme en vient à évoquer Maldoror, livre qui tend alors vers l’oubli, dans une étude portant sur les sévices corporels : comment avait-il eu connaissance de l’œuvre ? Fait étonnant, mais pas inexplicable, alors qu’il habite Paris, il renvoie à l’édition Rozez plutôt qu’à celle de Genonceaux, qui était pourtant encore en train de pourrir dans les bacs des libraires.

Charles Le Goffic, La littérature française au XIXème siècle, 1910

Charles Le Goffic, le futur académicien, signa à partir de 1909 une étude en deux tomes, La littérature française au XIXème siècle[21]. Au tout début du tome 2, aux pages 26 et 27, alors qu’il évoque la naissance du Symbolisme, il ajoute cette note en bas de page :

Ne serait-ce point encore ici, parmi les « précurseurs », qu’il faudrait faire place à l’auteur des Chants de Maldoror, cet étrange Isidore Ducasse, qui, sous le ronflant pseudonyme de comte de Lautréamont, publia, de 1868 à 1874 [sic], sans qu’on ait jamais bien su s’ils étaient le fait d’un mystificateur ou d’un fou, des « proses » et des poésies dont se réclama plus tard une partie du symbolisme ? « Chants surprenants…, magnifique coup de génie, presque inexplicable », dit Remy de Gourmont ; aegri somnia, disent les autres. Mais les deux opinions se peuvent concilier.

Le Goffic rapporte des informations de seconde main, il cite vaguement Gourmont sans trop lui donner de crédit, reprend la thèse bien connue de la folie de l’auteur, mais l’erreur, ou plutôt l’imprécision sur la date de mort (qu’il confond avec la date de publication de l’édition Rozez) semble montrer qu’il n’a guère mené ses recherches avec beaucoup de sérieux. Le fait qu’Isidore Ducasse se trouve relégué en note de bas de page est d’ailleurs révélateur : Rimbaud, lui, apparaît dans le texte. Finalement, l’auteur, qui semble éprouver un intérêt assez médiocre pour les Chants de Maldoror, ne tranche pas la question de la folie.

Marcel Coulon, Témoignages, volume 2, 1912

Marcel Coulon publia entre 1911 et 1913 une série de témoignages qui sont autant d’opinions littéraires. Il accorda une attention particulière à la figure de Gourmont, qui fit l’objet de plusieurs essais. C’est dans l’un d’eux qu’au tome 2[22] il évoque à son tour Lautréamont : alors qu’il disserte sur « les assises de Remy de Gourmont » et en particulier sur son rapport à l’idéalisme, il se penche sur les critiques du Livre des Masques pour observer comme « un génie psychologue armé par l’idéalisme peut tirer des manifestations les plus diverses ». Après d’autres considérations sur ce même ouvrage et sur la finesse du critique Gourmont, nous lisons p.140 :

Il y a aux Masques, il y avait, dans le symbolisme et autour, plus d’un cas exceptionnel. Prenez le pire d’entre eux : cet Isidore Ducasse, qui signa du pseudonyme de Lautréamont (1868) les Chants de Maldoror, et voyez ce qu’il a tiré de cette démence. Voyez-le déterminant les influences littéraires qui ont agi sur ce déséquilibré digne de Réja ; qualifiant d’une manière précise la valeur d’un livre que tant d’autres ont jugé indigne d’une seule des minutes qu’ils dispensent à tant d’écrivains comme on en ramasse à la pelle ; sortant d’un formidable fatras quelques images définitives ; établissant entre ce texte et la peinture d’Odilon Redon un rapprochement suggestif. Et vous vous laisserez à dire, sur une citation invraisemblable de ce Maldoror : « Que de pages pondérées, honnêtes, de bonne et claire littérature je donnerais pour celle-ci, pour ces pelletées de mots et de phrases sous lesquelles il semble avoir voulu enterrer la raison elle-même. »

On oubliera l’erreur sur la date de publication des Chants sous le pseudonyme de Lautréamont, à une époque où le texte circule peu et où les informations bibliographiques fiables ne sont pas encore exactes. Fait amusant, l’outil Google Books que nous avons utilisé ne présentait que le début de cet extrait, et si nous n’avions pas été vérifier par nous même dans le texte, nous aurions certainement commis un contresens.

Rappelons que dans les Cahiers Lautréamont XLIX-L de 1999, la rubrique « Gloses et Glanes » relevait une mention dans la Vie de Rimbaud et de son œuvre, publiée par Marcel Coulon en 1929 au Mercure de France, où l’on peut lire : « [Le Rimbaud des Illuminations] nage en pleine démence morale, jusqu’à friser la démence positive, même celle des francs et insipides aliénés, celle du Ducasse des Chants de Maldoror. » Comment ce critique découvrit-il Maldoror, et surtout quand, cela reste à déterminer.

Francis de Miomandre, « Les poèmes de Léon-Paul Fargue », L’Art Moderne n°29, 21 juillet 1912

C’est une nouvelle fois en Belgique que l’on retrouve la trace de Ducasse. Nous sommes en 1912 et dans les pages de la revue L’Art Moderne, revue créée en 1881 qui fut concurrente de la Jeune Belgique et qui cita, durant ces années 1885-1895, Maldoror à plusieurs reprises, nous découvrons une chronique de Francis de Miomandre dédiée à Léon-Paul Fargue. Ce rapprochement est intéressant : on sait combien Fargue et Jarry se prirent en leur jeunesse d’affection pour le livre de Ducasse : cela est très net dans l’œuvre de Jarry, beaucoup moins en revanche chez Fargue qui ne s’est que rarement exprimé sur le Montévidéen. Le fait que ce rapprochement survienne en 1912 est également très intéressant : on sait que c’est en 1911 que Valery Larbaud est allé recopier les Poésies à la BNF et que c’est à cette période aussi que Fargue aurait eu pour projet d’écrire un article sur notre auteur, article qui devait permettre de communiquer les résultats de sa « minutieuse enquête » mais qui ne dépassa jamais le stade des brouillons. Peu importe, en 1911-1912, Fargue semble bel et bien occupé par Lautréamont, même s’il traite son sujet en dilettante : il échange au moins avec Larbaud sur la question.

