De Ducasse à Maldoror

Archive for the ‘Réception’ Category

Maldoror Rock’n’roll

In Comptes-rendus, Lautréamont, Maldoror, Musique, Réception on 14/11/2014 at 16:32

Par

Kevin Saliou

 

Éminemment musicaux par leur puissance déclamatoire, Les Chants de Maldoror ont très tôt inspiré les musiciens. Selon la légende, l’œuvre avait été composée par Ducasse tandis qu’il rythmait ses strophes en martelant le piano de sa chambre, au grand dam de ses voisins de palier. Les premières adaptations musicales sont venues très vite. Au début des années 1890, Paul Fort eut un projet d’adaptation théâtrale qu’il abandonna. Maldoror taillé pour la scène ? Les premiers lecteurs, les symbolistes et les décadents de la fin du dix-neuvième siècle, s’en étaient déjà aperçu. Les surréalistes poursuivront les tentatives de transposition. On se rappelle ainsi la controverse du « Cabaret Maldoror », qui dégénéra en rixe le soir de la première après qu’André Breton et ses troupes furent venus perturber le spectacle et provoquer Robert Desnos, à l’origine de l’initiative et qui venait d’être exclu du groupe. Les années 1920-1930, âge d’or du surréalisme, voient une forte diffusion des Chants de Maldoror. Ainsi, on trouve dans le Figaro du 6 mars 1930 un article de Robert Brunel intitulé « Florent Schmitt et Lautréamont», qui évoque les compositions de ce musicien inspirées par la phrase « J’entends dans le lointain des cris prolongés de la douleur la plus poignante. » Il s’agit d’une pièce pour piano, nous dit Brunel, rehaussée par le soutien d’un orchestre qui rend le tout « généreux, abondant, vigoureux, puissamment lyrique[1] ».

On pourrait retracer l’histoire des mises en musique des Chants de Maldoror dans le domaine classique : elles sont nombreuses tout au long du XXe siècle. Mais c’est un troisième temps de cette réception musicale qui va nous intéresser, à savoir le succès plus ou moins underground de Maldoror auprès de la scène rock. Genre polymorphe qui a su évoluer en soixante ans, le rock a donné naissance à des sous-catégories très diverses, parfois fort éloignées de ses origines rockabilly. Sans aucune prétention à l’exhaustivité, nous voudrions, dans cet article, proposer une promenade dans cet univers afin d’illustrer l’influence très nette de Lautréamont et de son œuvre sur les artistes rock, souvent tourmentés, dont la créativité s’épanouit à la lecture des Chants de Maldoror. Comme l’écrit Michel Pierssens :

Disons aussi que le côté noir, révolté, subversif et sanglant de Maldoror fait beaucoup pour séduire les amateurs de heavy metal et autre punk rock […]. Bref, si Ducasse a beaucoup d’amis parmi les hématologues, il en a encore plus chez les musiciens d’aujourd’hui, mais pour les mêmes raisons qui tiennent au goût du sang[2].

Le rock est une culture transgressive dès son origine, qui prend racine dans la culture adolescente des années 1950 et glorifie le sexe, la drogue, le frisson et la violence comme forces de contestation d’une culture parentale jugée bien-pensante, conservatrice et dépassée. A partir des années 1980, l’émergence, sur les cendres encore chaudes du mouvement punk, d’une sous-culture gothique se nourrissant à la fois de la cold wave et des branches les plus radicales du metal, devenu genre à part entière, ravive cet intérêt pour Lautréamont. Son œuvre se voit auréolée d’un prestige nouveau : pour les plus élitistes des goths, il n’est plus question de se revendiquer uniquement de Baudelaire, devenu trop grand public, et Lautréamont constitue une alternative intéressante en ce que ses écrits apparaissent encore plus noirs, encore plus violents, encore plus subversifs, tout en restant (relativement) marginaux.

John Cage

Cette composition est bien connue des ducassiens. En 1971, le performer et musicien expérimental John Cage poursuit une réflexion sur la déconstruction du langage. L’une de ses démonstrations est intitulée Les Chants de Maldoror pulvérisés par l’assistance même. Bien qu’accompagnée de musique, elle relève davantage du happening. Il s’agit de donner au public des mots prélevés au hasard dans les Chants et de les faire déclamer et répéter pour que la voix devienne la matière brute de l’œuvre en cours de réalisation. Ainsi, il s’agit d’une œuvre collective qui laisse une large place au hasard et à l’expérimentation. Chacune des performances, peu nombreuses, donne un résultat différent. Dans son article « John Cage et Les Chants de Maldoror pulvérisés par l’assistance même[3] », Andrea Thomas inscrit cette proposition dans la lignée des lectures façon gueuloir intimement liées à la première réception de Lautréamont : le texte fut déclamé à voix haute en public au Café Sésino lors de sa découverte par les Jeunes Belgique, puis l’objet de lectures nocturnes dans le service de psychiatrie où André Breton et Aragon travaillaient. Toujours selon Andrea Thomas, un enregistrement de la performance de John Cage est conservé à la New York Public Library of the Performing Arts, mais aucun n’a été commercialisé. John Cage n’a jamais parlé de Lautréamont ni justifié le choix de cet auteur. Il était également proche d’un autre groupe de musiciens qui occupèrent une grande place dans l’histoire du rock, les Velvet Underground de la Factory de Warhol, menés par Lou Reed, Nico ou encore John Cale. Il ne serait guère surprenant que l’on trouve chez ces artistes d’autres influences maldororiennes. En 2000, Lou Reed, célèbre pour la douce noirceur mélancolique de ses textes, choisira un autre auteur, Edgar Allan Poe, pour inspiration principale de son album The Raven. Également proche du Velvet Underground, David Bowie est également un fervent lecteur des Chants de Maldoror, même s’il n’a jamais explicitement fait référence au livre. En 2013, il donna à la presse un top 100 de ses lectures favorites, sans ordre de préférence : l’œuvre de Ducasse y figure.

Jim Morrison, lecteur de la dernière heure ?

En 2007, la plaquette du spectacle Opéra de Maldoror, mis en scène par Jean-Louis Manceau sur une musique d’André Fertier, affirmait : « Se rappelle-t-on que Jim Morrison, le sulfureux chanteur des Doors, est enterré au Père Lachaise, à Paris, avec l’exemplaire des Chants de Maldoror, retrouvé sur sa table de chevet, le soir de sa mort[4] ? » A vrai dire, non. L’anecdote est croustillante : Jim Morrison, grand amateur de poésie, était abondamment nourri de Rimbaud et de Nietzsche. Il finit ses jours à Paris, où il était venu trouver l’anonymat loin des turbulences de la vie de rockstar de Los Angeles et où il comptait débuter une carrière de poète. Nous avons cherché dans plusieurs biographies de Jim Morrison la source de cette assertion, en vain. La compagnie, contactée par nos soins, n’a jamais daigné nous éclairer non plus. En amateur des Doors, nous continuerons à chercher, mais il est plus probable que la rencontre fortuite dans la mort de deux étoiles noires de la poésie subversive ne soit qu’une légende très romantique sur laquelle on peut encore rêver longtemps…

Serge Gainsbourg

Vers la fin de sa vie, Gainsbourg composa pour sa muse Jane Birkin une chanson intitulée « Et quand bien même », qui ouvre le disque Amours des feintes sorti en 1990. Dès la première strophe, le texte met en place un jeu de rimes en « or » :

Et quand bien même tu m’aimerais encore
J’me passerais aussi bien de ton désaccord
C’est l’même dilemme entre l’âme et le corps
Comme un arrière-goût de nevermore

Et vient ensuite le refrain, très clair :

Lautréamont, les Chants d’Maldoror
Tu n’aimes pas, moi j’adore

Apparemment, Gainsbourg était en effet un grand lecteur de Lautréamont. Il avait voulu partager son enthousiasme avec Jane Birkin, qui n’avait pas été séduite par le style de Ducasse. Le titre, régulièrement joué sur scène, deviendra l’un des classiques du répertoire de Jane Birkin. En 2002, elle le fera figurer sur son album Arabesque qui réarrange des titres, pour la plupart signés Gainsbourg, dans une tonalité orientale.

 

Maldoror gothique – Steven Severin

Récupérés par la culture gothique, Les Chants de Maldoror font l’objet d’une énième relecture partisane et orientée dans le sens de la noirceur. Né dans les années 80, le mouvement gothique s’est un temps confondu avec une autre tendance de la culture populaire, dite néo-romantique. Tous deux ont en commun de revendiquer un goût pour le spleen, pour l’esthétique des dandys mais aussi pour le sublime du romantisme. La préférence va bien entendu au romantisme noir ou frénétique, mettant en scène de façon très visuelle une esthétique du gore et de la violence exacerbée que l’on retrouve dans la culture goth.

Steven Severin n’est pas n’importe qui : en 1976, il s’associa avec Siouxsie Sioux pour former, dans le sillage de la scène punk britannique, le célèbre groupe Siouxsie and the Banshees. Proche des Sex Pistols à ses débuts, Siouxsie s’impose rapidement comme une diva post-punk à la voix envoûtante et remarquable, et le groupe, dont la production oscille entre pop d’avant-garde et cold-wave plus franchement gothique, est bientôt reconnu comme l’un des plus importants de la nouvelle scène anglaise. En 1996, après avoir produit onze albums salués par la critique, il se sépare pour s’orienter vers de nouveaux projets. Steven Severin se lance alors dans une carrière solo qui lui permet de s’illustrer, non plus seulement à la basse, mais dans tous les autres domaines pour réaliser un travail de compositeur à part entière. En 1999, après un premier album composé de neuf morceaux instrumentaux, il sort, sur son label RE :, un disque intitulé Maldoror et disponible uniquement via son site internet. Il s’agit en fait de pistes instrumentales composées en 1993 pour une compagnie de théâtre brésilienne, Os Satyros, qui souhaitait adapter Maldoror à la scène. Le projet traîna et avorta plusieurs fois, mais Steven Severin l’acheva en 1998. La liste des titres est la suivante :

  1. Prelude : Europa
  2. Mal d’Aurore (Dawn’s Evil)
  3. Theme #1
  4. Metal & Bone
  5. Crushed (The Glow-Worm)
  6. Head of Rain
  7. Theme #2
  8. Rhyme of the Jazz Pederast
  9. A Hanging
  10. Theme #3
  11. Epilogue : The Audience

Le spectacle fut donné au Brésil, à Sao Paulo, puis à Édimbourg au Fringe Festival d’août 1999. On peut regretter l’absence d’informations sur cette représentation, dont il existe peut-être une captation quelque part. Cela nous aurait ainsi permis de savoir à quels passages font référence les trois thèmes, le prélude, l’épilogue, ou les mystérieuses pistes Mal d’Aurore, Metal & Bone ou Head of Rain. Les autres titres pourront facilement être identifiés.

La pochette nous apporte quelques informations supplémentaires sur le spectacle, dirigé par Rodolfo Garcia Vasquez à partir d’un script d’Ivam Cabral. Severin décrit le déroulement de la pièce :

It is an experience that begins with a journey in a blacked-out coach to an unspecified location. A looped version of the first track Prelude: Europa sets the scene for this voyage into the unknown. Some 15 minutes later they arrive in the middle of dense woods to the twin sights of a bloody body lying prone in the middle of the road & a young girl merrily singing on a swing. The second track, Mal d’Aurore (Dawn’s Evil), leads them through the forest to the deserted chapel where the main part of the performance takes place. Over the next hour they will follow Maldoror’s terrible quest for the Creator. Along the way they meet the hermaphrodite, the glow-worm, prostitutes, gravediggers & beggar-women. The final track, Epilogue: the Audience, is to be played as the audience leaves the chapel in pursuit of the cast.

            Quelques images de la représentation complètent cette pochette. A noter cette approximation qui révèle bien la réception parfois très approximative qui est faite de l’œuvre de Ducasse dans les milieux gothiques, qui s’intéressent en général à ce qu’elle a de plus extrême et de plus pittoresque : Les Chants de Maldoror sont désignés comme un classique du roman surréaliste. On pourra écouter cet album sur le site du compositeur .

Maldoror gothique – Current 93

Formé en 1982, lui aussi en Angleterre et dans la lignée des courants post-punks qui combinent des esthétiques dérivées du gothique à l’exploration de sonorités industrielles (que l’on appellera bientôt indus), Current 93 est un groupe que bien des chercheurs spécialistes de Lautréamont auront dû croiser ça et là dans leurs recherches sur Internet. Portée par son leader David Tibet, la formation a en effet multiplié les variations autour d’un thème présent dès leurs premières démos, intitulé Maldoror Is Dead, et que l’on pourrait qualifier de partition dark folk expérimentale. Le catalogue des titres de Current 93 est assez imposant. Michel Pierssens a recensé quelques-uns de leurs titres dans les Cahiers Lautréamont tout en admettant sa perplexité et la nécessité que quelqu’un vienne mettre un peu de clarté dans cette discographie nébuleuse. Nous nous proposons d’y revenir chronologiquement.

Commençons par mentionner que Current 93 est un groupe très proche de Genesis P-Orridge, personnalité incroyable de la scène indus anglaise. A la fin des années 1970, P-Orridge fut l’inventeur de la musique indus (musique expérimentale d’avant-garde qui mêle sonorités electro avec une instrumentation agressive empruntée au rock le plus dur, sur des thèmes futuristes et martiaux dans la lignée du krautrock allemand et s’accompagnant souvent d’une dimension artistique plus globale se rapprochant de la performance), avec ses groupes Throbbing Gristle puis Psychic-TV. Bien avant d’inventer l’indus, en 1969, P-Orridge s’associa avec d’autres artistes, parmi lesquels Cosey Fanni Tutti et Jesus Joheero, pour fonder un collectif de performers transgressifs sous le nom de COUM Transmission. Se revendiquant de Dada et de Fluxus, mais dans une version sombre et trash, le groupe se réunit jusqu’en 1978 pour choquer le public par des happenings extrêmes mêlant musique expérimentale, installations vidéos, tracts pornographiques et performances physiques. Chacune de leurs performances provoquait une controverse, la plus fameuse étant celle déclenchée par l’exposition Prostitution, en 1976, centrée autour de photographies pornographiques de Cosey Fanni Tutti. L’exposition provoqua l’indignation, comme en témoigne cette opinion rapportée par un site internet qui sonne comme une consécration au pays des Sex Pistols :

A sickening outrage. Obscene. Evil. Public money is being wasted here to destroy the morality of our society. These people are the wreckers of civilization[5]!

