De Ducasse à Maldoror

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Louis d’Hurcourt, dédicataire des Poésies d’Isidore Ducasse [1]

In Biographie, Ducasse, Poésies on 05/04/2016 at 03:27

 

 

Gérard Touzeau

 

L’un des trois derniers dédicataires de Poésies I qui résistaient encore à toutes les recherches ducassiennes vient enfin de livrer son identité : il s’agit du baron Louis Joseph Robert-d’Hurcourt, plus communément appelé Louis d’Hurcourt.

 

D'HurcourtPortrait de Louis d’Hurcourt
(Le Photo-Programme illustré des théâtres,
n° 29, saison 1897-98)

Le patronyme Durcour, selon la graphie adoptée par Isidore Ducasse, ne manquait pas d’intriguer : malgré sa simplicité, il semblait n’avoir jamais été porté par aucune famille française et l’on en venait à envisager une erreur de typographe.

En décembre 2013, Jean-Jacques Lefrère avait pourtant trouvé deux articles de journaux faisant chacun mention d’un « Louis Durcour » : dans le premier (Le Gaulois du 3 juillet 1913), il était question d’un amateur d’escrime, présent aux obsèques du maître Kirchhoffer ; dans le second (Le Figaro du 11 juillet 1914), Louis Durcour, membre de la Ligue des Patriotes, assistait à l’assemblée générale chargée d’élire un nouveau président après la mort de Paul Déroulède.

Était-ce le même personnage ? Rien ne permettait de l’affirmer, aucun autre nom n’étant commun aux deux articles. Et, à supposer que l’escrimeur et le patriote ne fassent qu’un, comment établir un lien entre ce Louis Durcour et le dédicataire de Poésies I ?

Un article paru dans L’Aéro du 3 juillet 1913 apporte un début de réponse. Il rend compte, lui aussi, des obsèques du professeur d’escrime Kirchhoffer, à peu près dans les mêmes termes que Le Gaulois. Mais, cette fois-ci, il est fait mention du baron Louis d’Hurcourt, qui a prononcé un discours « au nom de la Ligue des Patriotes ».

D'Hurcourt-escrime

Les deux Louis « Durcour » ne sont donc qu’un seul et même individu, qui se nommait en réalité Louis d’Hurcourt. Sans doute les journalistes du Gaulois et du Figaro avaient-ils transcrit phonétiquement ce patronyme, dont ils ignoraient la graphie exacte. Comme Isidore Ducasse, quarante-quatre ans plus tôt ?

Examinons la biographie que l’on peut établir de ce personnage.

Le baron Louis Joseph Robert-d’Hurcourt, dit Louis d’Hurcourt, est né à Paris (et non à Nancy selon une erreur assez répandue) le 24 janvier 1853, comme en attestent son acte de mariage et son acte de naissance reconstitué[2]. Il est issu d’une vieille famille d’officiers lorrains, installée dans la capitale depuis plusieurs décennies.

Édouard Armand Robert-d’Hurcourt, le père de Louis, naquit à Mutzig (Bas-Rhin) en 1808. Il fut polytechnicien (promotion 1826) puis capitaine d’artillerie. Il se construisit une certaine notoriété comme ingénieur spécialiste de l’éclairage au gaz. Après la naissance de son fils, il s’installa au n° 222 de la rue du Faubourg-Saint-Denis, dans le 10e arrondissement. Il mourut à son domicile le 24 mai 1884. Sur l’acte de décès, il est appelé d’Hurcourt (et non plus Robert-d’Hurcourt).

Au moment où éclate la guerre franco-allemande, en juillet 1870, Louis d’Hurcourt, âgé de 17 ans et demi, s’efforce de marcher dans les pas de son père. Il suit des cours d’escrime, sa future passion, et vient d’obtenir son admissibilité à l’École Spéciale Impériale Militaire de Saint-Cyr[3], dans les Yvelines. Mais en septembre, les troupes prussiennes occupent le village et empêchent la rentrée scolaire. Louis d’Hurcourt se porte alors volontaire pour rejoindre les Tirailleurs de la Seine, un corps franc qui, durant le Siège de Paris, va combattre aux côtés de la Garde Nationale sédentaire et de la Garde Mobile.