Aussi, quand Francis de Miomandre doit rendre compte des Poèmes de Fargue, il termine ainsi son étude :

La poésie de M. Léon-Paul Fargue par sa rareté, son intensité, sa science ne ressemble à celle de personne d’aujourd’hui. Mais elle s’apparente assez étroitement à celle d’un Arthur Rimbaud dans Illuminations, à celle d’un Lautréamont dans les Chants de Maldoror. C’est la même fièvre, la même angoisse insomnieuse, un peu le même style. Mais Lautréamont est loin de s’être astreint à une telle concentration. Malade et un peu fou, il laisse le désordre de l’abondance diluer ses meilleures inspirations. Il divague, littéralement. Il ne sait ni s’arrêter, ni revenir sur ses pas. Il rencontre sur son chemin d’admirables fleurs de poésie, mais dans le lien de sa très belle langue, il met aussi bien, pêle-mêle avec ces fleurs, un ramas d’herbes quelconques. Il est sans choix, et très fatigant. Les Illuminations de Rimbaud sont d’une qualité infiniment plus solide.[23]

S’ensuit une comparaison entre Fargue et Rimbaud, où Fargue ressort grandi. Cette comparaison, bien que peu objective, s’appuie sur une intuition très juste. Le critique avait-il interrogé le poète, ou est-ce par pur hasard qu’il évoque Lautréamont comme une influence possible de Fargue ? On constate, encore une fois, que la thèse de la folie a la vie dure…

André du Fresnois, « Nous n’avons plus le goût du vice », Les Marches de l’Est n°7, 15 octobre 1911

Ma recherche sur Google Books m’avait donné une citation attribuée à Georges Ducrocq, tirée de son livre Les Marches de l’Est de 1912. Or, une recherche dans le volume s’était avérée très décevante. Georges Ducrocq réunit bel et bien plusieurs études sous ce titre, qu’il fait paraître ladite année, mais il s’agit en fait de considérations sur les provinces de l’est de la France, sur la Belgique, le Luxembourg, la Wallonie et l’ouest de l’Allemagne : autant d’études sur les héros locaux et l’héritage des fils de Charlemagne. Je ne voyais pas bien le rapport avec Lautréamont. En poussant les recherches, je me suis rendu compte que Les Marches de l’Est étaient aussi le titre d’une revue dont Georges Ducrocq était le directeur. L’année 1912 correspond au volume regroupant les numéros de 1911 : l’article que je cherchais était donc de 1911. Je n’eus pas trop de mal à le retrouver puisque j’avais la page, et surtout parce que son titre semblait tout à fait approprié à quelques élucubrations lautréamontiennes. L’auteur n’en était pas Ducrocq, mais André du Fresnois, et il s’agissait en apparence d’un compte-rendu d’une pièce d’Henri Lavedan jouée à la Comédie-Française, Le Goût du vice. Mais dès les premières lignes, du Fresnois écrit : « Il faut qu’il veuille bien excuser la liberté que je prends en donnant ces mots pour prétexte à un article où il ne sera pas question de la pièce. » Et même : « J’avouerai aussi que je n’ai point entendu la comédie de M. Lavedan. » En fait, le titre est un prétexte à une réflexion plus vaste sur le thème suivant : « nous n’avons plus le goût du vice ». Ainsi, du Fresnois fait le constat que la littérature actuelle n’a plus ces exhalaisons décadentes qu’elle avait encore quelques années plus tôt : le public a changé, ses attentes aussi. Et témoignant de ce changement, dès la page 2 :

Elle l’avait il n’y a pas longtemps encore, à l’époque où vivaient les derniers cousins ou les neveux de Baudelaire. Elle l’avait avec Barbey d’Aurevilly, Huysmans, Jean Lorrain, et tant d’autres moins notoires, depuis Tristan Corbière, le poète des Amours jaunes, jusqu’à l’énigmatique auteur des Chants de Maldoror, le comte de Lautréamont, pour ne citer que des Français. Verlaine avait un peu le goût du vice, avec la hantise de la pureté. Cette contrariété se retrouve d’ailleurs, et nécessairement, chez tous les auteurs dont nous parlons, l’un des deux sentiments ne pouvant être perçu que par opposition à l’autre. Presque tous les symbolistes à leurs débuts sacrifièrent au « démon de la perversité ».[24]

Plus loin, du Fresnois définit l’esprit baudelairien, comme il le nomme, en une « sorte de mélange de mélancolie romantique et de pessimisme philosophique ; c’est le dédain de ce qui est normal et la haine de ce qui est naturel ; c’est le vice révéré comme une élégance et une supériorité ». On aura reconnu là l’esprit de décadence, et Lautréamont a été rangé parmi les décadents sans aucune réserve.

La conclusion de l’article est assez piquante et laisse deviner quelle est l’opinion du critique sur ce type de littérature : « Nous n’avons plus le goût du vice : voilà le fait. Cela permet-il d’espérer que nos artistes vont retrouver le chemin de Paros ? Je n’en sais rien. En tout cas, il est certain qu’ils ont perdu celui de Bicêtre. » Une nouvelle fois, Lautréamont parmi les fous.

Georges Polti, La Revue de Hollande n°6, décembre 1915

Dans sa première année, la Revue de Hollande publia de courts textes en prose sous la rubrique « Courrier d’Orient ». On lisait cette note de la rédaction : « Le courrier nous apporter les lignes que nous publions ci-après. Elles nous ont semblé contenir les prémisses d’un talent original et délicat. Le jeune Oriental, signataire de ces « Réflexions », est un poète et un ami de la France : double titre à notre sympathie. » Le « jeune Oriental » en question se prénommait Georges Polti, il était bel et bien français, quoi que né en 1868 à Providence. Frère de l’architecte Julien Polti, on retiendrait surtout de lui ses travaux sur le théâtre et notamment sa théorie des trente-six situations dramatiques.