C’est dans ce milieu qu’apparaît également le groupe Nurse With Wound, mené par Steven Stapleton, avec qui Current 93 produira, en 1983, une cassette demo en commun : la face A contient la première version de Maldoror Is Dead tandis que la face B contient quatre titres de Nurse With Wound. Mais avant cette collaboration, le premier album de Nurse With Wound porte le titre très maldororien de Chance Meeting on a Dissecting Table of a Sewing Machine and an Umbrella. Sorti en 1979 sur leur label United Dairies, l’album est une sorte de noise industrielle très expérimentale.

Nurse With Wound allait par la suite multiplier les collaborations avec Current 93, groupe dont fait également partie Steven Stapleton. Ainsi, sur un EP intitulé Noddy Goes to the Sea paru en 1994 et limité très sataniquement à 333 exemplaires, on trouverait à nouveau des pistes des deux groupes réunies. Nurse With Wound se définit comme un groupe de musique surréaliste. Ils ont également réalisé une petite pièce de théâtre faisant intervenir Isidore Ducasse. Michel Pierssens l’a retranscrite dans son article « Son nom de Maldoror dans l’internet désert[6] » dans les Cahiers Lautréamont du premier semestre 1997. Enfin, un enregistrement de ce groupe pour l’album Christ and the Pale Queens Mighty In Sorrow mentionne Isidore Ducasse parmi les membres du groupe.

 

En 1983, Nurse With Wound et Current 93 réunissent sur une cassette intitulée Mi-Mort plusieurs pistes. La face A contient un morceau intitulé Maldoror Est Mort, long de 17:31 minutes. Il s’agit d’un morceau plus ou moins instrumental, encore que des voix psalmodiant des incantations  étranges occupent le premier plan. Le titre deviendra l’un des classiques du groupe, décliné en une vingtaine de variations à travers leurs différents albums.

En 1984, l’album Nature Unveiled comprend ainsi une piste intitulée Ach Golgotha (Maldoror Is Dead), qui est une version retravaillée de la démo parue dans Mi-Mort. Cette fois, des chœurs de moines ont été ajoutés qui viennent contrebalancer les psalmodies inquiétantes et grouillantes venues d’outre-tombe, où l’on distingue parfois quelques bribes de paroles (comme un « Fuck You Maldoror » à un moment donné, ou la répétition du prénom sonnant comme une incantation). Même dualité dans le livret de l’album, qui met face à face deux personnages fictifs, le tout accompagné d’une iconographie chrétienne et apocalyptique : l’un est le Christ 777, dont est prédit le retour, l’autre est le mal incarné en la personne de Maldoror. Le premier incarne l’espoir, le second la tendance de l’homme à aller vers les mauvaises actions, les deux réunis représentent deux aspirations de la « nature dévoilée » de l’homme. Dans cet album, il est donc question de chute et de rédemption. Pour l’écouter: Ach Golgotha (Maldoror Is Dead).

Une réédition en CD, en 1992, vit s’ajouter, au Ach Golgotha monté à 18:59 minutes, deux pistes bonus extraites de concerts de 1984 : Maldoror Rising et Maldoror Falling. Tous ces morceaux peuvent être qualifiés de folk apocalyptique au vu des thèmes et expérimentaux au vu du traitement (il s’agit de montages de bruits, de collages et de boucles assemblées afin de créer une ambiance particulière).

En 1985, Current 93 sort un Live At Bar Maldoror, enregistrement de leurs concerts de l’année précédente. La face A du vinyle porte cette inscription énigmatique, « When Is A Door Not A Door ? », à laquelle répond celle de la face B : « When It’s A Ducasse ». Quatre titres composent ce live, qui ne semble pas être l’enregistrement d’un concert mais plutôt un montage de plusieurs enregistrements – ce qui explique que les recherches sur ce fameux bar Maldoror n’aient rien donné, le lieu étant fictif. On citera la tracklist, mais aucun morceau ne fait cette fois référence à l’œuvre de Ducasse :

  1. Alone In The Alone
  2. Only Shadows Of Hooks
  3. Christ’s First Howling
  4. Fields Of Rape

Le plus long de ces morceaux atteint 23 minutes. Il s’agit encore de folk apocalyptique très expérimental et difficile à décrire, mais le groupe va bientôt évoluer vers un son nouveau. La pratique du sampling, le collage de sons empruntés d’ailleurs, s’est ici radicalisée, et l’on comprend que ces groupes se revendiquent en effet d’Isidore Ducasse à la façon dont ils pratiquent le plagiat au nom de la composition et de la création musicale : les boucles, destructurées et réagencées afin de fabriquer, au sens le plus artisanal du terme, une ambiance sonore, sont un matériau emprunté qui vient serrer de près l’intention du compositeur. A ce titre, un article de 2004 trouvé sur Internet[7] place en effet Ducasse parmi les précurseurs de ce genre de groupes (il cite d’ailleurs Throbbing Gristle, la formation de Genesis P-Orridge), aux côtés de Burroughs et Gysin, les inventeurs du cut-up. Boucle 1, boucle 2, boucle 3.

En 1987, l’album Dawn marque un virage plus industriel : la folk est délaissée au profit de sons plus electro. Dawn est signé sur un label fondé par le groupe et appelé Maldoror, où sortiront désormais toutes leurs productions. La piste 2 est intitulée, à nouveau, Maldoror Est Mort. Elle fait cette fois 18:15 minutes et n’est en fait qu’une reprise de la version de Mi-Mort, avec quelques secondes de silence supplémentaires.

En 1993, l’album best-of Emblems : The Menstrual Years apporte une nouvelle variation sur le personnage de Maldoror, toujours aussi mort, dans un morceau de 12:11 minutes intitulé Maldoror Is Ded Ded Ded. Il s’agit d’un titre enregistré en 1992 pendant les sessions de l’album Thunder Perfect Mind, mais finalement écarté du pressage final. Caractéristique de l’évolution musicale de Current 93, Maldoror Is Ded Ded Ded est cette fois un morceau totalement nouveau, et non plus un simple remix de Maldoror Est Mort. Les chœurs grégoriens ont laissé place à une guitare indienne au son mélancolique, et si l’on est encore dans de la folk expérimentale, on est cette fois plus proche de la folk, la piste prenant un peu plus l’allure d’une chanson par une structure plus classique : il n’y a plus de grognements et de bruits étranges, mais une orchestration mélancolique et cyclique sur laquelle se pose la voix – encore distordue certes – du chanteur. De vraies paroles accompagnent la mélodie, sorte de complainte funèbre pour Maldoror :

Maldoror is dead
Little brick
Buried in the earth
Maldoror is gone
Was I a man?
Was I a stone?
Maldoror is dead
Chance meetings, Maldoror
You are gone now, Maldoror
The ship that sunk, Maldoror
Dispatched by bullets, Maldoror
Maldoror is dead
Maldoror is dead
Maldoror is gone
Urging, urging, Maldoror
The urge to destruction, Maldoror
They found golden chariots, Maldoror
The sun went black
The moon it bled
Maldoror is dead
Maldoror
The streets are covered, Maldoror
The little girl falls
She cracked her head, Maldoror
The sun went black, Maldoror
Maldoror is dead
Maldoror, he is gone
The train stops in the heart
Of Europe’s iron gut
Maldoror is dead
Where to now, Maldoror?
Where do we go, Maldoror?

The bells are tolling, Maldoror
For your funeral pyre, Maldoror
They say you’re dead
They say you’re gone
Maldoror is dead
Maldoror is dead
Maldoror is dead
Maldoror is dead
Little brick
Maldoror is gone
Buried there, Maldoror
You are dead
The churches crumble, Maldoror
The sun has cracked
The steeple tumbles down
The steeple tumbles
Like you, Maldoror
Maldoror
Maldoror
Maldoror
Buried in the soil, Maldoror
The clock struck backwards, Maldoror
The houses crumble, Maldoror
The waters part, Maldoror
Become a tree
Become a man
Turn into stone, Maldoror
Maldoror
The black angel weeps
The waters part
Maldoror
Maldoror
Maldoror
All fall down
Dead

1997 est marqué par la sortie de l’album Horsey, sorte de compilation qui réunit des morceaux écrits depuis quelques années mais jamais rendus publics. Sur les six titres proposés, deux font référence à Maldoror tout en faisant partie d’une série plus large qui s’étale sur d’autres albums : Broken Birds Fly I (Maldoror Waits) et Broken Birds Fly II (Maldoror Wails). Il s’agit de titres enregistrés lors d’un concert à Shizuoka, au Japon, que le site Guts Of Darkness décrit comme « une montée organique malsaine qui s’enfle, s’intensifie et se noircit comme un ciel menacé par l’orage[8]. » Sur fond de guitares lancinantes et hypnotiques, le rythme s’accélère et s’emporte, les guitares crissent et saturent mais n’explosent pas vraiment, faisant monter la tension pour mieux envoûter l’auditeur. Il s’agit à nouveau d’une folk apocalyptique expérimentale, sans chœurs là non plus, mais avec des textes susurrés d’une voix inquiétante qui nous décrivent Maldoror attendant dans le noir et pleurant pour l’humanité :

Cut the wind
I see broken birds fly
I hear dead children sing
The wind moves again
And when she awakens
She shall shout
« Thalassa »
On all sides
Broken birds soar
The waves move
The sound does not diminish
The sound shall not diminish
The crops shall cease
Life-stirrer
Life-begetter
Mother
Light-giver
Father
Light-bearer
And where is the eagle?
He has gone
And where is the sun?
He too has gone
And where too is the children’s laughter?
This too is gone.
Where love and beauty?
It is taken
And where now the blackbird?
She is silent
And something for the harvest
Something comes for the harvest
And black water only
Black water
Bracken
I see the ruins now
In the heart of the city.
Lost
In the heart of the master
Lust
And where is the nature of man?
This is dead.
And where in the sea?
And where in the earth?
And where in the sky?
And where in the heaven?
And where in the hell?
That we have built us?
Is raped and razed
Is snatched and scorched
Is taken from all
That I once said is « mine »
And where is the purity?
This too has been raped
Blood on the altar of the innocents
Slaugter for its own sake
Slaughter of the innocents
They are lost in carnage
Not of their own making
At the back of my mind too
Where is my youth?
And this too is taken
Where the corn
Grows fresh in the heart
Of the night
No gods arise now
We have lost our faith
We have lost our face
And who laughs?
Who prays?
Who calls on the most high?
Where is the flight of the eagle?
This is gone
And where has this led us?
Nowhere
Nothing
Dissolution beckons
Call once
Call twice
Fall again
Make sharp the sound of the bowing
The breaking and burning
Christ is before me
Christ is behind me
Christ to my left
And Christ to my right
And all around me
He blazes in glory
The world turns
And Maldoror cries
He cries in the darkness
He waits at the crakcs
The red cunt of time
And I wait for him too
To take me to the house and the harvest
Where the children wait
Where silence scrams
Immaculate red phases
The bloody spasm of time
He waits in the darkness
He burns in the heart
He said it was finished
He said it had died
But Maldoror waits
In the back hole of time
The black cunt
He waits in the darkness for me
He waits in the darkness
For all of us
The black split
Scratch red sound
That breaks the night
He waits at the black heart
The black cunt of time
Maldoror waits

 

Cette même année, Current 93 sort un vinyle contenant deux enregistrements de pistes live de concerts de 1983. A l’intérieur du CD, David Tibet explique que pendant une brève période à leurs débuts, le groupe se rebaptisa provisoirement Dogs Blood Order. C’est au cours de deux concerts qu’ils interprètent les deux morceaux proposés ici : celui du 21 juin 1983 à Camden et celui du 6 octobre 1983 à Hammersmith. Le son est d’excellente qualité. Maldoror Is Dead est particulièrement aboutie, la piste est cette fois étendue à 30:31 minutes et constitue certainement la meilleure version disponible. L’autre piste porte le nom de Maldoror Ceases To Exist, énième variation autour d’un titre qui n’en finit pas de prédire le décès du renégat à la figure fuligineuse. Longue de 10:28 minutes, elle reprend les chants grégoriens et la plupart des éléments qui composent Maldoror Is Dead, mais ajoute quelques boucles, des samples et des sons nouveaux. Le livret de l’album nous apprend en outre que la pochette, signée Steven Stapleton, est une pièce intitulée Maldoror Is Dead.

Dans les années suivantes, Current 93 expérimente d’autres choses, prenant parfois comme inspiration d’autres sources littéraires. Si de nouvelles versions de leur Maldoror n’apparaissent pas, le morceau demeure tout de même l’un de leurs classiques, comme en témoignent les nombreuses rééditions : Ach Golgotha (Maldoror Is Dead) apparaît sur la compilation Calling For Vanished Faces, et en 2002, l’EP Maldoror Is Dead réunit trois versions : le Maldoror Est Mort de Mi-Mort, le Maldoror Is Dead de Nature Unveiled et le Maldoror Is Ded Ded Ded de Emblems : The Menstrual Years. Contrairement à ce que prétend le livret de cet EP, toutes les versions ne sont pas réunies ici.

En 2010, la compilation Unreleased Rarities Volume I propose encore une version live de Maldoror Is Dead (Bruxelles 1984), et le bootleg Maldoror Is Dead retranscrivant l’interprétation du morceau à Moscou le 30 septembre 2007 vient confirmer que le titre, même s’il n’a plus été retouché depuis, n’a jamais quitté le répertoire du groupe. La pochette reprend d’ailleurs un passage de la fin du Chant premier.