Cette compagnie de 115 hommes regroupe de nombreux artistes, parmi lesquels les peintres James Tissot, Étienne-Prosper Berne-Bellecour, Jean-Georges Vibert, Gustave Jacquet, Eugène Le Roux et Paul-Adolphe Rajon. Le 21 octobre, les Tirailleurs sont à l’avant des troupes françaises qui mettent en échec les Prussiens lors de la première bataille de Buzenval. Chargés d’occuper un poste avancé dans le parc de la Malmaison, ils payent au prix fort leur engagement : le sculpteur Joseph Cuvelier est au nombre des victimes et on relève de nombreux blessés.

Dans les combats pour la défense de Paris, le jeune Louis d’Hurcourt peut satisfaire ses passions naissantes : le goût des armes, le patriotisme, mais aussi la fréquentation de certains artistes en vogue, qu’il a dû côtoyer dès avant la guerre.

Outre l’extrême rareté de son patronyme – qu’on l’écrive d’Hurcourt ou Durcour –, quels sont les indices qui conduisent à voir en ce jeune homme intrépide le dédicataire des Poésies ?

Revenons aux années qui précèdent la guerre. En 1868-1869, Louis d’Hurcourt réside à Paris, sa ville natale. Élevé dans une famille de polytechniciens, il s’apprête à passer le baccalauréat en vue d’intégrer une école militaire. Quoique très jeune, il est déjà en contact avec le milieu intellectuel et artistique de l’époque, comme en attestera son engagement dans les Tirailleurs de la Seine.

Durant ces mêmes années, Isidore Ducasse écrit ses Chants de Maldoror. Le Chant premier est publié à compte d’auteur en août 1868. Le Chant deuxième est achevé avant la mi-octobre, comme l’indique Ducasse lui-même dans sa lettre du 10 novembre à Victor Hugo : « Il y a 3 semaines que j’ai remis le 2e chant à M. Lacroix ». Le volume complet sera imprimé durant l’été 1869. Les quatre derniers Chants ont donc été écrits entre octobre 1868 et le printemps 1869. On ne risque donc guère de se tromper en affirmant qu’au mois de mai 1869 Isidore Ducasse est occupé à écrire le Chant sixième. Jean-Jacques Lefrère était d’ailleurs arrivé à la même conclusion[4].

En ce mois de mai 1869, Louis d’Hurcourt, né en janvier 1853, a seize ans et quatre mois. Or, c’est précisément l’âge de Mervyn dans le chapitre I du Chant sixième : « Il a seize ans et quatre mois[5] ». La suite est célèbre : « Il est beau comme la rétractabilité des serres des oiseaux rapaces ; […] et surtout, comme la rencontre fortuite sur une table de dissection d’une machine à coudre et d’un parapluie ! »

Louis d’Hurcourt, alias Mervyn, serait donc le nouveau Dazet et la nouvelle cible de Maldoror ? La suite du chapitre tend à le confirmer. On lit en effet que Mervyn « vient de prendre chez son professeur une leçon d’escrime ». Or, Louis d’Hurcourt sera durant toute sa vie un grand amateur d’escrime. Il tiendra des chroniques dans plusieurs journaux, organisera des tournois, croisera lui-même le fer et n’hésitera pas à provoquer en duel les personnalités de son temps.

Poursuivons la lecture : Mervyn, apparu à l’angle de la rue Colbert et de la rue Vivienne, emprunte le boulevard Poissonnière et le boulevard Bonne-Nouvelle, puis s’engage dans la rue du Faubourg-Saint-Denis jusqu’à atteindre son domicile.

C’est là, dans cette rue, que réside la famille de Louis d’Hurcourt !