Après un premier paragraphe à propos d’une jeune femme et d’une rose, le ton mélancolique est posé. Polti songe alors au temps qui passe et il écrit :

A vingt ans nous avons aimé Ronsard, Chénier et Musset. Plus tard notre goût, affiné, (ou perverti ?), nous a portés vers Laforgue, Rimbaud et Lautréamont. La quarantaine est proche: admirons Boileau, Augier et Bazin.[25]

La suite du texte, écrit à Ispahan, évoque les crépuscules automnaux qui tombent doucement sur une ville orientale. La couleur locale est très présente, mais il n’est plus question de Lautréamont.

Vingt ans pour un auteur né en 1868, cela nous amène aux années 1890 et l’on peut donc conclure que Polti fut certainement l’un des lecteurs de l’édition Genonceaux, ou bien, plus improbable mais il faudrait se renseigner sur la vie de cet homme, l’un des témoins de la découverte belge des années 1885. Quoiqu’il en soit, la parenthèse qui s’interroge sur le bien-fondé de cette littérature d’adolescence semble marquer une prise de distance assez classique chez les anciens symbolistes revenus de leur Lautréamont avec l’âge.

À propos de A. t’Serstevens : Pierre Quillard, « Revue de la Quinzaine », Mercure de France, 1911

André t’Serstevens était un écrivain belge né en 1886 et mort en 1974. Ce fut un ami fidèle de Blaise Cendrars, lui aussi attiré par Lautréamont, et comme l’avait montré Jean-Louis Debauve[26], t’Serstevens fut responsable de la réédition de 1927 chez Blanchetière. Ce qui nous importe ici davantage, c’est de savoir qu’il publia son premier recueil, Poèmes en prose[27], en 1911. Dès ses premiers pas en littérature, t’Serstevens eut le privilège d’être comparé à Lautréamont. Nous allons présenter deux articles qui tissent ce parallèle, aussi serait-il peut-être bon de se replonger dans la lecture de ce recueil dont l’influence maldororienne pourrait être avérée.

Dans la livraison du 16 avril 1911, Pierre Quillard écrit ainsi (juste avant un article de Rachilde) :

Un redoutable verset de Zarathoustra interdit au profane vulgaire l’accès des poèmes en prose de M.A. t’Serstevens, le verset où le sage d’entre les sages s’écrie : « Pleine volupté ! Cependant je veux avoir des haies autour de mes pensées et même autour de mes paroles, afin que dans mes jardins les cochons ne fassent pas irruption. » Pensées et paroles se défendent assez bien toutes seules contre les intrus, dans cet étrange recueil : imprécations, grossièretés blasphématoires, frénésie de luxure, d’obscénités et de vocables scatologiques, délire d’un Lautréamont mieux ordonné et plus conscient et, par un contraste qui n’est pas sans précédent, rêve mystique de l’absolu et jeux subtils de la dialectique platonicienne.[28]

A lire cette présentation, il semble bien que l’on soit en présence d’une nouvelle tentative de « littérature Maldoror ».

À propos de A. t’Serstevens : E. Sansot, Annales des lettres françaises, février 1911

E. Sansot édita, en 1906, un Almanach des lettres françaises qui l’incita, à partir de l’année suivante, à publier des Annales des lettres françaises. La série se prolongea jusqu’en 1912. Chaque tome avait pour ambition de rendre compte de toutes les sorties de l’année et de tous les évènements liés à l’année en cours. Sansot faisait appel à de nombreux collaborateurs pour rédiger des notices et des critiques. Le tout paraissait ensuite sous la forme d’un volume résumant dans chaque domaine (théâtre, poésie, roman, etc.) ce qu’il fallait retenir de l’année en cours, les Annales séparant, pour le bien-être du lecteur paresseux, le bon grain de l’ivraie dans la production littéraire.

Or, pour le mois de février 1911, un collaborateur se charge de répertorier les « quelques plaquettes que les poètes mettent en circulation, afin de ne point se faire oublier ou pour tenter de se faire connaître ». L’auteur de cette note est Talasan Giafféri, qui s’occupe de toute la section poésie des Annales de l’année 1911. Après plusieurs publications de poètes un peu oubliés, vient la plaquette des Poèmes en prose d’André t’Serstevens :

M.A. t’Serstevens est un poète maudit dans le genre de Lautréamont. Mais les vices et les stupres qu’il étale si complaisamment dans ses Poèmes en prose ne sont pas revêtus de la magie glorieuse du verbe qui métamorphose la boue en or, et n’ont pas cet accent de grandeur infernale qui donne tant de pathétique aux Chants de Maldoror. L’auteur a cependant une imagination excessive et ne manque pas d’érudition. Il pourrait, nous semble-t-il, faire plus adroitement usage de ses dons, abandonner les gros mots dont la grossièreté n’est point suffisante pour décerner au poète du génie et, si son tempérament le porte irrésistiblement vers les amours farouches et étranges, faire en sorte que la Pureté de son style fasse pardonner l’Impureté de sa nature.[29]

Les Marges, revue de littérature et d’art, vol.13, 1914

Google Books nous a également indiqué un résultat plus décevant en nous orientant vers la revue Les Marges[30]. Nous lisions en effet ceci : « Sur le néo-classicisme (à propos d’un livre inconnu de Ducasse, l’auteur de Maldoror). M. Pierre Lasserre et les critiques de l’école monarchiste eux- mêmes n’ont fait que reprendre, purifier et revivifier les idées et les théories qui datent du […] ». Intrigué par cette comparaison, nous avons été consulter la page 298 du volume pour constater qu’il ne s’agissait que d’une reproduction d’un extrait de l’article de Valery Larbaud. Cela prouve néanmoins que l’article de La Phalange qui, rappelons-le, remettait en lumière l’existence des Poésies d’Isidore Ducasse, fut relayé par d’autres revues dans la presse et dut ainsi avoir une certaine notoriété en son temps.