Signalons enfin, avant de quitter David Tibet et son groupe Current 93, que l’esthétique du groupe se veut résolument ésotérique : elle s’inspire volontiers de Faust, des textes d’Aleister Crowley ou de relectures occultistes de passages bibliques. La lecture de Maldoror qui est proposée n’a donc aucune prétention scientifique, si ce n’est du côté des sciences parallèles[9]

 

Maldoror gothique – Chants of Maldoror

Le groupe italien de métal gothique mâtiné d’electro Chants of Maldoror n’a pas fait qu’emprunter son nom au héros de Lautréamont. Sur leur album Thy Hurting Heaven de 2000, la piste qui ouvre le CD n’est autre que la mise en musique de la strophe X du Chant premier (First Hymn, Strophe X). Il s’agit d’une intro où la voix du chanteur récite quelques paroles tirées du livre de Lautréamont, tandis qu’un bourdonnement assourdissant s’amplifie jusqu’à ce que l’album ne démarre réellement. Le passage est le suivant :

Oui, je vous surpasse tous par ma cruauté innée, cruauté qu’il n’a pas dépendu de moi d’effacer. Est-ce pour ce motif que vous vous montrez devant moi dans cette prosternation? ou bien, est-ce parce que vous me voyez parcourir, phénomène nouveau, comme une comète effrayante, l’espace ensanglanté? (Il me tombe une pluie de sang de mon vaste corps, pareil à un nuage noirâtre que pousse l’ouragan devant soi). Ne craignez rien, enfants, je ne veux pas vous maudire. Le mal que vous m’avez fait est trop grand, trop grand le mal que je vous ai fait, pour qu’il soit volontaire. Vous autres, vous avez marché dans votre voie, moi, dans la mienne, pareilles toutes les deux, toutes les deux perverses. Nécessairement, nous avons dû nous rencontrer, dans cette similitude de caractère; le choc qui en est résulté nous a été réciproquement fatal.

Par la suite, le groupe sortira un troisième album en 2005, conservant son nom maldororien, mais sans adapter pour autant de nouveaux extraits des Chants.

Maldoror, gothique de par le monde

On peut relever encore bon nombre de projets reliant Les Chants de Maldoror à la scène goth. Ce n’est pas sans surprise que l’on constate que les Poésies sont totalement ignorées par ces artistes, qui préfèrent la noirceur romantique des hymnes de Maldoror.

Le trio d’artistes multimédia Anti-Delusion Mechanism, formé à Amsterdam et composé de Dead Fish Fuck, Hodja Hog et Villbjørg Broch, a composé en 2003 un album intitulé Songs of Maldoror. Le site officiel[10] donne plusieurs documents d’archive qui montrent que le projet a visiblement débouché sur une série de concerts. Musicalement, il s’agit de dark ambient, dans la lignée des expérimentations vocales de Diamanda Galas. Encore une fois, le texte d’Isidore Ducasse donne lieu à des sonorités étranges sur lesquelles viennent se poser des voix inquiétantes.

La tracklist fait elle aussi référence à plusieurs passages du livre :

  1. Hog
  2. Falmer
  3. I Still Exist
  4. Sought A Soul
  5. Maldoror (live in Illuseum)
  6. Creator
  7. Hermaphrodite
  8. Mathematics

Les textes sont soit des citations littérales d’une traduction anglaise du texte, soit des réécritures à partir du livre. Le packaging de l’album est particulièrement soigné : photos, dessins, les Anti-Delusion Mechanism jouent effectivement sur les différents médias et supports pour nous faire pénétrer dans leur univers bizarre.

Une recherche sur le groupe italien Thee Maldoror Kollective nous en dit long sur ce groupe de black metal converti à l’indus avant-gardiste. Formée en 2001, c’était au départ une formation jouant, comme beaucoup de groupes de black metal, sur le folklore celtique et scandinave. Avec leur deuxième album, le groupe évolua vers des sonorités plus industrielles et ambient, quitte à parfois adopter des rythmes dansants EBM un peu plus commerciaux. Le groupe se revendique également d’une tradition occultiste, sataniste et sethianiste. Ici, on est plus proche de groupes comme Rammstein et Nine Inch Nails. A notre connaissance, à part le nom du groupe, il n’y a pas de références explicites à Maldoror dans le travail plus futuriste et science-fiction de Thee Maldoror Kollective.

Toujours dans le registre de l’EBM, cette sorte de croisement entre la dance et l’électro goth, le groupe allemand Krankheit Der Jugend a pour chanteur un certain… Maldoror. Un autre groupe allemand, Twilight Ritual, fut fondé en 1995 par DJ Kronstadt et par… Maldoror, avec pour but de produire une sorte de musique indus mâtinée de disco. Dans un autre registre, le chanteur du groupe canadien Skinny Puppy, Nivek Ogre, avoue pour inspiration de ses premiers textes Les Chants de Maldoror. Skinny Puppy est aujourd’hui reconnu mondialement comme l’un des meilleurs groupes d’electro-indus.

Une chanson du groupe britannique Bauhaus, reconnu comme un pionnier du rock gothique dans les années 80, fait référence à l’œuvre de Lautréamont. Sur The Three Shadows, extraite de leur album de 1982 The Sky’s Gone Out, on peut entendre la voix très profonde de Peter Murphy déclamer :

I hold the fresh pink baby with a smile

I slice off those rosy cheeks because I feel so thirsty

Le metal sait aussi s’inspirer de Maldoror. Le groupe de black metal allemand Secrets of the Moon a intitulé l’une des pistes de son album Privilegivm, paru en 2009, I Maldoror, remarquable par la présence épique de lourdes guitares électriques.

Toujours en Allemagne, le groupe de metal expérimental The Ocean a déclaré s’être largement inspiré des Chants de Maldoror pour leur album Precambrian. Sorti en 2007, il fait intervenir plusieurs invités d’honneur, parmi lesquels l’Orchestre Philharmonique de Berlin. Il s’agit d’un album concept qui fait référence à une période de la formation de la Terre. Si le disque 1 est plutôt metal, le second inclut des éléments d’électro et des morceaux symphoniques. Sur le premier album, deux morceaux tirent en effet leurs textes de l’œuvre de Lautréamont : Mesoarchean (Legions of Winged Octopi) et Neoarchean (To Burn the Duck of Doubt). Sur le deuxième album, la piste Rhyacian (Untimely Meditations) puise ses textes à la fois chez Ducasse et chez Nietzsche. Les autres sources d’influence sont Baudelaire et Trackl. Les textes, cependant, seront difficilement reconnaissables pour le bibliophile peu habitué au chant typique du black metal. Extrait 1, extrait 2, extrait 3.

Enfin, le groupe italo-slovénien Devil Doll s’est également nourri des Chants, qu’ils citent parfois directement dans les textes de leur album Dies Irae de 1996. Ici, voix de cantatrice et chant metal s’entrecroisent sur des mélodies gothiques très théâtrales et lyriques où orgue, piano, violons et clavecins rencontrent des sonorités plus électro. Les morceaux sont nommés « Part 1 » à « Part 18 » et Maldoror n’est pas le seul intertexte convoqué : Edager Poe, Emily Brontë et Emily Dickinson contribuent également à instaurer cette atmosphère gothique.

Terminons cette section en mentionnant le groupe de rock alternatif portugais Mão Morta, difficile à classer en raison de leurs influences death rock, noise et post-punk. En 2007, le groupe présenta un spectacle mélangeant musique expérimentale, théâtre, vidéos et déclamation, le tout basé sur le livre de Ducasse. Ils en tirèrent un album sobrement intitulé Maldoror.

Les textes sont en portugais, mais semblent directement puisés chez Lautréamont. La tracklist de l’album laisse deviner à quelles strophes il est fait référence :

CD1 :

  1. O Herói (pt. 1)
  2. O Herói (pt. 2)
  3. A Maldade
  4. A Prostituição
  5. A Menina
  6. O Naufrágio
  7. A Cópula
  8. A Poesia

CD2 :

  1. A Porcaria
  2. O Sonho
  3. O Escaravelho
  4. O Pederasta
  5. O Belo
  6. A Poção
  7. O Herói (pt.1) instrumental

On pourra visionner des extraits live du Maldoror de ce groupe sur les chaînes youtube suivantes :

https://www.youtube.com/watch?v=kwB9octlwBg&list=PLAC784B5989376DBB

https://www.youtube.com/user/pedroino/videos

 

Maldoror, gothique en France

            Le compositeur parisien multi-instrumentaliste KC a également sorti un album, en 2003, intitulé Les Chants de Maldoror. Pour cette première production, il s’agit de metal atmosphérique gothique aux compositions progressives inspiré par le livre controversé de Ducasse. La musique est instrumentale : guitares saturées et batterie électronique pesante soutiennent des compositions sombres qui tentent de retranscrire une lecture très noire des Chants de Maldoror. L’album peine cependant à séduire : la musique est lourde et parfois très répétitive et l’on peine à se laisser porter réellement par le projet de KC.

  1. Les Quatre Points de l’horizon
  2. Sépulcre mouvant
  3. Le Crabe de la débauche
  4. Déviation anormale
  5. Atonie encéphalique
  6. La Folie n’est qu’intermittent

 

Dans un tout autre registre, le groupe de black metal français Peste Noire a enregistré une curieuse (et assez inaudible) piste intitulée Extrait des Chants de Maldoror présente sur la compilation Mors Orbis Terrarum. Contrairement à ce qu’indique le titre, il ne s’agit nullement d’un extrait. Voici le texte :

Au rebours du sens commun, du sens moral, de la raison, de la nature, telle est cette musique qui coupe comme un rasoir, mais un rasoir empoisonné, sur les platitudes ineptes et impies d’une société putréfiée de matérialisme. La secte Peste Noire est l’émanation d’une âme malade d’infini dans une société qui ne croit plus qu’aux choses finies. Arrivé à la dernière limite que les sensations puissent atteindre, et toujours affamé de sensations nouvelles. Prendre la vie à rebours est le seul parti qu’il leur reste pour y trouver quelque goût et quelque saveur. Et ils le prennent, ce parti de la vie à rebours, ils le prennent avec cet hymne baudelairien empli de fiel.
Le mort joyeux!

Peste Noire est un groupe qui cultive un univers médiéval et puise abondamment son inspiration dans la littérature et la poésie française (Antonin Artaud, François Villon, Christine de Pisan). Le groupe, dont la devise est « Au sublime par le putride, au spirituel par l’immondice », et les thèmes nationalistes abondent dans ce que le fondateur du groupe, Famine, qualifie de « satanisme boyscout ». Pour servir ses théories réactionnaires, Peste Noire incorpore volontiers des instruments médiévaux dans ses compositions. Finalement, si Ducasse était un réactionnaire, c’est peut-être dans ces textes anarchistes de droite qui fustigent la décadence de la France contemporaine sur un mode grotesque qu’il aurait pu retrouver son héritage le plus fidèle !

Enfin, au sortir de la révolution punk, le groupe français Die Form, fondé en 1977, s’imposa rapidement comme une excellente formation indus et électro. Sur leur compilation de 1991, Archives et Documents II, on trouve une référence à Maldoror :             la première piste du CD 2 est intitulée Maldoror (Chant Troisième). Pour autant, c’est un morceau instrumental, si l’on fait exception des sortes de bruits de chiens que l’on entend vers la fin.

 

Maldoror à l’avant-garde, encore – Mike Patton et Merzbow

Mike Patton, génie de la musique des années 1990, à mi-chemin entre le metal alternatif et les expérimentations les plus bizarres, reconnu pour la plasticité de sa voix, capable de s’adapter à tous les styles – crooner, falsetto, opéra, growl death metal, rap, scat, beatbox – se lance en 1999 dans un nouveau projet parallèle. Patton a débuté au lycée avec le groupe de metal expérimental Mr.Bungle, dont le répertoire va aussi bien du funk metal au death metal. A la fin des années 1980, il rejoint Faith No More et connaît le succès commercial avec l’album The Real Thing et son hit Epic, diffusé en boucle sur MTV au cours de l’année 1990. Hyperactif, reconnu comme l’un des maîtres de la nouvelle génération metal, Patton multiplie dès lors les projets parallèles : fondation d’un troisième groupe, Fantômas, albums solos parfois a capella, collaborations diverses (John Zorn, Sepultura)… Enfin, il s’associe à l’artiste japonais Merzbow, musicien bruitiste expérimental actif depuis 1979 et considéré comme l’un des grands noms de la scène bruitiste japonaise.

Entre free jazz, rock progressif et musique psychédélique, Merzbow s’inspire largement des expérimentations bruitistes de Throbbing Gristle, le groupe de Genesis P-Orridge avec qui il a d’ailleurs collaboré. Si Merzbow touche parfois à des instruments, la plupart de ses expérimentations reposent sur des boucles synthétisées et sur des bruits électroniques obtenus par l’utilisation des technologies numériques. Merzbow doit son pseudonyme au Merz de Kurt Schwitters, qui repose sur la récupération et le recyclage de matériaux. Il propose une musique abstraite et rarement harmonieuse, donc forcément déconcertante.

Réunis sous le pseudonyme Maldoror, la collaboration de ces deux pionniers de la musique expérimentale prend la forme d’un album intitulé She. Il s’agit de noise musique (de la musique électronique qui ne respecte aucun rythme), composée de collages de sons sur lesquels ont été posés des cris et grognements de Mike Patton. Le résultat, d’une durée de 36 minutes, est un album cacophonique cherchant à provoquer une dysharmonie qui rend l’écoute difficile. Pourquoi le pseudonyme de Maldoror ? On connaît le succès de ce livre au Japon. Quant à Mike Patton, il est un grand amateur du mouvement surréaliste, il connaît donc bien celui que Breton plaçait au-dessus de tous. De ces collages sonores délirants, on retient une ambiance fort malsaine, mais trop abstraite pour figurer à proprement parler une adaptation des Chants. La pochette de l’album, avec son rose et ses dessins doucement obscènes, invitent à une rêverie érotique qui risque bien de tourner au cauchemar.  On pourra écouter l’album ici .