François Caradec était convaincu que l’itinéraire suivi par Mervyn menait à la demeure d’un proche d’Isidore Ducasse[6]. La question trouve ainsi sa réponse. Certes, Mervyn n’a pas franchi la « superposition perpendiculaire de la rue Lafayette », ce qu’il aurait dû faire pour atteindre le n° 222 de la rue du Faubourg-Saint-Denis, où vivait la famille d’Hurcourt. Mais Isidore Ducasse ne pouvait quand même pas aller jusqu’à révéler l’adresse exacte de son « ami », sauf à risquer de s’attirer de graves ennuis.

Un patronyme rarissime, une présence au sein du milieu artistique parisien à l’époque où Isidore Ducasse achève les Chants de Maldoror, la même adresse (rue du Faubourg-Saint-Denis), le même âge – au mois près – et la même passion pour l’escrime que le héros du Chant sixième, ce ne sont plus là des coïncidences mais des éléments probants, suffisants pour affirmer que Louis d’Hurcourt et le dédicataire des Poésies ne font qu’un.

La découverte récente[7] de l’incorporation, en mars 1868[8], d’Isidore Ducasse dans la Garde Mobile ouvre un nouveau champ de recherches. Peut-être saurons-nous un jour si l’auteur des Chants de Maldoror et des Poésies a participé à la défense de Paris et si, durant les premiers mois du siège, il est resté en contact avec son ami, devenu tirailleur de la Seine…

Louis d’Hurcourt survivra cinquante ans à Isidore Ducasse.

En 1872, âgé de dix-neuf ans, il part se battre en Espagne comme officier de cavalerie lors de la Troisième Guerre carliste. Rentré en France en 1876, il s’engage pour cinq ans au 13e régiment de chasseurs à cheval.

Cette longue période militaire achevée, il se consacre à sa passion de l’écriture et collabore à plusieurs revues théâtrales. Le 29 décembre 1881, il fonde le journal Le Drapeau, dont il est le premier rédacteur en chef. L’hebdomadaire se veut d’abord une revue de sport militaire. Mais, dès l’année suivante, il devient l’organe officiel de la Ligue des Patriotes, fondée par Paul Déroulède et dont Louis d’Hurcourt est le premier secrétaire général. Composée au départ de républicains modérés, la Ligue affichera rapidement son hostilité à la république parlementaire et développera des thèses militaristes, germanophobes et revanchardes.

En 1888, Louis d’Hurcourt épouse Célestine Aurélie Juliette Gilet à la mairie du 9e arrondissement. Il est toujours domicilié au 222, rue du Faubourg Saint-Denis, où son père est mort en 1884. Le couple n’aura pas d’enfant.

Durant toute sa vie, Louis d’Hurcourt se montre un grand amateur d’armes et un escrimeur réputé. C’est aussi un duelliste redouté. Le 13 octobre 1886, il provoque en duel Jules Guesde, l’ami de Georges Dazet. Le 18 juin 1908, il blesse le duc d’Albuquerque dans un combat pour l’honneur d’une femme.

Outre Le Drapeau, il collabore à de nombreux journaux et périodiques : Le Temps, où il signe le « Courrier d’escrime », Les Débats, Gil Blas, L’Illustration, L’Almanach des sports, L’Écho de Paris, La Presse, La Patrie, etc.

Comme journaliste de grand reportage, il couvre la guerre russo-japonaise (1904-1905), dont il est le seul à prévoir l’issue, fatale aux Russes.

Cet homme aux idées très marquées et au caractère bien trempé n’a étrangement produit que des œuvres légères. Il est l’auteur d’un roman humoristique, Le sabre du notaire, mémoires d’un poltron (1899), de nombreuses nouvelles et de plusieurs petites pièces de théâtre. Il a également signé les livrets de deux opéras-comiques : À la Houzarde ! et La Carmagnole.