Encore E. Sansot et son Almanach des Lettres Françaises

                Le nom de Sansot est à nouveau ressorti de nos recherches sur Google Books, et cette fois la découverte est intéressante. Dans son Almanach[31] de 1906, Sansot donnait la parole, pour une chronique poétique, à un critique qui n’est pas totalement inconnu sur la question lautréamontienne : Maurice Le Blond, l’auteur des Documents sur le naturisme[32]. En effet, dans ce périodique paru entre 1895 et 1896, l’auteur fait le procès de la littérature décadente et de toute une tradition romantique. Au contraire, une esthétique vitaliste est prônée, d’où jailliront Les Nourritures terrestres d’André Gide. Pour Maurice Le Blond, déjà en 1895 il ne faisait aucun doute que le décadentisme était mort et « les contaminés d’Huysmans et de Maldoror, les bâtards du symbolisme, les Montesquiou en miniature » avaient fait leur temps. Cette citation était déjà relevée par Maurice Saillet, mais il faudrait peut-être s’interroger sur la haine tenace que Le Blond semble vouer à Maldoror dont il fait le symbole de la littérature néfaste. En effet, dans l’almanach de Sansot, il ajoute onze années plus tard en parlant d’Adolphe Retté :

Ce garçon bien équilibré, pourvu d’une surabondante vitalité se laissa donc pénétrer par cette atmosphère d’esthétisme maladif qui enveloppait alors le monde artistique et littéraire. On le vit s’intoxiquer de ces « divins poisons » subtilement distillés par Baudelaire et par Lautréamont, vagabonder du mysticisme à l’anarchie, se proclamer l’adepte des pires cocasseries prosodiques et linguistiques, dépenser dans toutes ces aventures les flammes les plus généreuses de sa jeunesse. Mais, voici qu’un beau matin, M. Retté s’aperçut qu’il faisait fausse route, que tout ce tapage et cette fumée n’étaient que leurre et que mensonge.[33]

C’est presque trop d’honneurs que de placer si haut l’influence de Maldoror sur la génération de Retté !

Charles-Henry Hirsch, infatigable lecteur de Lautréamont

De Charles-Henry Hirsch, les ducassiens connaissent surtout sa très enthousiaste notice sur l’auteur des Chants de Maldoror dans les Portraits du prochain siècle, parus en 1894[34]. Rappelons brièvement le contenu de ce texte : Hirsch explique que Ducasse est mort jeune et qu’il pressentait certainement sa mort, qu’il a vécu une vie de souffrance qui a affecté son âme. Son œuvre est donc une sorte de course vers la damnation. Dans un style très lyrique, le critique nous dépeint pour la première fois le Ducasse prophète social que vont forger les surréalistes, un jeune homme aux rêves grandioses, qui aura voulu changer le monde et renouveler l’humanité. Hirsch, qui écorche le nom d’Isidore en un mystérieux « J. Ducasse » (ce qui semble montrer que sous l’emphase employée, il y a aussi une méconnaissance du texte), le place parmi les précurseurs du symbolisme puisqu’il aurait été l’un des premiers à discerner le pouvoir évocateur du symbole. Cette lecture, malgré ses excès, est très intéressante : le jeune Charles-Henry Hirsch, alors très jeune, cherche à concilier la doctrine de l’Art pour l’Art avec une littérature sociale. Face à l’enthousiasme qu’il manifeste pour Ducasse, on pourrait penser qu’il a particulièrement goûté les Chants. Si ce fut le cas, l’impression fut aussi très éphémère. D’autres évocations de Ducasse sous la plume de Hirsch avaient déjà été relevées.

Dans le numéro de janvier-mars 1911 de la revue Vers et prose, dans un discours en l’honneur de Paul Fort, Hirsch évoquait la génération de 1890 en ces termes : « Les idéologies de Maurice Barrès nous excitaient l’intelligence et nous apprenaient la pratique du style. Leur sensibilité délicate nous préparait mal, je dois le dire, aux malédictions excessives dont Lautréamont faisait l’essentiel des Chants de Maldoror.[35] » Le terme « excessif » vient tempérer un peu l’enthousiasme d’il y a vingt ans. En 1919, dans le Mercure de France du premier juillet, Hirsch réagissait à la réédition des Poésies par les surréalistes dans leur revue Littérature par un nouveau reniement : « Les outrances de Ducasse, en 1870, ont le timbre des manifestes par lesquels les jeunes gens de 1919 convoitent une publicité littéraire antérieure à de sérieux travaux. On sait trop qu’il suffit qu’un écrivain ait très peu produit pour obtenir le brevet du génie. » Il fustige ensuite quelques « énormités » que Ducasse écrit dans Poésies, avec un ton moralisateur qui lui permet de ranger Ducasse aux côtés des bruyants poètes du surréalisme, opposés aux « vrais poètes qui travaillent droitement. » On voit ainsi, en l’espace de vingt-cinq ans, un reniement complet s’opérer progressivement.

Nos recherches nous ont mené à une quatrième évocation de Lautréamont sous la plume de Charles-Henry Hirsch. C’est encore dans la « Revue des livres » du Mercure de France, le 16 mai 1914, et cette fois, Lautréamont est employé à propos d’un poète qui ne l’a pourtant jamais nommé, Guillaume Apollinaire :

Cette fois (15 avril), Les soirées de Paris donnent « huit reproductions d’après les récents tableaux de Georges Braque ». Que l’auteur intitule ses œuvres : « Portrait de femme » ou « Nature morte », on pourrait déplacer le titre sans désorienter le spectateur. Pour peu que la revue persévère, elle constituera une collection inappréciable de rébus à l’usage des gens de loisir, s’il en est encore dans un demi-siècle d’ici, quand florira le collectivisme. Le texte n’est pas toujours sans participer de cette tendance à surprendre. M. Guillaume Apollinaire, de tous les signes de ponctuation, ne retient que les points de suspension et que le point d’exclamation, pour en accidenter ses poèmes. Ils sont d’un humoriste qui aurait lu les premiers vers de M. Franc-Nohain et se serait promis de les dépasser. M. Apollinaire ne saurait croire qu’il y soit parvenu, parce qu’il n’admettra pas volontiers cette parenté. Celle d’un Lautréamont lui conviendrait mieux sans doute. Nos lecteurs décideront, d’après ce bref fragment […] [36]

La fin de l’article propose le poème « Rotsoge ». On constate que la position de Hirsch se radicalise progressivement vers un conservatisme tenace, il exprime son hostilité au cubisme, à la modernité poétique de l’esprit nouveau, comme il le fera plus tard envers le surréalisme. La manière dont il évoque Lautréamont est à nouveau péjorative, comme s’il était implicitement associé à une poésie du délire verbal.