Maldoror à l’avant-garde, toujours – Erik Friedlander

En 2003, le violoniste d’avant-garde Erik Friedlander s’empara du livre de Ducasse pour servir de support à ses improvisations musicales. L’album, simplement appelé Maldoror, fut enregistré à Berlin et contient dix pistes uniquement au violon. Les titres des pistes sont parlants :

  1. May It Please Heaven
  2. One Should Let One’s Fingernails Grow
  3. The Wind Groans
  4. O Stern Mathematics
  5. The Palace of Pleasures
  6. Here Comes the Madwoman
  7. I Am Filthy
  8. Flights of Starlings
  9. He Contemplates the Moon
  10. A Sewing-Machine and an Umbrella

Les critiques rendant compte de l’album sur Internet présentent toutes Les Chants de Maldoror comme une œuvre surréaliste : c’est visiblement la lecture qu’en a fait Friedlander lorsqu’il compose son jazz instrumental d’avant-garde. L’enregistrement en lui-même fut d’ailleurs le fruit d’une expérience : le producteur Michael Montes a soumis au violoniste dix passages des Chants, lui laissant une heure à chaque fois pour composer une réponse inspirée de sa lecture. Le résultat fut enregistré directement et figure tel quel sur l’album. On pourra se rendre sur le site dustedmagazine[11] pour lire une critique, plutôt assassine, de l’album, expliquant en quoi, selon Charlie Wilmoth, ce disque constitue une mauvaise bande-son à une lecture des Chants. Nous laissons au lecteur le soin d’en décider.

Pour écouter l’album

Hubert Félix Thiéfaine

Revenons vers un format musical plus traditionnel, celui de la chanson. Célèbre pour ses textes poétiques d’inspiration surréaliste, Hubert Félix Thiéfaine proposa en 1982, sur son cinquième album intitulé Soleil Cherche Futur, un morceau appelé à devenir l’un de ses classiques puisqu’il allait par la suite figurer sur tous ses lives et toutes ses compilations. Les Dingues et les Paumés fait référence à Lautréamont parmi d’autres : dans ce texte très littéraire, Baudelaire, Hölderlin et quelques autres sont convoqués pour évoquer le thème de la folie et des hallucinations par un réseau d’images saisissantes. La musique, envoûtante et hypnotique malgré une certaine froideur, contribue à donner une tonalité bizarre à l’ensemble.

Les dingues et les paumés jouent avec leurs manies
Dans leurs chambres blindées leurs fleurs sont carnivores
Et quand leurs monstres crient trop près de la sortie
Ils accouchent des scorpions et pleurent des mandragores
Et leurs aéroports se transforment en bunkers
A quatre heures du matin derrière un téléphone
Quand leurs voix qui s’appellent se changent en revolvers
Et s’invitent à calter en se gueulant come on

Les dingues et les paumés se cherchent sous la pluie
Et se font boire le sang de leurs visions perdues
Et dans leurs yeux mescal masquant leur nostalgie
Ils voient se dérouler la fin d’une inconnue
Ils voient des rois fantômes sur des flippers en ruine
Crachant l’amour-folie de leurs nuits métropoles
Ils croient voir venir Dieu ils relisent Hölderlin
Et retombent dans leurs bras glacés de baby-doll

Les dingues et les paumés se traînent chez les Borgia
Suivis d’un vieil écho jouant du rock’n’roll
Puis s’enfoncent comme des rats dans leurs banlieues by night
Essayant d’accrocher un regard à leur khôl
Et lorsque leurs tumbas jouent à guichet fermé
Ils tournent dans un cachot avec la gueule en moins
Et sont comme les joueurs courant décapités
Ramasser leurs jetons chez les dealers du coin

Les dingues et les paumés s’arrachent leur placenta
Et se greffent un pavé à la place du cerveau
Puis s’offrent des mygales au bout d’un bazooka
En se faisant danser jusqu’au dernier mambo
Ce sont des loups frileux au bras d’une autre mort
Piétinant dans la boue les dernières fleurs du mal
Ils ont cru s’enivrer des Chants de Maldoror
Et maintenant ils s’écroulent dans leur ombre animale

Les dingues et les paumés sacrifient don Quichotte
Sur l’autel enfumé de leurs fibres nerveuses
Puis ils disent à leur reine en riant du boycott
La solitude n’est plus une maladie honteuse
Reprends tes walkyries pour tes valseurs maso
Mon cheval écorché m’appelle au fond d’un bar
Et cet ange qui me gueule viens chez moi mon salaud
M’invite à faire danser l’aiguille de mon radar

 Le morceau était encore joué sur la dernière tournée .

Noir Désir

En 1989, Bertrand Cantat et son groupe sont en train de s’imposer peu à peu comme le nouveau symbole d’une adolescence française en révolte. Sur leur deuxième album, Veuillez rendre l’âme à qui elle appartient, la chanson Les Ecorchés pose le chanteur en rebelle à la sensibilité exacerbée. Lautréamont est convoqué comme une influence pressante :

Emmène-moi danser
Dans les dessous
Des villes en folie
Puisqu’il y a dans ces
Endroits autant de songes
Que quand on dort
Et on n’dort pas
Alors autant se tordre

Ici et là

Et se rejoindre en bas
Puisqu’on se lasse de tout
Pourquoi nous entrelaçons-nous ?

Pour les écorchés vifs
On en a des sévices

Allez enfouis-moi
Passe-moi par dessus tous les bords
Mais reste encore
Un peu après
Que même la fin soit terminée
Moi j’ai pas allumé la mèche
C’est Lautréamont
Qui me presse
Dans les déserts
Là ou il prêche
Ou devant rien
On donne la messe
Pour les écorchés
Serre-moi encore
Étouffe-moi si tu peux
Toi qui sais ou
Après une subtile esquisse
On a enfoncé les vis…

Nous les écorchés vifs
On en a des sévices.

Oh mais non rien de grave
Y a nos hématomes crochus qui nous
Sauvent
Et tous nos points communs
Dans les dents
Et nos lambeaux de peau
Qu’on retrouve ça et là
Dans tous les coins
Ne cesse pas de trembler
C’est comme ça que je te reconnais
Même s’il vaut beaucoup mieux pour toi
Que tu trembles un peu moins que moi.
Emmène-moi, emmène-moi
On doit pouvoir
Se rendre écarlates
Et même
Si on précipite
On devrait voir
White light white heat
Allez enfouis-moi
Passe-moi par dessus tous les bords
Encore un effort
On sera de nouveau
Calmes et tranquilles
Calmes et tranquilles
Serre-moi encore
Serre-moi encore
Etouffe-moi si tu peux…
Serre-moi encore

Nous les écorchés vifs
On en a des sévices
Les écorchés vifs
On les sent les vis

Sur cet album, qui convoque aussi Maïakovski et révèle la sensibilité poétique de Bertrand Cantat, le single Aux Sombres Héros de l’Amer va révéler le groupe au grand public et asseoir sa notoriété sur la décennie qui s’ouvre. Le single suivant sera justement Les Ecorchés. Devenu un classique du répertoire de Noir Désir, il sera régulièrement joué en live et parfois largement transformé en versions alternatives.

En 2007, le groupe Eiffel, proche de Noir Désir et souvent comparé à la formation de Bertrand Cantat, intégra dans sa chanson Bigger Than The Biggest, issue de l’album Tandoori, une citation très discrète tirée des Poésies d’Isidore Ducasse :

On portera les croix
De la pensée unique
Absorbés par l’éponge du créneau lobbycratique
Pour voir la vie en rose
Du haut des villes en bleu
Se faire tailler des bavures, sécuritaires, parbleu
Non, toi pas fâché
Juste fasciste
Fou du roi sur un grand échiquier de troufions Quo vadistes
Il est temps de réagir enfin
Contre ce qui nous choque
Nous envaseline et nous courbe si souverainement
Les quintes sardoniques
Des bâtisseurs d’empires
Ou les veules charabias des pontifes du moment
Commis d’office
Au commerce inéquitable
Tant des nombres incalculables de dés sont pipés
Dites n’importe quoi
Mais dites le bien
Bradons Dieux à plus offrant sur petite planète affamée

 

Maldoror, etc.

L’influence de Maldoror sur la musique rock est manifeste. Le rockeur gothique américain Marilyn Manson, dans sa grandiloquence, utilisa dans son autobiographie Mémoires de l’Enfer une citation des Chants pour épigraphe :

J’établirai dans quelques lignes comment Maldoror fut bon pendant ses premières années, où il vécut heureux ; c’est fait. Il s’aperçut ensuite qu’il était né méchant : fatalité extraordinaire ! Il cacha son caractère tant qu’il put, pendant un grand nombre d’années ; mais, à la fin, à cause de cette concentration qui ne lui était pas naturelle, chaque jour le sang lui montait à la tête ; jusqu’à ce que, ne pouvant plus supporter une pareille vie, il se jeta résolument dans la carrière du mal… atmosphère douce ! Qui l’aurait dit ! lorsqu’il embrassait un petit enfant, au visage rose, il aurait voulu lui enlever ses joues avec un rasoir, et il l’aurait fait très-souvent, si Justice, avec son long cortège de châtiments, ne l’en eût chaque fois empêché[12].

En 2012, j’ai eu l’occasion d’interroger Marilyn Manson sur Lautréamont, il m’a confirmé bien connaître ce livre, même s’il s’est davantage inspiré des Fleurs du Mal de Baudelaire. Dans son entourage, Maldoror est une œuvre bien connue, même si l’on ne voit pas d’influence concrète sur sa musique ou son esthétique. Ainsi, l’artiste Nick Kushner était au départ un fan de Marilyn Manson, à qui il a consacré l’encyclopédique site d’analyse The Nachtkabarett[13], devenu par la suite le forum officiel du groupe. Devenu le protégé de Manson, Nick Kushner a débuté une carrière de blood painter qui lui a valu une petite notoriété sur la scène alternative américaine. Les toiles de Kushner sont peintes avec son propre sang, avec du sang menstruel ou avec du sang d’animal. La toile la plus célèbre de Kushner s’intitule Maldoror (Satan Seated On His Throne)[14] :

Ce poulpe au regard de sang a par la suite été sélectionné pour figurer la couverture d’une édition russe des Chants de Maldoror[15].

Il faudrait encore creuser l’influence que Lautréamont a pu avoir sur certains groupes rock français à l’imaginaire noir, comme par exemple Daniel Darc ou bien le mystérieux Alain Kan, dont le parcours de vie, fait de reniements successifs et de radicalisations progressives, s’est achevé par une disparition mystérieuse et prématurée, faisant de lui une sorte de Rimbaud du rock. L’emphase confinant parfois au grotesque de certains textes d’Alain Kan, ainsi que ses délires hallucinatoires, laissent à penser qu’une lecture de Maldoror pourrait avoir fortement influencé ses textes. Pour Rimbaud, il n’y a guère de doute : le poète de Charleville est cité dans Orphélie. J’ai pu interroger la nièce du chanteur, Lucie Bevilacqua, au sujet du manuscrit d’un livre qu’Alain Kan espérait publier et qui reste à ce jour inédit : l’influence de Rimbaud est explicite, celle de Lautréamont en revanche n’est pas apparente.

Si l’on sort de la grande famille du rock et de toutes ses sous-divisions, l’influence de Lautréamont est encore palpable. Le chanteur à la voix cassée et à l’univers torturé Philippe Léotard fit une lecture de la strophe « Je suis sale », non pas, comme on peut le lire sur Internet, pour l’album Je rêve que je dors, mais bien plus tardivement.

Un rappeur strasbourgeois répondant au pseudonyme de Dooz Kawa évoqua également Maldoror dans son titre Do ré mi, présent sur l’EP Message aux anges noirs. Maldoror est une de ses lectures favorites.

Ici, il existe toujours un espoir
Et si pour quitter la nuit j’enlevais mes lunettes noires
Et si les sentiments se bousculent du crépuscule à l’aurore
Et si le chant du cygne remplacent les chants de Maldoror
Tout repartirait à zéro
Do si la sol fa mi ré do

            Enfin, dans le domaine de la variété française, Hervé Vilard composa comme face B de son single de 1981 Va pour l’amour libre une chanson intitulée A Maldoror. Les paroles, sans lien apparent avec le chef-d’œuvre littéraire de Ducasse, laissent perplexe :

Te revoir

Juste une heure

Un soir

Arriver chez toi par hasard

Et te dire simplement bonsoir

Oh te revoir

Pour changer l’histoire

Mélanger le rouge et le noir

Te donner le signe du départ

Mais ne pas y croire

A Maldoror

Les champs de blé sont plus d’accord

L’amour n’y reviendra plus

A Maldoror

Les châteaux se souviennent encore

Illusion perdue

Quand l’amour n’est plus

Un espoir

Inutile espoir

Au moment d’adieu dans les gares

J’ai bien vu pleurer les foulards

Oh te revoir

Juste quelque part

Entre solitude et miroir

Vouloir à tout prix te vouloir

Mais ne pas y croire

A Maldoror

Les champs de blé sont plus d’accord

L’amour n’y reviendra plus

A Maldoror

Les châteaux se souviennent encore

Illusion perdue

Quand l’amour est mort

Oh comme je t’aime

J’ai crié sur les Champs-Elysées

Bousculé par les gens pressés

J’aurais aimé te retrouver

Et te revoir

J’ai juré, j’ai crié, hurlé

Attendu que tu reviennes

Même les bancs se souviennent

Oh te revoir

Ce petit tour d’horizon des chansons inspirées par la prose de Ducasse n’est évidemment pas exhaustif. Dans l’article déjà cité où il se livrait à un inventaire de Maldoror en musique[16], Michel Pierssens évoquait également un label, Maldoror Records, basé à New York et à Montréal, sur lequel l’artiste Monty Cantsin faisait paraître ses performances. Qu’on me permette de mettre à jour cette information : une recherche sur le site discogs.com[17] révèle quatorze labels portant le nom de Maldoror, parmi lesquels celui de Current 93, Live At Bar Maldoror. On trouve également dix-huit artistes dont le nom est ou comporte Maldoror, la plupart étant des groupes de black metal parfois obscurs. Enfin, cette même recherche donne cent cinquante-quatre morceaux avec Maldoror dans le titre. La recherche est fastidieuse et les productions très inégales, aussi arrêterons-nous là notre parcours. Et ceux qui seraient lassés par toutes ces relectures de l’œuvre d’un certain Lautréamont pourront se tourner vers une compilation assez rare sortie en 2002 sur le label espagnol Stereoskop Records, qui avait le mérite, fort rare, de s’intituler sobrement Ducasse et qui contient des morceaux variés sur le thème de Maldoror. En voici le contenu :
[http://bit.ly/1B0eoxk]

CD1

1. Luna In Caelo – Simple Mujer
2. Ostara – Bavaria
3. Ataraxia – Arcana Eco
4. Circe – Je t’envie Maldoror
5. Hekate – Erdenwandel
6. El Luto Del Rey Cuervo – El Sastracillo
7. Ô Paradis – Un Canto Más
8. Gor – Fraternitas
9. Sieben – Maldoror
10. Pfrenz-C – Beautifully Grotesque
11. Oscar Martin – Otra Absenta Sin Ti
12. Steven Severin – Mal d’Aurore
13. In Gowan Ring – On Bank Of The Silvery Brook
14. Kutna Hora – Oratorium
15. Traje De Saliva – Las Casas Malas

CD2

1. IPD – Via Lisérgica
2. Fang – Po
3. Morpheus – Beautiful Lover
4. Proyecto Mirage – Agony
5. Not Delicious – Aurore
6. Stereoskop – Wake Up
7. Vadim Tudor – Mande? (v.01)
8. HIV+ – Burn Addict
9. Ripterm – Maldoror: Chant 2 (Jivanmukti)
10. Plagiarism Is Art – Conturbenio Y Tabla De Embutidos Ibéricos
11. Reutoff – A Hair

Le livret du CD contient ce texte:

In this world of invisible domination and clean death, we, the spirits of illness, pray to our gods through the only way which is possible today : poetry. So, this is the moment for opening our veins to the writer of one of the best “novels?” ever written, Les Chants de Maldoror, Isidore Ducasse (1846-1870), le Cont [sic] de Lautréamont (?-1870), one example of passion for the extraordinary power of words in life, enjoying the searching for the darkness and, at the same time, killing the history of literature, developing a reality more real than the material world. Les Chants de Maldoror is the the perfect example of the pure decay verse, a torment vision for the reader who needs more than a story. Maldoror reflects in some way something new and unknown, impossible to define, and that transforms forever your conceptions and ideas of this world made of plastic and emptiness.