En 1914, Louis d’Hurcourt est toujours membre du comité directeur de la Ligue des Patriotes. La Grande Guerre attise son esprit revanchard et lui apporte en 1918 la satisfaction qu’il attendait depuis près d’un demi-siècle : la France, victorieuse de l’Allemagne au terme d’un effroyable conflit, récupère l’Alsace et la Lorraine.

À la fin de sa vie, il est critique musical à La Presse. Atteint d’une longue maladie, il meurt à Paris, dans le 9e arrondissement, le 17 septembre 1920, deux mois avant Georges Dazet.

En somme, le parcours d’un touche-à-tout, homme de lettres, journaliste, critique d’art, dont l’œuvre et les idées s’avèrent assez décevantes, mais qui, dans sa prime jeunesse, avait su faire illusion et se montrer un moment digne de l’amitié d’Isidore Ducasse. Comme avant lui Georges Dazet, Henri Mue, Auguste Delmas, Paul Lespès ou Georges Minvielle…

De même que tous les autres dédicataires des Poésies, à l’exception de Paul Lespès (qui entretint une correspondance avec François Alicot en 1927), Louis d’Hurcourt n’a, semble-t-il, laissé aucun témoignage de sa relation avec Isidore Ducasse… Est-ce le signe d’une amitié qui s’est mal terminée et qui a valu à Mervyn de mourir écrasé sur le dôme du Panthéon ?

——————

 

[1] Le présent article résume l’essentiel de la découverte de G. Touzeau. Une version développée paraîtra dans un prochain numéro de la revue Histoires Littéraires (www.histoires-litteraires.fr).
N. de l’Éd.

[2] L’état civil parisien antérieur à 1860, détruit en mai 1871 lors des incendies de la Commune, a été en partie reconstitué.

[3] Le Photo-programme illustré des théâtres, n° 29, saison 1897-98 ; Le Figaro, 2 décembre 1897.

[4] Jean-Jacques Lefrère, Isidore Ducasse, Fayard, 1998, p. 433-434.

[5] Maldoror a relevé la limite d’âge qu’il avait fixée dans le Chant V, strophe 5 : « il faut qu’il n’ait pas plus de quinze ans ». Voir aussi le Chant II, strophe 13 : « Il ne devait pas avoir plus de seize ans ».

[6] François Caradec, Isidore Ducasse, comte de Lautréamont, coll. Idées Gallimard, 1975, p. 252-254.

[7] Daniele Bertacchi, « Isidore Ducasse, garde national mobile », Cahiers Lautréamont, 16 mars 2016.

[8] Toutes les dates portées dans le registre du Bureau de Recrutement de Tarbes donnant la « Liste départementale du contingent de la Garde nationale mobile, classe de 1866, du n° 1 au n° 708 » sont en effet comprises entre le 9 et le 25 mars 1868.

«Les yeux sanguinaires de Zorilla» (version française)

In Biographie, Culture hispanique, Ducasse, Magarinos Cervantes, Poésies, Sources, Zorilla on 16/03/2016 at 08:46

 

María Helena Barrera-Agarwal

 

« Je constate, avec amertume, qu’il ne reste plus que quelques gouttes de sang dans les artères de nos époques phtisiques. Depuis les pleurnicheries odieuses et spéciales, brevetées sans garantie d’un point de repère, des Jean-Jacques Rousseau, des Châteaubriand et des nourrices en pantalon aux poupons Obermann, à travers les autres poètes qui se sont vautrés dans le limon impur, jusqu’au songe de Jean-Paul, le suicide de Dolorès de Veintemilla, le Corbeau d’Allan, la Comédie Infernale du Polonais, les yeux sanguinaires de Zorilla, et l’immortel cancer, Une Charogne, que peignit autrefois, avec amour, l’amant morbide de la Vénus hottentote, les douleurs invraisemblables que ce siècle s’est créées à lui-même, dans leur voulu monotone et dégoûtant, l’ont rendu poitrinaire. Larves absorbantes dans leurs engourdissements insupportables !»