Louis Morin, « La Bourgeoisie marche », Revue des Quat’Saisons n°3, juillet-octobre 1900

Avant de conclure avec les dernières des références trouvées, j’ouvre ici une parenthèse et je remercie tout particulièrement Marie-France David-de Palacio pour m’avoir communiqué cette évocation qu’elle a trouvée dans ses propres lectures. Comme elle se situe dans la même période du « purgatoire de Maldoror », je profite de cet article pour relayer cette trouvaille : elle se trouve dans la revue de Louis Morin, la Revue des Quat’Saisons, dans le numéro 3 de juillet-octobre 1900. Dans un article très satirique intitulé « La Bourgeoisie marche », Morin s’interroge sur les goûts littéraires de la bourgeoisie de 1900. Il raconte un voyage en train où il observe les lectures des bourgeois de la première classe et constate que la littérature décadente et polissonne est devenue à la mode désormais. Au cours d’un échange avec son voisin de compartiment, un homme très haut placé et très savant, il rapporte ces propos :

Quant à vous, qui aimez les époques de décadence où l’art éclot plus librement sur le fumier du gâchis social (j’acceptai la pointe sans sourciller), vous allez être servi à souhait. Le frisson nouveau de Baudelaire, la petite secousse de Barrès sont joliment dépassés. Charlot et Bilitis peuvent continuer à s’amuser, les chèvre-pattes eux-mêmes n’ont plus guère d’attraits, puisqu’ils n’ont même pas réussi à entraîner le ministre dans les bosquets de lauriers-roses de Parallèlement ; le public veut des sensations plus vives : un peu de sang, quelques supplices ne lui déplaisent pas, au contraire, et l’on entend de nouveau, dans l’ombre, chanter Maldoror et ricaner le Marquis. La bourgeoisie marche, comme on dit sur votre butte, elle ne sait trop dans quoi, ni vers quoi, c’est un peu comme cela que les vers marchent dans le fromage.[37]

Ce constat est-il à prendre au sérieux ? Maldoror serait-il, après 1895, devenu tellement grand public qu’il aurait lassé les littérateurs ? On pensait sa diffusion clandestine et souterraine, voilà qui va à l’encontre de l’image du « purgatoire ». Quoi qu’il en soit, force est de constater que tous les auteurs que nous avons évoqués citent Lautréamont ou Maldoror sans forcément nommer l’œuvre, comme si cela n’était pas nécessaire : c’est donc la preuve qu’elle est suffisamment connue pour que les lecteurs sachent que mettre derrière ce nom. Ainsi, Duvernois n’a pas exhumé une œuvre oubliée pour mieux la fustiger, il s’est attaqué à une œuvre qui symbolisait très bien les excès d’une certaine littérature, un symbole un peu poussiéreux certes, mais encore dans l’esprit des gens.

Une nouvelle évocation de Ducasse sous la plume de Gourmont

Nous terminons ce relevé par deux dernières trouvailles assez étonnantes. Parmi les résultats indiqués sur Google Books, une page me renvoyait à l’Enquête sur l’évolution littéraire[38] de Jules Huret. Cet ouvrage avait eu pour but de collecter les opinions des littérateurs de la fin du siècle sur leur époque, les écoles actuelles et les tendances de demain, et sa publication avait fait date. On a souvent pu lire que la seule évocation de Lautréamont était due à Gustave Kahn, et comme elle était en plus péjorative, cela suffisait à prouver que Ducasse peinait à s’imposer dans les milieux symbolistes (rappelons que Kahn dénonce ceux qui oublient « Rimbaud, un très grand poète qu’on oublie et que Lautréamont remplace d’une façon très insuffisante »). Il est vrai que si l’on s’en tient à l’index à la fin du volume, Lautréamont n’apparaît qu’une seule fois et il n’y a aucun Ducasse ni aucun Maldoror.

En réalité, la notice sur Remy de Gourmont contient elle aussi une évocation de Lautréamont qui semble ne pas avoir été relevée jusque là. Elle ne figure pas non plus dans le petit volume de Christian Buat qui réunit les écrits de Gourmont sur Lautréamont[39]. Voici donc les propos de Gourmont rapportés par Jules Huret à la page 141 de son enquête :

La prose, c’est le roman, le roman libéré des vieux harnois : il ne s’est pas renouvelé aussi vite que la poésie. Il n’y a pas, hormis Huysmans, de maître à comparer à ceux d’hier, à Flaubert, à Barbey d’Aurevilly, aux Goncourt ; il n’y a même pas un fou lucide qui nous jette dans les jambes quelques Chants de Maldoror. Les psychologues s’éteignent un à un, comme les bougies d’un candélabre, en les salons où ils fréquentent. Seuls brillent, dans la pénombre, Barrès alimenté par l’ironie et Margueritte dont la flamme est une âme. Quant aux naturalistes de la dernière heure, Descaves, si consciencieux artiste, les représente, et y il suffit ; et d’entre les inclassables, enfin, surgissent un étrange et presque ténébreux fantaisiste, un enfant (terrible) de l’auteur des Diaboliques, Jean Lorrain, G. de Sainte-Croix, romancier subtil, incorruptible critique, et ce brodeur de si fines étoles, F. Poictevin.