Betraying him, we, in the cultural association “Los Cantos de Maldoror”, a Spanish factory of impossible projects, have taken the heritage of his love for the deep black holes, this abyss where we like do our job through different acts like the Maldoror magazine, Arcana Europa Festival, parties, concerts, poetry readings…, and now, this collection of songs dedicated to the man that has insulted the whole universe. This bands and projects, friends and people that we like and love, have written each one of them a line that forms a poem that transmits something that has the fragrance of a real story, the story around a Spanish fountain of cold dream that fires the love for the night, the moon and death. Thanks to the bands, to Europe, to you and to him. See you at the inferno.

La compilation est assez variée, elle comprend de nombreuses pistes instrumentales qui oscillent entre le rock progressif et l’ambient plus expérimentale et gothique. Certains morceaux sont atmosphériques, d’autres plus bruitistes. Certains enfin semblent s’être trompés de compilation, comme ce Bavaria de Ostara dont, faute de paroles dans le livret, nous ne voyons pas le lien direct avec Maldoror, ou cette hymne à Zarathoustra. Dans l’ensemble, les compositions sont plutôt intéressantes et de qualité. Exemple de beauté insoupçonnée que cache cette compilation méconnue, la complainte au piano Je t’envie Maldoror, par Circé :

Le premier CD est peut-être le plus accessible, avec des morceaux au format chanson avec couplets et refrains. Dans Un Canto más, le chanteur de Ô Paradis supplie Maldoror de livrer un dernier chant.

Le deuxième CD, quant à lui, comprend des morceaux plus longs, atteignant parfois les 7 minutes, et aussi plus expérimentaux : bruits, sons indus ou vagues de synthé accompagnent parfois des titres sans paroles. On pourra écouter la piste de Ripterm, Maldoror : Chant 2, qui propose une variation autour de l’incipit « Où est passé ce Chant ? » en samplant différentes phrases extraites de Maldoror. L’album, hélas, n’a jamais été réédité et demeure assez difficile à dénicher. Avis aux collectionneurs !


 

[1] Robert Brunel, « Florent Schmitt et Lautréamont », Le Figaro, 6 mars 1930, p. 6.

[2] Michel Pierssens, « Son nom de Maldoror dans l’internet désert », Cahiers Lautréamont, 1er semestre 1997, livraisons XLI-XLII, p. 39-45.

[3] Andrea Thomas, « John Cage et Les Chants de Maldoror pulvérisés par l’assistance même », Lautréamont, L’autre de la littérature, Actes du huitième colloque international sur Lautréamont, Barcelone, 22-25 novembre 2006, Cahiers Lautréamont livraisons LXXVII-LXXX, p. 209-218.

[4] http://operademaldoror.blogspot.fr/

[5] Nous citons d’après un article, consulté en 2012,mais qui n’est plus disponible sur son URL initiale. On peut le lire ici : https://web.archive.org/web/20121125071403/http://www.henrikaeshna.com/apps/blog/tag/noise.

[6] Michel Pierssens, « Son nom de Maldoror dans l’internet désert », Cahiers Lautréamont, 1er semestre 1997, livraisons XLI et XLII, p. 39-45.

[7] Guy Darol, « Résistance électronique », 24 juin 2004. http://ml.federation-anarchiste.org

[8] http://www.gutsofdarkness.com/god/objet.php?objet=3386

[9] Pour plus d’informations sur la discographie de Current 93, on pourra consulter ce site : http://www.brainwashed.com/c93/music.php?site=c93

[10] http://www.antidelusionmechanism.org/maldoror.html

[11] http://www.dustedmagazine.com/reviews/1187

[12] Marilyn Manson et Neil Strauss, Mémoires de l’Enfer, Paris, Denoël, 2000, p. 107. L’ouvrage était paru en 1998 chez Harper Collins, New York, sous le titre The Long Hard Road Out Of Hell.

[13] http://www.nachtkabarett.com/

[14] http://www.thethirdangelsounded.com/artwork/maldoror/

[15] http://www.thethirdangelsounded.com/news/les-chants-de-maldodor-russian-edition-cover-artwork-by-nick-kushner/

[16] Michel Pierssens, op.cit.

[17] http://www.discogs.com/search/?q=maldoror

Une critique inconnue des Chants de Maldoror dans Le Figaro en 1891

In Comptes-rendus, Lautréamont, Maldoror, Réception on 20/09/2014 at 09:00

 

Jean-Jacques Lefrère

 

En page 5 du Figaro du 28 janvier 1891, dans la Revue bibliographique tenue par Philippe Gille, entre le compte rendu d’une biographie du collectionneur Eugène Piot par Edmond Bonnaffé, parue chez E. Charavay, et celui d’une comédie en quatre actes, Les Étapes de Gutenberg, de Louis Leriche, chez l’éditeur Chavannac, on lit une critique des Chants de Maldoror, réédités l’année précédente par Léon Genonceaux. A notre connaissance, elle n’a été pas été signalée jusqu’à présent :

« Il y a vingt ans, l’auteur des Chants de Maldoror (un volume étrange signé comte de Latréaumont [sic]) qui viennent de paraître chez Genonceaux, eût été traité d’aliéné, et s’il eût eu une famille désireuse de s’en débarrasser, eût pu être enfermé comme fou. Il suffit de lire certaines publications faites aujourd’hui par des névrosés de fait ou d’intention, pour juger les Chants de Maldoror avec moins de sévérité. Tout ce que les cauchemars les plus enfiévrés ont de torturant se trouve condensé dans ce livre, né d’une imagination malade, hantée par toutes les fièvres de Baudelaire et Edgard Poë [sic] ; je défie qui que ce soit de n’être pas troublé parfois par la lecture de ce livre où je n’ai vu d’abord que les exagérations d’un jeune homme (il avait dix-sept ans) qui voulait attirer l’attention par tous les moyens ; à un second examen mes idées se sont modifiées et j’ai senti sous ces incohérences maladives, ces élans passionnés, qu’ils soient ironiques ou graves, un homme souvent sincère et toujours à plaindre.

L’auteur est mort à vingt ans ; il y auraitinjustice à outrer la critique à son endroit, d’autant que nous avons aujourd’hui pas mal de ses disciples. Je ne tenterai pas non plus l’analyse de l’ouvrage fait sans aucun plan et où perce souvent, dans les obscurcissements de la folie, un rayon puissant de vérité. Il y a de tout dans les Chants de Maldoror ; Lohengrin y devait avoir et y a son influence ; Lohengrin, qui était alors une conception révolutionnaire et qui maintenant est déjà tombé à l’usage des bourgeois. Triste livre au fond, mais curieux à examiner comme on étudie une maladie dans son principe et ses développements. »

Affichage de  Philippe Gille.jpeg en cours...Philippe Gille, l’auteur de ce compte-rendu, était né en 1831 à Paris et mourut dans la même ville en 1901. Il étudia la sculpture et le droit, puis fut quelques années employé aux bureaux de la Ville de Paris. En 1861, il devint secrétaire du Théâtre lyrique. Evoluant vers le journaliste, il collabora auFigaro à partir de 1869 et rédigea longtemps, sous le pseudonyme du « Masque de fer », les Échos de la première page. Sous son nom, il tint dans le même journal la critique d’art et celle des livres, ainsi qu’une chronique  hebdomadaire paraissant le mercredi sous le titre La Bataille littéraire. Il collabora aussi au Petit Journal et au Soleil. Il eut par ailleurs des activités de librettiste d’opéra pour des œuvres d’Offenbach, de Bizet, de Massenet (il est le coauteur du livret de Manon avec Henri Meilhac), de Planquette, de Delibes. Il épousa la fille du compositeur Victor Massé. Il collabora avec Labiche pour des pièces (Les Trente Millions de Gladiator, Garanti dix ans). Amateur d’art et bibliophile (sa bibliothèque fit l’objet d’une vente publique posthume et d’un catalogue ­— où ne figure nul exemplaire de Maldoror), il fut élu membre libre de l’Académie des Beaux-Arts en 1899. Il a laissé un volume de vers, L’Herbier, paru en 1887.

Le compte rendu de Maldoror signé par Philippe Gille comporte quelques erreurs biographiques (« il avait dix-sept ans », « L’auteur est mort à vingt ans »), mais on ne saurait en tenir rigueur à l’auteur, car il ne faisait que reprendre des indications données par Genonceaux dans la préface de son édition (« les Chants de Maldoror sortirent donc de l’imagination et du labeur cérébral d’un jeune homme de dix-sept ans » — « Le comte de Lautréamont s’est éteint à l’âge de vingt ans emporté en deux jours par une fièvre maligne »).

La coquille « comte de Latréaumont » ­— le roman d’Eugène Sue Latréaumont avait paru en 1838 — figurait déjà dans le quatrième recueil poétique d’Evariste Carrance, Fleurs et Fruits, qui avait été édité en janvier 1870 (« Les Chants de Maldoror, par le Cte de Latréaumont ») et sur le prospectus de lancement d’Ombres et Rayons, cinquième volume de la série Littérature contemporaine, qui fut diffusé au cours du second semestre de 1870 (« Les Chants de Maldoror, par le Cte de Latreaumont »). De même, la critique des Chants de Maldoror du Bulletin du Bibliophile et du Bibliothécaire de mai 1870 était ainsi notifiée dans la table des matières : « Les Chants de Maldoror, par le comte de Latréaumont, p. 238 ».

***

«Des métaphores outrées et inadmissibles…»

Trois mois après Philippe Gille dans Le Figaro, le rédacteur anonyme du Supplément littéraire de La Lanterne du 22 mars 1891 est bien plus expéditif et révulsé. Dans la  Petite Chronique des Lettres et des Arts, il n’envoie pas dire ce qu’il pense de Maldoror:

 

L’éditeur Genonceaux met en vente les Pharisiens par M. Georges Darien, sorte de roman-pamphlet dans lequel les anti-sémites sont pris à partie. […]

Le même éditeur publie les Chants de Maldoror par le comte de Latréaumont [sic] en prévenant le public que c’est l’œuvre d’un jeune homme de 17 ans.

Une jeunesse déjà si incrédule et si brutale dans ses expressions est bien près de la caducité, surtout quand elle procède par étrangetés barbares et diatribes ordurières, dans un français où les métaphores outrées et inadmissibles fourmillent.

On nous dit que l’éditeur Genonceaux va cesser de publier des romans, pour se consacrer exclusivement à un ouvrage de longue haleine et de haut goût. Tant mieux ! cela nous changera des Chants de Maldoror et autres… inutilités.

 

 

Alejandra Pizarnik et Lautréamont

In Influence, Lautréamont, Maldoror, Réception on 29/09/2013 at 08:02

«Figure majeure de la poésie argentine, suicidée en 1972, à 36 ans, Pizarnik est une sorte de Pythie moderne qui sape le mythe de l’inspiration», selon Louise de Crisnay dans l’article qu’elle lui a consacré dans Libération le 10 avril 2013 pour signaler le début de la publication de l’œuvre complète de cette poétesse, pour qui Maldoror fut une référence décisive .

Une jeune universitaire mexicaine, Verónica González Arredondo (Universidad Autónoma de Querétaro) a réalisé un important mémoire sur l’omniprésence de la figure de Lautréamont à toutes les étapes de la recherche tragique d’Alejandra Pizarnik.

Nous donnons ici le texte complet de ce travail, Las uniones posibles
entre la poesía de Alejandra Pizarnik y Los Cantos de Maldoror.

Quelques erreurs factuelles et l’absence de référence aux recherches contemporaines en français sur Isidore Ducasse n’enlèvent rien à l’intérêt de l’étude et permettront de faire la connaissance d’une personnalité et d’une oeuvre exceptionnelles.alejandrapizarnik

Gloses et Glanes : Quinze mentions inédites de Lautréamont

In Ducasse, Maldoror, Petite Presse, Réception on 22/04/2013 at 18:19

 

par Kevin Saliou

 

                Dans sa célèbre série d’articles Les Inventeurs de Maldoror, Maurice Saillet a défini la période 1896-1914 comme le « Purgatoire de Maldoror[1] ». En effet, après une période de courte et relative célébrité, le chef-d’œuvre encore inconnu d’Isidore Ducasse, comte de Lautréamont, va retomber dans l’oubli où il avait sommeillé quinze années. Le dernier moment de gloire, en ce siècle finissant, aura été en France la publication du Livre des Masques[2] contenant la reprise de l’étude de Remy de Gourmont intitulée « La littérature Maldoror[3] », parue en 1891 au Mercure de France. Pour ce qui est de la réception sud-américaine, les choses sont différentes : 1896 est aussi l’année de la publication de Los Raros[4], le recueil de Rubén Dario qui va faire connaître Lautréamont dans son pays natal, et c’est donc le point de départ de son culte en Uruguay.