Poésies, I, 27

  1. Introduction

Dans le paragraphe de Poésies cité, seuls deux auteurs appartiennent à la littérature en langue espagnole, « Dolores de Veintemilla » et « Zorilla ». Contrairement à d’autres écrivains évoqués par Ducasse, déterminer leur identification exacte n’a pas été une tâche simple. L’identité de Dolores Veintimilla et la manière probable dont son nom et son suicide ont fini par paraitre dans les pages de Poésies, ont été les sujets d´une élucidation complexe. Une complexité semblable s´est présentée à l’égard du « Zorilla » et du détail qui accompagne ce nom, la référence apparemment impossible à comprendre : « les yeux sanguinaires ».

Depuis de plus d’un siècle, on essaye de clarifier la portée de ces mots. Valery Larbaud les trouva si impénétrables qu’il suggéra la possibilité d’une erreur typographique – l´introduction du mot « yeux » au lieu de « dieux ».[1] La plupart des critiques ont cependant accepté la validité du texte, en supposant toujours que l’écrivain cité est José Zorrilla y Moral, le poète espagnol romantique le plus célèbre à l’époque où Lautréamont écrit son livre.[2] Toutefois, aucune preuve n’a été trouvée pour justifier une telle spéculation. Zorrilla ne fait pas mention d’ yeux « sanguinarios », « sangrientos » ou « sanguinolentos » – choix également possibles en espagnol. La raison pour laquelle Ducasse a choisi « Zorilla » pour l’intégrer à son texte, et, de plus, le sens de l’expression « les yeux sanguinaires » qu’il lui attribue, sont donc demeurés un mystère.

La présente note propose une théorie qui pourrait confirmer l’identification de José Zorrilla y Moral comme le «Zorilla» de Poésies. Elle cherche à justifier cette identification par des preuves qui établissent la relation d’amitié entre Zorrilla et un écrivain uruguayen, Alejandro Magariños Cervantes. Elle pose, en bref, que Ducasse connaissait l’existence des éditions originales de deux ouvrages publiés par ces auteurs, et que le contenu de ces oeuvres et les liens entre leurs auteurs fournissent un contexte et une explication à l’obscure allusion présente dans Poésies.

 

  1. La Rosa de Alejandría

En 1852, Alejandro Magariños Cervantes, jeune  uruguayen de vingt-sept ans, publie un livre à Madrid. Intitulé Celiar, leyenda americada en varios metros[3] (« Celiar, légende américaine sur plusieurs mètres »), c’est une histoire de caractère romantique, écrite en vers[*]. L’intrigue est clairement influencée par les thèmes de Chateaubriand. Un élément, cependant, cherche à tempérer le caractère trop connu de ces créations : Magariños remplit son travail de détails vernaculaires, produisant ainsi une impression exotique apte à susciter l’intérêt du public européen. Ces éléments se manifestent dans le texte et dans les illustrations contenues dans le livre – richement orné pour mettre en évidence les attributs uniques des latitudes américaines.[4]

Magarinos-Celiar-titre

Le mérite littéraire de Celiar est très relatif. Cependant, l’œuvre connaîtra un succès considérable en son temps.[5] Ce succès doit être compris à la lumière de deux faits, sa publication en Espagne, et les hommages reçus des auteurs les plus reconnus à l’époque. L’édition originale de Celiar est précédée d’un préambule très élogieux, rédigé par le déjà célèbre Ventura de la Vega. Plus significatif encore, en 1854, quelques mois après la parution du livre, le poète espagnol José Zorrilla y Moral dédiait à Magariños une de ses œuvres, La Rose d’Alexandrie,[6] en mentionnant dans le prologue qu´il s’était inspiré de Celiar pour l’écrire:

«La lecture de votre Celiar, que je ne connaissais pas, a été la source qui m’a fourni l’eau qui a arrosé la terre pour planter ma Rosa : son inspiration, donc, nous appartient à parts égales. »[7]

Cette effusion de Zorrilla est due, probablement et en grande partie, à son amitié avec Magariños. La preuve de cette relation est simple à retrouver : la première édition de La Rosa de Alejandría apparaît dans la Revista española de ambos mundos,[8] une revue fondée par l’Uruguayen à Madrid. Dans le prologue, Zorrilla explique comment Magariños avait manifesté son admiration explicite à son égard, bien avant de le rencontrer personnellement. Il mentionne aussi la manière dont Magariños avait insisté pour que Zorrilla lui cède un texte à publier dans sa revue, en lui envoyant une lettre, qu’il transcrit intégralement.