Faisant un constat sur l’état du roman en 1891, Gourmont exprime son manque d’intérêt sur le genre. Retenons bien la date : nous sommes en 1891, année de « La Littérature Maldoror ». Gourmont a en permanence Maldoror à l’esprit. On constate une nouvelle fois que la position du critique est ambiguë, quant à la folie, puisqu’il parle cette fois d’un « fou lucide » : il semble plutôt plaider en faveur de la folie, même si celle-ci peut être créatrice. Enfin, les Chants de Maldoror sont présentés comme un cataclysme qui viendrait révolutionner le genre littéraire.

La Jeune Belgique parle de Lautréamont

L’histoire de la redécouverte de Lautréamont par la Jeune Belgique a été contée bien des fois et ne cache plus grand mystère. La publication de la strophe 11 du Chant Premier dans le numéro d’octobre 1885 sous le titre « Maldoror » et attribuée à un certain « Vicomte de Lautréamont » provoqua un engouement assez relatif chez les écrivains belges. On a coutume de dire qu’à part Gilkin, qui était déjà très baudelairien, l’impact fut limité et le choc provoqué par cette trouvaille retomba bien vite sans plus de conséquences. Gilkin aurait dû faire paraître une étude, mais sa paresse en décida autrement, et bien souvent on peut lire dans la critique ducassienne qu’il ne fut plus question de Lautréamont dans les pages de la revue. Cette idée est confirmée par Valère Gille, qui s’est fait le témoin indirect de cette découverte et qui demanda un jour à Gilkin pourquoi on ne lisait plus rien de cet auteur mystérieux. Or, il semblerait que la mémoire de Valère Gille lui ait ici joué un tour. Au cours de l’année 1890, suite à la mort brutale de Max Waller, Valère Gille lui-même succède à la direction de la revue (après une période de transition menée par Henry Maubel). On peut alors y lire quelques Proses lyriques d’Arnold Goffin, des poèmes en prose d’inspiration maldororienne qu’il publie régulièrement depuis 1887. En 1891, l’une des proses lyriques sera explicitement dédiée à « Maldoror ». On peut se demander à quand remonte la lecture de Maldoror par Arnold Goffin, mais il nous est facile de reconstituer son itinéraire de lecteur.

Goffin découvrit Maldoror dans les pages de la Jeune Belgique de 1885. Dans ses textes publiés en 1887, on trouve déjà quelques influences maldororiennes très nettes. Malheureusement, ces Proses lyriques sont disséminées dans les différents numéros de la Jeune Belgique, et même parfois dans d’autres revues auxquelles collabore Arnold Goffin : les textes sont peu connus car tous n’ont pas été publiés dans un recueil et certains sont devenus assez difficiles d’accès. Outre la prose citée plus haut, parue dans le numéro de mars-avril 1891, on trouve une mention de Maldoror sous la plume d’Arnold Goffin dans des « Notes cursives » de janvier 1890 :

Cette singulièrement passionnante et décisive expérience : Découvrir un cerveau intact, une intelligence neuve, dans la plénitude de ses facultés d’enthousiasme, un être sensitif, compréhensif, mais d’imagination stérile ; le transplanter, soudain, des terres classiques dont il sortirait, au milieu de la serre surchauffée et ardente où s’érigent les vertigineuses floraisons des Fleurs du mal ; féconder l’humus, ivre de sève, de cet intellect avec les ferments exaspérés de la vision artistique moderne ; lire et commenter à l’adolescent élu, les pages de l’extraordinaire anthologie : Baudelaire, Poe, Huysmans, Dostoïewsky, Villiers, Barbey, Verlaine, Mallarmé et ce monstrueux Maldoror ; lui donner à feuilleter un idéal album […] ; le saturer de quelque ténébreuse musique, d’harmonies triomphales et funèbres.

Maléfiquement, l’assiéger des savantes et compliquées circonvallations des cercles de plus en plus concentriques, de ce merveilleux sortilège ; lui faire subir, enfin, par une patiente et intensive culture, une sorte de complet déviement de la colonne cérébrale, un irréparable désorbitement ; le transmuer en un être saturnien, lunaire, – privé de ce tout puissant contrepoids : la force créatrice.

Et, surtout, ne pas se surprendre à aimer son élève ; car – quel dénouement s’offre à une pareille aventure ![40]

A la lecture de ce texte, on pense aussitôt à plusieurs strophes de Maldoror où le personnage éponyme se donne pour tâche de corrompre une jeune conscience. D’autant plus que Maldoror apparaît en toutes lettres parmi les extraits de l’anthologie de la littérature du mal que Goffin voudrait composer. Relégué en fin de liste, il dispose d’une place de choix, après les maîtres du symbolisme et surtout, seul texte cité par un titre précis au lieu du nom de l’auteur et accompagné d’un adjectif qualificatif : « monstrueux ». Faut-il y lire l’influence du Désespéré de Bloy, que les Jeunes Belgique connaissaient, où le livre était lui aussi qualifié de « monstre » ? Rappelons que la strophe 11 du Chant Premier, publiée dans la Jeune Belgique, évoquait aussi la tentation de corrompre une âme innocente.

Le parcours de Goffin, lecteur de Maldoror, est assez typique de celui de bien des auteurs belges. Après une jeunesse à faire de la littérature symboliste et décadente, il traduit Saint François d’Assise et se convertit au catholicisme. Il renonce alors à la poésie et se tourne vers la critique d’art. Frans de Haes, qui a beaucoup écrit sur les lectures de Maldoror par les Jeunes Belgique, écrit que le style de Goffin est imprégné de métaphores hyperboliques et abstraites qui montrent une lecture des Chants dont il ne garde que les traits les plus marquants. Haes qualifie cette lecture de « puritaine », une sorte d’enrôlement de Lautréamont sous la bannière symboliste[41]. Aussi le dernier geste de Goffin, quand il évoque Lautréamont, est celui du reniement : dans la Société Nouvelle, le 31 août 1891, il écrit une étude très agressive sur Mallarmé qui doit être suivie d’autres études, dont une sur l’auteur de Maldoror. Celle-ci ne verra pas le jour, mais l’article se termine sur ces mots : « Redon, en ce cas, et jusqu’à Lautréamont, auraient droit à être proclamés chefs d’école ! – Les Chants de Maldoror peuvent à peine être considérés comme une œuvre d’art.[42] ». En avril, il imitait encore le style Maldoror dans ses Proses lyriques, et le voici, en août, reniant totalement la qualité artistique de son modèle de plusieurs années. Contrairement à Frans de Haes, nous pensons pour notre part qu’Arnold Goffin a pratiqué Lautréamont avec assiduité pendant quelques années, sa lecture et l’influence que l’auteur a pu avoir sur ses proses serait donc à réexaminer attentivement.