Revenons en France. Dès la publication de l’édition Genonceaux, en 1890, les Symbolistes font un accueil très mitigé à Maldoror. Ce n’est pas ici le lieu pour rappeler quels lecteurs se prirent d’engouement pour le livre, l’histoire est bien connue. Pourtant, à côté des auteurs qui encensent, on peut s’étonner au contraire du silence de quelques autres : Verlaine, qui ne voulut jamais en parler, Mallarmé, qui se tint coi également, Edmond de Goncourt, Marcel Schwob, Pierre Louÿs et, plus surprenant encore, Paul Valéry qui l’avait bien lu dans sa jeunesse mais feignit l’amnésie dans les années 1920[5]. C’est aussi que l’œuvre d’Isidore Ducasse divise. On recueille sur sa popularité parmi les auteurs des années 1890 des témoignages fort contradictoires : Gide affirme, par méconnaissance, que l’influence d’Isidore Ducasse sur le XIXe siècle a été nulle[6], alors que Paul Dermée écrit que « nul, jadis, ne sentit Lautréamont près de son cœur[7] ». Edouard Dujardin affirme : « Pendant toute la période symboliste, je n’ai pas entendu prononcer une seule fois le nom de Lautréamont et, comme je ne vivais aucunement en sauvage, j’ai tout lieu de croire qu’il était aussi inconnu à mes camarades qu’à moi-même.[8]  » Et comme un cinglant démenti, Albert Boissière : « Nous étions au Quartier plus de quatre-vingts rimeurs, sur la galère symboliste, à savoir par cœur Les Chants de Maldoror d’Isidore Ducasse.[9] » ou encore Paul Fort confiant à Maurice Saillet que Ducasse était accepté de « tous les symbolistes sans distinction ! de Schwob à Gourmont, de Jarry à Kahn, de Griffin à Régnier, de Rachilde à Krysinska, de X à X, – pas par Verlaine.[10] » Enfin, il est nommé une seule fois dans l’Enquête sur l’évolution littéraire de Jules Huret, mais figure dans le Rapport à M. le Ministre de l’Instruction publique et des Beaux-Arts sur le mouvement poétique français de 1867 à 1900 de Catulle Mendès et dans les Portraits du Prochain Siècle de Charles-Henry Hirsch. On a autant de témoignages d’admiration qui relèvent presque du culte religieux que de marques de mépris. Dans ce registre, on peut relever les propos d’un Jean Lorrain répondant à Rachilde qui le supplie d’écrire un article : « Je suis malade de cette lecture. Je trouve cela du satanisme en chambre, d’un coco diabolique… On a beau s’intituler de Lautréamont, on n’a pas le droit d’être embêtant comme ça. Ce monsieur qui a un crabe dans le cœur et des grenouilles sous les aisselles ne m’intéresse pas du tout. Je crois que j’aimais mieux la correctionnelle…[11] » ou encore Octave Mirbeau, s’indignant d’une comparaison avec un livre de la même Rachilde et parlant des  « Chants de Maldoror qui ne sont que de l’horreur, que de la perversité de collégien.[12] » Enfin, beaucoup d’auteurs qui dans leur jeunesse ont admiré, commenté et imité les Chants, s’en seront détournés vingt ans plus tard, comme plusieurs Jeune Belgique, ou Maurice Maeterlinck, qualifiant le texte d’illisible[13]. La réception dans les cercles symbolistes est donc polémique, mais en cela, on constate qu’elle est bien réelle et qu’elle est un phénomène littéraire dont on parle, et non une curiosité réservée à quelques bibliophiles fin-de-siècle.

En revanche, après cette courte période où l’on débat autour du livre fou du comte de Lautréamont, le silence va peu à peu s’établir, à partir de 1895, les enthousiasmes s’essouffler, et quelques voix discordantes continuent de vitupérer contre cette littérature qui n’en est pas une (par exemple, l’article fameux d’Henri Duvernois intitulé de manière éloquente « La fleur de mauvais goût[14] »). Au tournant du siècle, plus personne ou presque ne parle de Lautréamont. Alfred Jarry a progressivement réussi à se détacher de son modèle, Gourmont ne l’évoque plus que par allusions imprécises – et toujours les mêmes – et il faudra finalement attendre 1914 pour que Paul Fort réédite le Chant Premier dans sa revue Vers et Prose[15], à peu près au moment où Valery Larbaud fait paraître dans La Phalange une étude sur Ducasse[16].

Ce bref panorama que nous avons voulu retracer de manière un peu succincte tend à montrer qu’il existe bien un « purgatoire » dans lequel Isidore Ducasse est retombé entre 1895 et 1914. Il ne semble plus être une influence majeure et on ne s’étonne guère de ne pas trouver une seule référence à son œuvre sous la plume d’Apollinaire, par exemple. On pourra objecter qu’il est encore parfois lu, par exemple par Gide qui en 1906 seulement découvre le Chant VI et confie à son journal un enthousiasme qu’il ne communiquera pourtant pas publiquement. Le fait est que Ducasse semble traverser le désert en ces premières années du siècle.

Alors que nous effectuions quelques recherches liées à nos travaux, nous avons entrepris d’utiliser Google Books et son outil Ngram, qui rend compte, par une courbe, des occurrences d’un mot dans un corpus défini chronologiquement. Cette recherche n’a rien d’extraordinaire en soi, néanmoins, avec les progrès de l’Internet, de nouveaux documents sont numérisés chaque jour et la découverte récente qu’a faite Jean-Pierre Goldenstein[17] nous a incité à faire quelques recherches de notre côté. Nous avons défini la période 1900-1914 et avons successivement cherché les mots « Isidore Ducasse », « Maldoror » et « Lautréamont[18] ». Il a ensuite fallu faire un tri et laisser notamment de côté les renvois à des textes déjà connus. Finalement, ce sont quinze mentions que nous croyons inédites que nous pouvons présenter ici. Certaines sont anecdotiques, d’autres plus intéressantes, l’une d’elle enfin est étonnante et vient compléter un dossier déjà rempli. Quoiqu’il en soit, il faut garder à l’esprit que tous ces chroniqueurs et critiques écrivent à une époque où Ducasse et son œuvre de cabanon ont été remisés depuis déjà cinq ans, mais visiblement, il hante encore la mémoire de certains en ce symbolisme finissant, preuve qu’il fut, dans les années 1890, un élément bien réel du paysage littéraire.

Jean de Villiot, En Virginie, 1901

Cet ouvrage ne me parlait guère, et la date m’a interpellé parce qu’elle correspond vraiment à ce passage à vide. En fait, plusieurs éléments rendent ce livre intéressant, à commencer par son titre complet, En Virginie, épisode de la Guerre de sécession, précédé d’une étude sur l’esclavage et les punitions corporelles en Amérique[19]. Il s’agit donc d’un essai historique. Le nom de l’éditeur parlera davantage aux lecteurs des Cahiers Lautréamont puisqu’il s’agit de Charles Carrington. En effet, dans les Cahiers de 1991, la rubrique « Glose et Glanes » relevait déjà, de ce Carrington une Etude sur la flagellation à travers le monde aux points de vue historique, médical, religieux, domestique et conjugal[20]. Dans l’ouvrage de Villiot, la référence à Lautréamont est bien celle qui avait été relevée chez Carrington, elle est ici insérée dans l’appendice, une Bibliographie raisonnée des principaux ouvrages français et anglais sur la flagellation que l’on doit probablement à l’éditeur. A la page 259, la bibliographie évoque l’Etude sur la flagellation de Carrington dont elle recopie la préface. Voici ce que l’on peut y lire pp.263-264 :

L’homme a de tout temps cherché et trouvé dans la souffrance et dans l’infliction de douleurs corporelles une âpre jouissance ; il n’a pas seulement puisé d’étranges sensations dans son propre martyre, mais il a aussi joui d’étrange, de cynique, et, disons-le, de révoltante façon des tortures infligées. Dans Les Chants de Maldoror (Paris et Bruxelles, chez tous les libraires, 1874, in-18), nous cueillons ce passage qui le dit bien : « … Tu auras fait le mal à un être humain et tu seras aimé du même être : c’est le bonheur le plus grand que l’on puisse concevoir. »

Il est probable que Carrington lui-même, en tant qu’éditeur de Villiot, ait insisté pour insérer sa préface entière, qui occupe à elle seule six pages de cette bibliographie censée être « raisonnée ». On peut se demander comment cet homme en vient à évoquer Maldoror, livre qui tend alors vers l’oubli, dans une étude portant sur les sévices corporels : comment avait-il eu connaissance de l’œuvre ? Fait étonnant, mais pas inexplicable, alors qu’il habite Paris, il renvoie à l’édition Rozez plutôt qu’à celle de Genonceaux, qui était pourtant encore en train de pourrir dans les bacs des libraires.

Charles Le Goffic, La littérature française au XIXème siècle, 1910

Charles Le Goffic, le futur académicien, signa à partir de 1909 une étude en deux tomes, La littérature française au XIXème siècle[21]. Au tout début du tome 2, aux pages 26 et 27, alors qu’il évoque la naissance du Symbolisme, il ajoute cette note en bas de page :

Ne serait-ce point encore ici, parmi les « précurseurs », qu’il faudrait faire place à l’auteur des Chants de Maldoror, cet étrange Isidore Ducasse, qui, sous le ronflant pseudonyme de comte de Lautréamont, publia, de 1868 à 1874 [sic], sans qu’on ait jamais bien su s’ils étaient le fait d’un mystificateur ou d’un fou, des « proses » et des poésies dont se réclama plus tard une partie du symbolisme ? « Chants surprenants…, magnifique coup de génie, presque inexplicable », dit Remy de Gourmont ; aegri somnia, disent les autres. Mais les deux opinions se peuvent concilier.

Le Goffic rapporte des informations de seconde main, il cite vaguement Gourmont sans trop lui donner de crédit, reprend la thèse bien connue de la folie de l’auteur, mais l’erreur, ou plutôt l’imprécision sur la date de mort (qu’il confond avec la date de publication de l’édition Rozez) semble montrer qu’il n’a guère mené ses recherches avec beaucoup de sérieux. Le fait qu’Isidore Ducasse se trouve relégué en note de bas de page est d’ailleurs révélateur : Rimbaud, lui, apparaît dans le texte. Finalement, l’auteur, qui semble éprouver un intérêt assez médiocre pour les Chants de Maldoror, ne tranche pas la question de la folie.

Marcel Coulon, Témoignages, volume 2, 1912

Marcel Coulon publia entre 1911 et 1913 une série de témoignages qui sont autant d’opinions littéraires. Il accorda une attention particulière à la figure de Gourmont, qui fit l’objet de plusieurs essais. C’est dans l’un d’eux qu’au tome 2[22] il évoque à son tour Lautréamont : alors qu’il disserte sur « les assises de Remy de Gourmont » et en particulier sur son rapport à l’idéalisme, il se penche sur les critiques du Livre des Masques pour observer comme « un génie psychologue armé par l’idéalisme peut tirer des manifestations les plus diverses ». Après d’autres considérations sur ce même ouvrage et sur la finesse du critique Gourmont, nous lisons p.140 :

Il y a aux Masques, il y avait, dans le symbolisme et autour, plus d’un cas exceptionnel. Prenez le pire d’entre eux : cet Isidore Ducasse, qui signa du pseudonyme de Lautréamont (1868) les Chants de Maldoror, et voyez ce qu’il a tiré de cette démence. Voyez-le déterminant les influences littéraires qui ont agi sur ce déséquilibré digne de Réja ; qualifiant d’une manière précise la valeur d’un livre que tant d’autres ont jugé indigne d’une seule des minutes qu’ils dispensent à tant d’écrivains comme on en ramasse à la pelle ; sortant d’un formidable fatras quelques images définitives ; établissant entre ce texte et la peinture d’Odilon Redon un rapprochement suggestif. Et vous vous laisserez à dire, sur une citation invraisemblable de ce Maldoror : « Que de pages pondérées, honnêtes, de bonne et claire littérature je donnerais pour celle-ci, pour ces pelletées de mots et de phrases sous lesquelles il semble avoir voulu enterrer la raison elle-même. »

On oubliera l’erreur sur la date de publication des Chants sous le pseudonyme de Lautréamont, à une époque où le texte circule peu et où les informations bibliographiques fiables ne sont pas encore exactes. Fait amusant, l’outil Google Books que nous avons utilisé ne présentait que le début de cet extrait, et si nous n’avions pas été vérifier par nous même dans le texte, nous aurions certainement commis un contresens.

Rappelons que dans les Cahiers Lautréamont XLIX-L de 1999, la rubrique « Gloses et Glanes » relevait une mention dans la Vie de Rimbaud et de son œuvre, publiée par Marcel Coulon en 1929 au Mercure de France, où l’on peut lire : « [Le Rimbaud des Illuminations] nage en pleine démence morale, jusqu’à friser la démence positive, même celle des francs et insipides aliénés, celle du Ducasse des Chants de Maldoror. » Comment ce critique découvrit-il Maldoror, et surtout quand, cela reste à déterminer.

Francis de Miomandre, « Les poèmes de Léon-Paul Fargue », L’Art Moderne n°29, 21 juillet 1912

C’est une nouvelle fois en Belgique que l’on retrouve la trace de Ducasse. Nous sommes en 1912 et dans les pages de la revue L’Art Moderne, revue créée en 1881 qui fut concurrente de la Jeune Belgique et qui cita, durant ces années 1885-1895, Maldoror à plusieurs reprises, nous découvrons une chronique de Francis de Miomandre dédiée à Léon-Paul Fargue. Ce rapprochement est intéressant : on sait combien Fargue et Jarry se prirent en leur jeunesse d’affection pour le livre de Ducasse : cela est très net dans l’œuvre de Jarry, beaucoup moins en revanche chez Fargue qui ne s’est que rarement exprimé sur le Montévidéen. Le fait que ce rapprochement survienne en 1912 est également très intéressant : on sait que c’est en 1911 que Valery Larbaud est allé recopier les Poésies à la BNF et que c’est à cette période aussi que Fargue aurait eu pour projet d’écrire un article sur notre auteur, article qui devait permettre de communiquer les résultats de sa « minutieuse enquête » mais qui ne dépassa jamais le stade des brouillons. Peu importe, en 1911-1912, Fargue semble bel et bien occupé par Lautréamont, même s’il traite son sujet en dilettante : il échange au moins avec Larbaud sur la question.