 

  1. Celiar et «les yeux sanguinaires ».

Lorsque Zorrilla fait publier La Rosa de Alejandría sous forme de livre, en 1857, il n’y inclut pas le prologue qui concerne Magariños. Néanmoins, on peut supposer que Magariños s’est assuré que tant Celiar que le volume de La revista española de ambos mundos contenant le prologue de Zorrilla a son égard, aient la plus large circulation possible parmi les élites intellectuelles de l’Amérique Latine. Ceci est évident, notamment en ce qui concerne son pays d’origine, l’Uruguay. En 1878, dans un article consacré à Magariños, son contemporain et ami Jose Antonio Tavolara souligne comment :

«Le jugement littéraire placé par D. Ventura de la Vega dans l’édition illustrée de Celiar, suffit à établir    la réputation de n’importe quel écrivain. L’ éminent poète José Zorrilla lui a dédié la belle légende La Rosa de Alejandría, inspirée par la lecture de Celiar, comme l’indique une lettre amicale « .[9]

Au-del même du dix-neuvième siècle, l’histoire va se répandre encore, comme une marque de prestige :

« Dans le Celiar de Magariños Don Jose Zorilla a trouvé l’inspiration pour écrire La Rosa de Alejandría, qui est dédié à l’Uruguayen. »[10]

A son retour en Uruguay, en 1855, Magariños possède déjà une grande influence. En plus de sa renommée en tant qu’auteur – fondée, comme on l’a vu sur les éloges de deux des poètes européens, les plus renommés de l’époque, – Magariños a obtenu en Espagne une solide formation juridique. Pour le reste de sa vie, ces deux avantages vont se concrétiser en succès. Professionnellement, Magariños détiendra des élevées publiques positions dans son pays. Littérairement, il se placera comme l’un des leaders du romantisme en Uruguay, pays où il deviendra une figure omniprésente :

« Dans ses nombreuses années de vie, il jouit de tous les honneurs et dignités… Juge, ministre, professeur de droit et président de l’Université de Montevideo, membre correspondant de l’Académie Espagnole. Il est loué par ses pairs et admiré des jeunes. En Amérique Sarmiento Gutierrez, Bilbao, Mármol, Baralt étudient son oeuvre. En Espagne, Larra, Castelar, Zorrilla, Canovas ».[11]

Ducasse devait connaître l’existence de Magariños, en raison de la prééminence de ce dernier sur la scène littéraire uruguayenne dans les décennies des années cinquante et soixante du XIXe siècle. Est-ce qu’il a lu Celiar ? Est-il au courant des louanges de Zorrilla ? Il est impossible de le prouver avec une certitude absolue, en l’absence d’un témoignage direct. Cependant, un détail laisse penser qu’une telle hypothèse est fondée : à la page 73 de l’édition originale de Celiar, après une vignette d’un serpent à sonnettes, et dans le cadre de la description d’une nature aussi artificielle que romantique, on lit ce qui suit :

¿O acaso vaga en la selva

algún cimarrón famélico,

y en el disco de la luna

clava sus ojos sangrientos,

tiende el cuello, el aire aspira,

y hacia el llano dirigiéndose

con triste, fúnebre aullido

convoca a sus compañeros

para caer como hienas

sobre el ganado indefenso?[12]