Cette même année 1890, au mois de février, Jacques Arnoux rend compte, dans la « Chronique Artistique », du Salon des XX de 1890. Au détour de sa conversation, on peut lire :

James Ensor est un des coloristes les plus parfaits des XX, il a des tons extraordinaires d’un Goya soudainement éclairé d’un midi incendié, des couleurs à scandales, comme ses sujets. Il fait penser à cette lignée terrible et maudite : Maldoror, Rimbaud. Scrutez ces oeuvres et vous y trouverez rendu le grotesque carnaval de la Vie, soudainement apparu à ceux qui en cherchèrent le but.[43]

Jules Destrée le cite encore en janvier 1892, dans une « Chronique littéraire » à propos du Thulé des Brumes d’Adolphe Retté : « Au surplus étaient venus Rimbaud, Mallarmé, Laforgue et cet incohérent splendide Maldoror, des contrées du rêve les plus récents et magnifiques suzerains. M. A. Retté est le cousin de tous ces seigneurs. » Et de même, Albert Giraud, rendant compte du Reliquaire d’Arthur Rimbaud : « Le visionnaire des Illuminations et d‘Une saison en Enfer n’est pas moins génial que le poète. Ces kaléidoscopes sont d’une richesse aveuglante et folle. Jamais, pas même chez Lautréamont, torrent plus splendide d’images énormes et féeriques ne roula, plus éperdument, au travers d’un cerveau de proie. Mais, au rebours des beaux poèmes du Reliquaire, ces admirables divagations ne sont que des ébauches, des cris sans suite lances au passant par un frénétique qui poursuit son ombre.[44] »

Terminons avec la Jeune Belgique pour signaler dans la rubrique « Memento » de novembre 1890 cette brève non-signée mais fort intéressante :

Dans La Plume, un nouvel article de Bloy : Cabanon de Prométhée. L’auteur, d’un Brelan d’excommuniés, consacre une longue étude à un livre prodigieux publié en Belgique, en 1869, et dont la Jeune Belgique publia des fragments, il y a quelques années.

Il s’agit des Chants de Maldoror, par le comte de Lautréamont. On se rappelle qu’après l’envoi, par nous, en France, de cette œuvre extraordinaire, Léon Bloy y consacra quelques lignes dans son Désespéré. La voix du grand écrivain fera-t-elle enfin sortir de l’ombre ce livre dont la place est marquée à côté des poèmes les plus beaux. Ici, en Belgique, nous n’avons pu que le faire connaître des rares et purs artistes qui nous secondent ; peut-être à Paris, où Léon Bloy en a voulu être le parrain, sera-t-il accueilli plus favorablement ? N’importe ! le fier écrivain du Désespéré était seul digne de présenter ce livre et nous l’en remercions.[45]

Il est donc faux d’écrire que la Jeune Belgique ne fit plus allusion aux Chants de Maldoror. La brève déplore le caractère confidentiel de cette diffusion – dont elle est responsable, puisque Gilkin renonça à écrire son étude – mais rappelle cependant, quoique approximativement (« des fragments » ? il n’y eut qu’une strophe de publiée), le rôle que joua la revue. Lautréamont semble conserver suffisamment d’importance, aux yeux des rédacteurs, pour que cela justifie une recension de l’article de Bloy. Pour preuve, la Jeune Belgique s’est aussi parfois faite indirectement la publiciste de Maldoror : en février 1887 tout d’abord, lorsque, dans la section « Boîte aux lettres », elle répond à la demande d’un lecteur : « J. GÉRARD. Verviers. La librairie Rozez doit avoir Les chants de Maldoror. Salve. » et dans la même rubrique, en novembre 1890: « 88. — O. COLSON, Liège. Vous trouverez encore quelques exemplaires des Chants de Maldoror chez Lacomblez, 33, rue des Paroissiens, à Bruxelles, au prix de fr. 3-50. Bien à vous. » Cette année 1890 voit la résurrection des Chants de Maldoror par le biais de l’édition Genonceaux et de l’article de Bloy, et la Jeune Belgique y contribue aussi. On a souvent dit qu’elle avait fait silence sur la réédition parisienne, en réalité elle la mentionna, fort discrètement il est vrai, dans son « Memento » de janvier 1891 (au moment précis de sa sortie donc) : « Chez Genonceaux : les Chants de Maldoror, par le comte de Lautréamont; édition de grand luxe, avec frontispice, au prix de 10 francs.[46] »

 

Conclusion

Il me semble difficile de conclure cette série de découvertes, certes mineures, mais cependant nombreuses. Il est très probable que certaines évocations du nom de Ducasse (ou de son pseudonyme, ou de son personnage) m’aient échappé. Chaque jour, de nouveaux textes sont numérisés et l’outil de recherche Google Books devient plus riche. Je ne saurais donc que trop me joindre à Jean-Pierre Goldenstein qui, dans ces mêmes Cahiers Lautréamont numériques, appelait à la « relance numérique des études maldororiennes ». Qui sait quels autres trésors un moteur de recherche, pourtant aussi compulsé que Google l’est chaque jour, recèle à l’abri des chercheurs, attendant d’être mis au jour ?