Aussi, quand Francis de Miomandre doit rendre compte des Poèmes de Fargue, il termine ainsi son étude :

La poésie de M. Léon-Paul Fargue par sa rareté, son intensité, sa science ne ressemble à celle de personne d’aujourd’hui. Mais elle s’apparente assez étroitement à celle d’un Arthur Rimbaud dans Illuminations, à celle d’un Lautréamont dans les Chants de Maldoror. C’est la même fièvre, la même angoisse insomnieuse, un peu le même style. Mais Lautréamont est loin de s’être astreint à une telle concentration. Malade et un peu fou, il laisse le désordre de l’abondance diluer ses meilleures inspirations. Il divague, littéralement. Il ne sait ni s’arrêter, ni revenir sur ses pas. Il rencontre sur son chemin d’admirables fleurs de poésie, mais dans le lien de sa très belle langue, il met aussi bien, pêle-mêle avec ces fleurs, un ramas d’herbes quelconques. Il est sans choix, et très fatigant. Les Illuminations de Rimbaud sont d’une qualité infiniment plus solide.[23]

S’ensuit une comparaison entre Fargue et Rimbaud, où Fargue ressort grandi. Cette comparaison, bien que peu objective, s’appuie sur une intuition très juste. Le critique avait-il interrogé le poète, ou est-ce par pur hasard qu’il évoque Lautréamont comme une influence possible de Fargue ? On constate, encore une fois, que la thèse de la folie a la vie dure…

André du Fresnois, « Nous n’avons plus le goût du vice », Les Marches de l’Est n°7, 15 octobre 1911

Ma recherche sur Google Books m’avait donné une citation attribuée à Georges Ducrocq, tirée de son livre Les Marches de l’Est de 1912. Or, une recherche dans le volume s’était avérée très décevante. Georges Ducrocq réunit bel et bien plusieurs études sous ce titre, qu’il fait paraître ladite année, mais il s’agit en fait de considérations sur les provinces de l’est de la France, sur la Belgique, le Luxembourg, la Wallonie et l’ouest de l’Allemagne : autant d’études sur les héros locaux et l’héritage des fils de Charlemagne. Je ne voyais pas bien le rapport avec Lautréamont. En poussant les recherches, je me suis rendu compte que Les Marches de l’Est étaient aussi le titre d’une revue dont Georges Ducrocq était le directeur. L’année 1912 correspond au volume regroupant les numéros de 1911 : l’article que je cherchais était donc de 1911. Je n’eus pas trop de mal à le retrouver puisque j’avais la page, et surtout parce que son titre semblait tout à fait approprié à quelques élucubrations lautréamontiennes. L’auteur n’en était pas Ducrocq, mais André du Fresnois, et il s’agissait en apparence d’un compte-rendu d’une pièce d’Henri Lavedan jouée à la Comédie-Française, Le Goût du vice. Mais dès les premières lignes, du Fresnois écrit : « Il faut qu’il veuille bien excuser la liberté que je prends en donnant ces mots pour prétexte à un article où il ne sera pas question de la pièce. » Et même : « J’avouerai aussi que je n’ai point entendu la comédie de M. Lavedan. » En fait, le titre est un prétexte à une réflexion plus vaste sur le thème suivant : « nous n’avons plus le goût du vice ». Ainsi, du Fresnois fait le constat que la littérature actuelle n’a plus ces exhalaisons décadentes qu’elle avait encore quelques années plus tôt : le public a changé, ses attentes aussi. Et témoignant de ce changement, dès la page 2 :

Elle l’avait il n’y a pas longtemps encore, à l’époque où vivaient les derniers cousins ou les neveux de Baudelaire. Elle l’avait avec Barbey d’Aurevilly, Huysmans, Jean Lorrain, et tant d’autres moins notoires, depuis Tristan Corbière, le poète des Amours jaunes, jusqu’à l’énigmatique auteur des Chants de Maldoror, le comte de Lautréamont, pour ne citer que des Français. Verlaine avait un peu le goût du vice, avec la hantise de la pureté. Cette contrariété se retrouve d’ailleurs, et nécessairement, chez tous les auteurs dont nous parlons, l’un des deux sentiments ne pouvant être perçu que par opposition à l’autre. Presque tous les symbolistes à leurs débuts sacrifièrent au « démon de la perversité ».[24]

Plus loin, du Fresnois définit l’esprit baudelairien, comme il le nomme, en une « sorte de mélange de mélancolie romantique et de pessimisme philosophique ; c’est le dédain de ce qui est normal et la haine de ce qui est naturel ; c’est le vice révéré comme une élégance et une supériorité ». On aura reconnu là l’esprit de décadence, et Lautréamont a été rangé parmi les décadents sans aucune réserve.

La conclusion de l’article est assez piquante et laisse deviner quelle est l’opinion du critique sur ce type de littérature : « Nous n’avons plus le goût du vice : voilà le fait. Cela permet-il d’espérer que nos artistes vont retrouver le chemin de Paros ? Je n’en sais rien. En tout cas, il est certain qu’ils ont perdu celui de Bicêtre. » Une nouvelle fois, Lautréamont parmi les fous.

Georges Polti, La Revue de Hollande n°6, décembre 1915

Dans sa première année, la Revue de Hollande publia de courts textes en prose sous la rubrique « Courrier d’Orient ». On lisait cette note de la rédaction : « Le courrier nous apporter les lignes que nous publions ci-après. Elles nous ont semblé contenir les prémisses d’un talent original et délicat. Le jeune Oriental, signataire de ces « Réflexions », est un poète et un ami de la France : double titre à notre sympathie. » Le « jeune Oriental » en question se prénommait Georges Polti, il était bel et bien français, quoi que né en 1868 à Providence. Frère de l’architecte Julien Polti, on retiendrait surtout de lui ses travaux sur le théâtre et notamment sa théorie des trente-six situations dramatiques.

Après un premier paragraphe à propos d’une jeune femme et d’une rose, le ton mélancolique est posé. Polti songe alors au temps qui passe et il écrit :

A vingt ans nous avons aimé Ronsard, Chénier et Musset. Plus tard notre goût, affiné, (ou perverti ?), nous a portés vers Laforgue, Rimbaud et Lautréamont. La quarantaine est proche: admirons Boileau, Augier et Bazin.[25]

La suite du texte, écrit à Ispahan, évoque les crépuscules automnaux qui tombent doucement sur une ville orientale. La couleur locale est très présente, mais il n’est plus question de Lautréamont.

Vingt ans pour un auteur né en 1868, cela nous amène aux années 1890 et l’on peut donc conclure que Polti fut certainement l’un des lecteurs de l’édition Genonceaux, ou bien, plus improbable mais il faudrait se renseigner sur la vie de cet homme, l’un des témoins de la découverte belge des années 1885. Quoiqu’il en soit, la parenthèse qui s’interroge sur le bien-fondé de cette littérature d’adolescence semble marquer une prise de distance assez classique chez les anciens symbolistes revenus de leur Lautréamont avec l’âge.

À propos de A. t’Serstevens : Pierre Quillard, « Revue de la Quinzaine », Mercure de France, 1911

André t’Serstevens était un écrivain belge né en 1886 et mort en 1974. Ce fut un ami fidèle de Blaise Cendrars, lui aussi attiré par Lautréamont, et comme l’avait montré Jean-Louis Debauve[26], t’Serstevens fut responsable de la réédition de 1927 chez Blanchetière. Ce qui nous importe ici davantage, c’est de savoir qu’il publia son premier recueil, Poèmes en prose[27], en 1911. Dès ses premiers pas en littérature, t’Serstevens eut le privilège d’être comparé à Lautréamont. Nous allons présenter deux articles qui tissent ce parallèle, aussi serait-il peut-être bon de se replonger dans la lecture de ce recueil dont l’influence maldororienne pourrait être avérée.

Dans la livraison du 16 avril 1911, Pierre Quillard écrit ainsi (juste avant un article de Rachilde) :

Un redoutable verset de Zarathoustra interdit au profane vulgaire l’accès des poèmes en prose de M.A. t’Serstevens, le verset où le sage d’entre les sages s’écrie : « Pleine volupté ! Cependant je veux avoir des haies autour de mes pensées et même autour de mes paroles, afin que dans mes jardins les cochons ne fassent pas irruption. » Pensées et paroles se défendent assez bien toutes seules contre les intrus, dans cet étrange recueil : imprécations, grossièretés blasphématoires, frénésie de luxure, d’obscénités et de vocables scatologiques, délire d’un Lautréamont mieux ordonné et plus conscient et, par un contraste qui n’est pas sans précédent, rêve mystique de l’absolu et jeux subtils de la dialectique platonicienne.[28]

A lire cette présentation, il semble bien que l’on soit en présence d’une nouvelle tentative de « littérature Maldoror ».

À propos de A. t’Serstevens : E. Sansot, Annales des lettres françaises, février 1911

E. Sansot édita, en 1906, un Almanach des lettres françaises qui l’incita, à partir de l’année suivante, à publier des Annales des lettres françaises. La série se prolongea jusqu’en 1912. Chaque tome avait pour ambition de rendre compte de toutes les sorties de l’année et de tous les évènements liés à l’année en cours. Sansot faisait appel à de nombreux collaborateurs pour rédiger des notices et des critiques. Le tout paraissait ensuite sous la forme d’un volume résumant dans chaque domaine (théâtre, poésie, roman, etc.) ce qu’il fallait retenir de l’année en cours, les Annales séparant, pour le bien-être du lecteur paresseux, le bon grain de l’ivraie dans la production littéraire.

Or, pour le mois de février 1911, un collaborateur se charge de répertorier les « quelques plaquettes que les poètes mettent en circulation, afin de ne point se faire oublier ou pour tenter de se faire connaître ». L’auteur de cette note est Talasan Giafféri, qui s’occupe de toute la section poésie des Annales de l’année 1911. Après plusieurs publications de poètes un peu oubliés, vient la plaquette des Poèmes en prose d’André t’Serstevens :

M.A. t’Serstevens est un poète maudit dans le genre de Lautréamont. Mais les vices et les stupres qu’il étale si complaisamment dans ses Poèmes en prose ne sont pas revêtus de la magie glorieuse du verbe qui métamorphose la boue en or, et n’ont pas cet accent de grandeur infernale qui donne tant de pathétique aux Chants de Maldoror. L’auteur a cependant une imagination excessive et ne manque pas d’érudition. Il pourrait, nous semble-t-il, faire plus adroitement usage de ses dons, abandonner les gros mots dont la grossièreté n’est point suffisante pour décerner au poète du génie et, si son tempérament le porte irrésistiblement vers les amours farouches et étranges, faire en sorte que la Pureté de son style fasse pardonner l’Impureté de sa nature.[29]

Les Marges, revue de littérature et d’art, vol.13, 1914

Google Books nous a également indiqué un résultat plus décevant en nous orientant vers la revue Les Marges[30]. Nous lisions en effet ceci : « Sur le néo-classicisme (à propos d’un livre inconnu de Ducasse, l’auteur de Maldoror). M. Pierre Lasserre et les critiques de l’école monarchiste eux- mêmes n’ont fait que reprendre, purifier et revivifier les idées et les théories qui datent du […] ». Intrigué par cette comparaison, nous avons été consulter la page 298 du volume pour constater qu’il ne s’agissait que d’une reproduction d’un extrait de l’article de Valery Larbaud. Cela prouve néanmoins que l’article de La Phalange qui, rappelons-le, remettait en lumière l’existence des Poésies d’Isidore Ducasse, fut relayé par d’autres revues dans la presse et dut ainsi avoir une certaine notoriété en son temps.

Encore E. Sansot et son Almanach des Lettres Françaises

                Le nom de Sansot est à nouveau ressorti de nos recherches sur Google Books, et cette fois la découverte est intéressante. Dans son Almanach[31] de 1906, Sansot donnait la parole, pour une chronique poétique, à un critique qui n’est pas totalement inconnu sur la question lautréamontienne : Maurice Le Blond, l’auteur des Documents sur le naturisme[32]. En effet, dans ce périodique paru entre 1895 et 1896, l’auteur fait le procès de la littérature décadente et de toute une tradition romantique. Au contraire, une esthétique vitaliste est prônée, d’où jailliront Les Nourritures terrestres d’André Gide. Pour Maurice Le Blond, déjà en 1895 il ne faisait aucun doute que le décadentisme était mort et « les contaminés d’Huysmans et de Maldoror, les bâtards du symbolisme, les Montesquiou en miniature » avaient fait leur temps. Cette citation était déjà relevée par Maurice Saillet, mais il faudrait peut-être s’interroger sur la haine tenace que Le Blond semble vouer à Maldoror dont il fait le symbole de la littérature néfaste. En effet, dans l’almanach de Sansot, il ajoute onze années plus tard en parlant d’Adolphe Retté :

Ce garçon bien équilibré, pourvu d’une surabondante vitalité se laissa donc pénétrer par cette atmosphère d’esthétisme maladif qui enveloppait alors le monde artistique et littéraire. On le vit s’intoxiquer de ces « divins poisons » subtilement distillés par Baudelaire et par Lautréamont, vagabonder du mysticisme à l’anarchie, se proclamer l’adepte des pires cocasseries prosodiques et linguistiques, dépenser dans toutes ces aventures les flammes les plus généreuses de sa jeunesse. Mais, voici qu’un beau matin, M. Retté s’aperçut qu’il faisait fausse route, que tout ce tapage et cette fumée n’étaient que leurre et que mensonge.[33]

C’est presque trop d’honneurs que de placer si haut l’influence de Maldoror sur la génération de Retté !