Magarinos-Celiar-ojo_sangriantes

En lisant ces vers  et d’autres de même tonalité, il est difficile de croire que Zorrilla y a trouvé l’occasion de célébrer Celiar, et, qui plus est, de déclarer qu’il y a glané de l’inspiration. Le passage confirme le mérite relatif de Magariños en tant que poète. Les platitudes peu attirantes de ces vers  sont à peine tempérées par un terme américain – «cimarrón» pour «perro salvaje» – expliqué dans l’abondant glossaire qui accompagne Celiar. Dans ce contexte, l’expression «les yeux sanguinaires» revêt un intérêt tout particulier. Forcée et excessive, elle apparaît de manière paradoxalement mémorable dans le contexte du poème.

 

  1. Conclusion

Considérant la présence de l’expression «les yeux sanguinaires» dans Celiar, et le rapport entre Magariños et Zorrilla – notables représentants de l’école romantique abhorrée par Ducasse – il devient possible d’interpréter le passage de Poésies comme une double allusion. La plus évidente, bien sûr, touche Zorrilla lui-même et son oeuvre. La seconde, cryptique, concerne Magariños, sa trajectoire irrésistible, ses victoires littéraires sur deux continents, obtenues en dépit de la précarité de son talent poétique. Béni par Zorrilla, élevé à des positions qui se maintiendront toujours hors d’atteinte pour le jeune Ducasse, Magariños se trouve réduit dans les œuvres de ce dernier à figurer une ombre dans l’ombre   de Zorrilla – dernière et extrême destination.

 

L’intérêt d’une possible allusion à Magariños va au-delà de la simple inclusion d’un passage cryptique dans les Poésies. Il permet de spéculer sur les lectures et l’environnement intellectuel avec lesquels Ducasse a pu être en contact en Uruguay.

L’une des sources possibles des données recueillies par Ducasse sur Dolores Veintimilla est la brochure intitulée Dos poetas, apuntes de mi cartera,[13] par l’auteur péruvien Ricardo Palma. Cette publication contient deux articles – le texte sur la poétesse équatorienne, précédé d’un essai sur le poète argentin Juan Maria Gutierrez. Dans ce dernier texte, Palma mentionne expressément Magariños, à deux reprises, en précisant qu’il l’a aidé avec des données biographiques sur Gutierrez. Il est donc possible de déduire de cette déclaration que Magariños est un bon ami de Gutiérrez et de Palma. Cela permet de supposer que les livres et les brochures du péruvien ont pu trouver place dans la bibliothèque du uruguayen.

La présence de Magariños a également un intérêt pour ses rapports – à la fois personnels et familiaux – avec la France et les milieux diplomatiques uruguayens. En 1853, Magariños est à Paris, où il publie deux de ses livres. En 1854, il est secrétaire de la délégation de l’Uruguay auprès du gouvernement français, mission diplomatique dirigée par son oncle, Francisco de Borja Magariños, en tant que ministre plénipotentiaire. En 1869, Alejandro détient brièvement le portefeuille des Affaires étrangères de l’Uruguay.

Son cousin, Mateo, fils de Francisco, est également nommé ministre des Affaires étrangères de l’Uruguay en 1854 et 1876. Il exerce aussi comme chargé d’affaires de l’Uruguay à Paris, après octobre 1871. Une des filles de Mateo, Matilde, épouse Louis Edouard Fernand, Comte de la Tour de Saint-Igest. Sans doute du fait de cette relation, le Comte a servi comme consul général de l’Uruguay au Havre, à partir de 1876.

mhbarrerab@gmail.com



 

[1] Larbaud, Valery, Les Poésies d’Isidore Ducasse, La Phalange, 20 Février 1914, pp. 148