 

 


[1] Maurice Saillet, « Les Inventeurs de Maldoror », in Les Lettres Nouvelles, numéros 14 à 17, avril-juillet 1954. Articles repris dans Les Inventeurs de Maldoror, Cognac, Le Temps qu’il fait, 1992.

[2] Remy de Gourmont, Le Livre des Masques, Mercure de France, 1896.

[3] Remy de Gourmont, « La littérature Maldoror », Mercure de France, 1er février 1891.

[4] Rubén Dario, Los Raros, Buenos Aires, La Vasconia, 1896.

[5] Voir l’article de Jean-Paul Goujon sur « Les non-lecteurs d’Isidore Ducasse », Les lecteurs de Lautréamont, actes du quatrième colloque international sur Lautréamont, Cahiers Lautréamont XLVII-XLVIII, deuxième semestre 1998, Paris, Du Lérot.

[6] André Gide, « Préface », Le Disque Vert, numéro spécial, 1925.

[7] Paul Dermée, opinion communiquée pour Le Disque Vert, op.cit.

[8] Edouard Dujardin, opinion communiquée pour Le Disque Vert, op.cit.

[9] Albert Boissière, Le Collier du roi nègre, Pau, Bibliophile Cazalis, 1929.

[10] Maurice Saillet, op.cit.

[11] Lettre inédite du 22 décembre 1890, rendue publique par Jean Loize dans Arts, 22 juin 1951.

[12] Catalogue Le Bodo, 608, cité dans Organographes du Cymbalum pataphysicum, n°19-20, 4 avril 1983.

[13] Le Disque Vert, op.cit.

[14] Henri Duvernois, « La Fleur de Mauvais Goût », Je sais tout, 15 septembre 1911.

[15] Vers et prose, Paris, janvier-mars 1914. Il s’agit en fait du dernier numéro de la revue.

[16] Valery Larbaud, « Les Poésies d’Isidore Ducasse », La Phalange, Paris, 20 février 1914.

[17] Jean-Pierre Goldenstein, « D’un piège à rats perpétuel », Histoires littéraires n°50, avril-mai-juin 2012, repris sur le site des Cahiers Lautréamont numériques : https://cahierslautreamont.wordpress.com/2012/12/11/dun-piege-a-rats-perpetuel/

[18] Il faudrait d’ailleurs chercher également « Lucien Ducasse », « Maldolor », « Latréaumont », « Lautrémont » et autres orthographes fantaisistes, car il n’est pas rare, surtout à l’époque où il est quasi-inconnu, que l’on écorche le nom du poète et de son œuvre.

[19] Jean de Villiot, En Virginie, épisode de la Guerre de sécession, précédé d’une étude sur l’esclavage et les punitions corporelles en Amérique, Paris, C. Carrington, 1901.

[20] Etude sur la flagellation à travers le monde aux points de vue historique, médical, religieux, domestique et conjugal, Paris, Charles Carrington libraire-éditeur, 1899. Reprise l’année suivante dans un catalogue de l’éditeur, Catalogue général des publications de Charles Carrington, 1900. Voir les Cahiers Lautréamont, livraisons XVII-XVIII, premier semestre 1991 et livraisons XIX-XX, deuxième semestre 1991.

[21] Charles Le Goffic, La littérature française au XIXème siècle, tome 2, Paris, Bibliothèque Larousse, 1910.

[22] Marcel Coulon, Témoignages, deuxième série, Paris, Mercure de France, 1912.

[23] L’Art moderne, 32e année, Bruxelles, n°29, 21 juillet 1912, pp.225-226.

[24] Les Marches de l’Est, Paris, n°7, 15 octobre 1911, p.2.

[25] La Revue de Hollande, Paris-La Haye, vol.1, n°6, décembre 1915, pp.625-626.

[26] Jean-Louis Debauve, « Les Editions parisiennes des Chants et des Poésies, de La Sirène à Guy-Levis Mano », Maldoror hier et aujourd’hui, actes du sixième colloque international sur Lautréamont, Cahiers Lautréamont LXIII et LXIV, deuxième semestre 2002.

[27] André t’Serstevens, Poèmes en prose, Paris, A. Messein, 1911.

[28] Mercure de France, Paris, 16 avril 1911, p.803.

[29] Annales des lettres françaises, Paris, E. Sansot, 1911, p.50.

[30] Les Marges, Paris, Floury, volume 13, 1914, p.298.

[31] Almanach des lettres françaises, Paris, E. Sansot, 1906.

[32] Maurice Le Blond, Documents sur le naturisme, Paris, Léon Vanier, onze numéros, 1895-1896.

[33] Op.cit, p.186.

[34] Portraits du prochain siècle, Paris, E. Girard, 1894.

[35] Relevé par Jean-Jacques Lefrère in Cahiers Lautréamont, livraisons VII-VIII, 2e semestre 1988, où la notice est reproduite.

[36] Mercure de France, Paris, 16 mai 1914.

[37] Revue des Quat’Saisons n°3, paris, juillet-octobre 1900.

[38] Jules Huret, Enquête sur l’évolution littéraire, Paris, Bibliothèque-Charpentier, 1891.

[39] Remy de Gourmont, Sur Lautréamont, textes choisis et présentés par Christian Buat, Paris, Editions du Sandre, 2010.

[40] Arnold Goffin, « Notes cursives », La Jeune Belgique, janvier 1890, pp.30-31.

[41] Frans de Haes, « Lautréamont, « La Jeune Belgique » et après », France-Belgique 1848-1914, affinités-ambiguïtés, actes du colloque des 7, 8 et 9 mai 1996, Bruxelles, Labor, 1997.

[42] Arnold Goffin, La Société Nouvelle, 31 août 1891.

[43] « Chronique Artistique », La Jeune Belgique, février 1890, p.123.

[44] « Chronique Littéraire », La Jeune Belgique, janvier 1892, p.81 et 87.

[45] « Memento », La Jeune Belgique, novembre 1890, p.387.

[46] « Memento », La Jeune Belgique, janvier 1891, p.95.

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