[2] Une exception notable à cette hypothèse est celle proposée par Jean-Pierre Lassalle, qui suggère que Lautréamont pourrait se référer à Francisco de Rojas Zorrilla, poète espagnol du XVIIe siècle. Lassalle, Jean Pierre, La bibliothèque du lycée de Pau, dans Daniel Lefort et Jean-Jacques Lefrère (éd)., Lautréamont et Laforgue dans leur siècle, Actes du IIe colloque Lautréamont et Laforgue, Tarbes-Pau, 21-24 septembre 1994, Cahiers Lautréamont, XXXI-XXXII, 1994. Lassalle fait valoir que la mention « les yeux sanguinaires » peut se comprendre comme une allusion à la pièce « No hay ser padre siendo rey », dans laquelle l’on trouve des scènes où des yeux sont arrachés. Cette possibilité, cependant, ne tient pas. Elle impliquerait une allusion sans aucun lien avec l’espace temporel expressément désigné par Ducasse – « les douleurs invraisemblables que ce siècle s’est créées à lui-même » (soulignement ajouté). Chacun des auteurs mentionnés par Ducasse a été actif dans cette période. En outre, il aurait été très difficile que Ducasse parle du poète en utilisant le nom de famille de sa mère, Zorrilla, au lieu du patronyme Rojas.

[3] Magariños Cervantes, Alejandro, Celiar, leyenda americana en variedad de metros, Establecimiento Tipográfico de D. F. de P. Mellado, Madrid, 1852

[4] Les illustrations ont été exécutées par l’ artiste reconnu Vicente Urrabieta y Ortiz.

[5] À partir du début de Décembre 1852, Celiar sera publié en feuilleton dans le quotidien La Nación, de Madrid. Margariños Cervantes, Alejandro, Celiar, dans La Nación, quatrième année, n ° 1040, 1er Décembre 1852, Madrid, p. 1. Le même journal a publié un peu plus tôt, également sous forme de feuilleton, Caramurú, roman de Magariños, et diffusera de nombreux commentaires et notes admiratifs concernant l’auteur uruguayen.

[6] Zorrilla y Moral, José, La rosa de Alejandría, leyenda, dans La revista española de ambos mundos, Tomo Segundo, Establecimiento Tipográfico de Mellado, Madrid, 1854, en deux livraisons, (I) p. 230, y (II) p. 354.

[7] Ídem, ibidem, p. 231

[8] Zorrilla y Moral, José, La rosa de Alejandría. Leyenda inédita, original y en verso, Establecimiento tipográfico de Don Francisco de P. Mellado, Madrid, 1857. Le titre présente une curieuse inconsistance : au moment de la publication, en 1857, La Rosa de Alejandría a déjà été publié dans le magazine de Magariños, par l’imprimeur  chez lequel il est ensuite publié sous forme de livre. L’insistance sur sa nature inédite et la disparition du prologue sont des détails éloquents, dont la signification exacte doit encore être étudiée.

[9] Tavolara, José Antonio, Escritores uruguayos, dans El Panorama (semanario literario), No. 12, Montevideo, Novembre 24, 1878

[10] García Calderón, Ventura, Barbagelata, H.D., «La literatura uruguaya (1757-1917)», dans la Revue Hispanique, Tome XL, Numéro 97, Librairie C. Klincksieck, Paris, Juin, 1917,  p. 457

[11] Ídem, ibídem.

[12] Magariños Cervantes, Alejandro, Celiar, leyenda americana en variedad de metros, op. Cit., p. 73

« Ou peut-être dans la jungle / erre un chien sauvage, avide / et, sur le disque de la lune / fixe ses yeux sanguinaires, / tend le cou, aspirant l’air, / et en se dirigeant vers la plaine / avec un triste, lugubre hurlement / il appelle ses compagnons / à tomber comme des hyènes / sur le bétail sans défense ? »

[13]   Palma, Ricardo, Dos poetas, apuntes de mi cartera, Imprenta del Universo de G. Helfmann, Valparaíso,1861

[*] L’édition originale de Celiar est accessible en ligne sur le site du Ministère espagnol de la Culture : Biblioteca Virtual del Patrimonio Bibliográfico: http://bvpb.mcu.es/es/consulta/registro.cmd?id=451124 (Note de l’Éditeur)

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