Charles-Henry Hirsch, infatigable lecteur de Lautréamont

De Charles-Henry Hirsch, les ducassiens connaissent surtout sa très enthousiaste notice sur l’auteur des Chants de Maldoror dans les Portraits du prochain siècle, parus en 1894[34]. Rappelons brièvement le contenu de ce texte : Hirsch explique que Ducasse est mort jeune et qu’il pressentait certainement sa mort, qu’il a vécu une vie de souffrance qui a affecté son âme. Son œuvre est donc une sorte de course vers la damnation. Dans un style très lyrique, le critique nous dépeint pour la première fois le Ducasse prophète social que vont forger les surréalistes, un jeune homme aux rêves grandioses, qui aura voulu changer le monde et renouveler l’humanité. Hirsch, qui écorche le nom d’Isidore en un mystérieux « J. Ducasse » (ce qui semble montrer que sous l’emphase employée, il y a aussi une méconnaissance du texte), le place parmi les précurseurs du symbolisme puisqu’il aurait été l’un des premiers à discerner le pouvoir évocateur du symbole. Cette lecture, malgré ses excès, est très intéressante : le jeune Charles-Henry Hirsch, alors très jeune, cherche à concilier la doctrine de l’Art pour l’Art avec une littérature sociale. Face à l’enthousiasme qu’il manifeste pour Ducasse, on pourrait penser qu’il a particulièrement goûté les Chants. Si ce fut le cas, l’impression fut aussi très éphémère. D’autres évocations de Ducasse sous la plume de Hirsch avaient déjà été relevées.

Dans le numéro de janvier-mars 1911 de la revue Vers et prose, dans un discours en l’honneur de Paul Fort, Hirsch évoquait la génération de 1890 en ces termes : « Les idéologies de Maurice Barrès nous excitaient l’intelligence et nous apprenaient la pratique du style. Leur sensibilité délicate nous préparait mal, je dois le dire, aux malédictions excessives dont Lautréamont faisait l’essentiel des Chants de Maldoror.[35] » Le terme « excessif » vient tempérer un peu l’enthousiasme d’il y a vingt ans. En 1919, dans le Mercure de France du premier juillet, Hirsch réagissait à la réédition des Poésies par les surréalistes dans leur revue Littérature par un nouveau reniement : « Les outrances de Ducasse, en 1870, ont le timbre des manifestes par lesquels les jeunes gens de 1919 convoitent une publicité littéraire antérieure à de sérieux travaux. On sait trop qu’il suffit qu’un écrivain ait très peu produit pour obtenir le brevet du génie. » Il fustige ensuite quelques « énormités » que Ducasse écrit dans Poésies, avec un ton moralisateur qui lui permet de ranger Ducasse aux côtés des bruyants poètes du surréalisme, opposés aux « vrais poètes qui travaillent droitement. » On voit ainsi, en l’espace de vingt-cinq ans, un reniement complet s’opérer progressivement.

Nos recherches nous ont mené à une quatrième évocation de Lautréamont sous la plume de Charles-Henry Hirsch. C’est encore dans la « Revue des livres » du Mercure de France, le 16 mai 1914, et cette fois, Lautréamont est employé à propos d’un poète qui ne l’a pourtant jamais nommé, Guillaume Apollinaire :

Cette fois (15 avril), Les soirées de Paris donnent « huit reproductions d’après les récents tableaux de Georges Braque ». Que l’auteur intitule ses œuvres : « Portrait de femme » ou « Nature morte », on pourrait déplacer le titre sans désorienter le spectateur. Pour peu que la revue persévère, elle constituera une collection inappréciable de rébus à l’usage des gens de loisir, s’il en est encore dans un demi-siècle d’ici, quand florira le collectivisme. Le texte n’est pas toujours sans participer de cette tendance à surprendre. M. Guillaume Apollinaire, de tous les signes de ponctuation, ne retient que les points de suspension et que le point d’exclamation, pour en accidenter ses poèmes. Ils sont d’un humoriste qui aurait lu les premiers vers de M. Franc-Nohain et se serait promis de les dépasser. M. Apollinaire ne saurait croire qu’il y soit parvenu, parce qu’il n’admettra pas volontiers cette parenté. Celle d’un Lautréamont lui conviendrait mieux sans doute. Nos lecteurs décideront, d’après ce bref fragment […] [36]

La fin de l’article propose le poème « Rotsoge ». On constate que la position de Hirsch se radicalise progressivement vers un conservatisme tenace, il exprime son hostilité au cubisme, à la modernité poétique de l’esprit nouveau, comme il le fera plus tard envers le surréalisme. La manière dont il évoque Lautréamont est à nouveau péjorative, comme s’il était implicitement associé à une poésie du délire verbal.

Louis Morin, « La Bourgeoisie marche », Revue des Quat’Saisons n°3, juillet-octobre 1900

Avant de conclure avec les dernières des références trouvées, j’ouvre ici une parenthèse et je remercie tout particulièrement Marie-France David-de Palacio pour m’avoir communiqué cette évocation qu’elle a trouvée dans ses propres lectures. Comme elle se situe dans la même période du « purgatoire de Maldoror », je profite de cet article pour relayer cette trouvaille : elle se trouve dans la revue de Louis Morin, la Revue des Quat’Saisons, dans le numéro 3 de juillet-octobre 1900. Dans un article très satirique intitulé « La Bourgeoisie marche », Morin s’interroge sur les goûts littéraires de la bourgeoisie de 1900. Il raconte un voyage en train où il observe les lectures des bourgeois de la première classe et constate que la littérature décadente et polissonne est devenue à la mode désormais. Au cours d’un échange avec son voisin de compartiment, un homme très haut placé et très savant, il rapporte ces propos :

Quant à vous, qui aimez les époques de décadence où l’art éclot plus librement sur le fumier du gâchis social (j’acceptai la pointe sans sourciller), vous allez être servi à souhait. Le frisson nouveau de Baudelaire, la petite secousse de Barrès sont joliment dépassés. Charlot et Bilitis peuvent continuer à s’amuser, les chèvre-pattes eux-mêmes n’ont plus guère d’attraits, puisqu’ils n’ont même pas réussi à entraîner le ministre dans les bosquets de lauriers-roses de Parallèlement ; le public veut des sensations plus vives : un peu de sang, quelques supplices ne lui déplaisent pas, au contraire, et l’on entend de nouveau, dans l’ombre, chanter Maldoror et ricaner le Marquis. La bourgeoisie marche, comme on dit sur votre butte, elle ne sait trop dans quoi, ni vers quoi, c’est un peu comme cela que les vers marchent dans le fromage.[37]

Ce constat est-il à prendre au sérieux ? Maldoror serait-il, après 1895, devenu tellement grand public qu’il aurait lassé les littérateurs ? On pensait sa diffusion clandestine et souterraine, voilà qui va à l’encontre de l’image du « purgatoire ». Quoi qu’il en soit, force est de constater que tous les auteurs que nous avons évoqués citent Lautréamont ou Maldoror sans forcément nommer l’œuvre, comme si cela n’était pas nécessaire : c’est donc la preuve qu’elle est suffisamment connue pour que les lecteurs sachent que mettre derrière ce nom. Ainsi, Duvernois n’a pas exhumé une œuvre oubliée pour mieux la fustiger, il s’est attaqué à une œuvre qui symbolisait très bien les excès d’une certaine littérature, un symbole un peu poussiéreux certes, mais encore dans l’esprit des gens.

Une nouvelle évocation de Ducasse sous la plume de Gourmont

Nous terminons ce relevé par deux dernières trouvailles assez étonnantes. Parmi les résultats indiqués sur Google Books, une page me renvoyait à l’Enquête sur l’évolution littéraire[38] de Jules Huret. Cet ouvrage avait eu pour but de collecter les opinions des littérateurs de la fin du siècle sur leur époque, les écoles actuelles et les tendances de demain, et sa publication avait fait date. On a souvent pu lire que la seule évocation de Lautréamont était due à Gustave Kahn, et comme elle était en plus péjorative, cela suffisait à prouver que Ducasse peinait à s’imposer dans les milieux symbolistes (rappelons que Kahn dénonce ceux qui oublient « Rimbaud, un très grand poète qu’on oublie et que Lautréamont remplace d’une façon très insuffisante »). Il est vrai que si l’on s’en tient à l’index à la fin du volume, Lautréamont n’apparaît qu’une seule fois et il n’y a aucun Ducasse ni aucun Maldoror.

En réalité, la notice sur Remy de Gourmont contient elle aussi une évocation de Lautréamont qui semble ne pas avoir été relevée jusque là. Elle ne figure pas non plus dans le petit volume de Christian Buat qui réunit les écrits de Gourmont sur Lautréamont[39]. Voici donc les propos de Gourmont rapportés par Jules Huret à la page 141 de son enquête :

La prose, c’est le roman, le roman libéré des vieux harnois : il ne s’est pas renouvelé aussi vite que la poésie. Il n’y a pas, hormis Huysmans, de maître à comparer à ceux d’hier, à Flaubert, à Barbey d’Aurevilly, aux Goncourt ; il n’y a même pas un fou lucide qui nous jette dans les jambes quelques Chants de Maldoror. Les psychologues s’éteignent un à un, comme les bougies d’un candélabre, en les salons où ils fréquentent. Seuls brillent, dans la pénombre, Barrès alimenté par l’ironie et Margueritte dont la flamme est une âme. Quant aux naturalistes de la dernière heure, Descaves, si consciencieux artiste, les représente, et y il suffit ; et d’entre les inclassables, enfin, surgissent un étrange et presque ténébreux fantaisiste, un enfant (terrible) de l’auteur des Diaboliques, Jean Lorrain, G. de Sainte-Croix, romancier subtil, incorruptible critique, et ce brodeur de si fines étoles, F. Poictevin.

Faisant un constat sur l’état du roman en 1891, Gourmont exprime son manque d’intérêt sur le genre. Retenons bien la date : nous sommes en 1891, année de « La Littérature Maldoror ». Gourmont a en permanence Maldoror à l’esprit. On constate une nouvelle fois que la position du critique est ambiguë, quant à la folie, puisqu’il parle cette fois d’un « fou lucide » : il semble plutôt plaider en faveur de la folie, même si celle-ci peut être créatrice. Enfin, les Chants de Maldoror sont présentés comme un cataclysme qui viendrait révolutionner le genre littéraire.

La Jeune Belgique parle de Lautréamont

L’histoire de la redécouverte de Lautréamont par la Jeune Belgique a été contée bien des fois et ne cache plus grand mystère. La publication de la strophe 11 du Chant Premier dans le numéro d’octobre 1885 sous le titre « Maldoror » et attribuée à un certain « Vicomte de Lautréamont » provoqua un engouement assez relatif chez les écrivains belges. On a coutume de dire qu’à part Gilkin, qui était déjà très baudelairien, l’impact fut limité et le choc provoqué par cette trouvaille retomba bien vite sans plus de conséquences. Gilkin aurait dû faire paraître une étude, mais sa paresse en décida autrement, et bien souvent on peut lire dans la critique ducassienne qu’il ne fut plus question de Lautréamont dans les pages de la revue. Cette idée est confirmée par Valère Gille, qui s’est fait le témoin indirect de cette découverte et qui demanda un jour à Gilkin pourquoi on ne lisait plus rien de cet auteur mystérieux. Or, il semblerait que la mémoire de Valère Gille lui ait ici joué un tour. Au cours de l’année 1890, suite à la mort brutale de Max Waller, Valère Gille lui-même succède à la direction de la revue (après une période de transition menée par Henry Maubel). On peut alors y lire quelques Proses lyriques d’Arnold Goffin, des poèmes en prose d’inspiration maldororienne qu’il publie régulièrement depuis 1887. En 1891, l’une des proses lyriques sera explicitement dédiée à « Maldoror ». On peut se demander à quand remonte la lecture de Maldoror par Arnold Goffin, mais il nous est facile de reconstituer son itinéraire de lecteur.

Goffin découvrit Maldoror dans les pages de la Jeune Belgique de 1885. Dans ses textes publiés en 1887, on trouve déjà quelques influences maldororiennes très nettes. Malheureusement, ces Proses lyriques sont disséminées dans les différents numéros de la Jeune Belgique, et même parfois dans d’autres revues auxquelles collabore Arnold Goffin : les textes sont peu connus car tous n’ont pas été publiés dans un recueil et certains sont devenus assez difficiles d’accès. Outre la prose citée plus haut, parue dans le numéro de mars-avril 1891, on trouve une mention de Maldoror sous la plume d’Arnold Goffin dans des « Notes cursives » de janvier 1890 :

Cette singulièrement passionnante et décisive expérience : Découvrir un cerveau intact, une intelligence neuve, dans la plénitude de ses facultés d’enthousiasme, un être sensitif, compréhensif, mais d’imagination stérile ; le transplanter, soudain, des terres classiques dont il sortirait, au milieu de la serre surchauffée et ardente où s’érigent les vertigineuses floraisons des Fleurs du mal ; féconder l’humus, ivre de sève, de cet intellect avec les ferments exaspérés de la vision artistique moderne ; lire et commenter à l’adolescent élu, les pages de l’extraordinaire anthologie : Baudelaire, Poe, Huysmans, Dostoïewsky, Villiers, Barbey, Verlaine, Mallarmé et ce monstrueux Maldoror ; lui donner à feuilleter un idéal album […] ; le saturer de quelque ténébreuse musique, d’harmonies triomphales et funèbres.

Maléfiquement, l’assiéger des savantes et compliquées circonvallations des cercles de plus en plus concentriques, de ce merveilleux sortilège ; lui faire subir, enfin, par une patiente et intensive culture, une sorte de complet déviement de la colonne cérébrale, un irréparable désorbitement ; le transmuer en un être saturnien, lunaire, – privé de ce tout puissant contrepoids : la force créatrice.

Et, surtout, ne pas se surprendre à aimer son élève ; car – quel dénouement s’offre à une pareille aventure ![40]

A la lecture de ce texte, on pense aussitôt à plusieurs strophes de Maldoror où le personnage éponyme se donne pour tâche de corrompre une jeune conscience. D’autant plus que Maldoror apparaît en toutes lettres parmi les extraits de l’anthologie de la littérature du mal que Goffin voudrait composer. Relégué en fin de liste, il dispose d’une place de choix, après les maîtres du symbolisme et surtout, seul texte cité par un titre précis au lieu du nom de l’auteur et accompagné d’un adjectif qualificatif : « monstrueux ». Faut-il y lire l’influence du Désespéré de Bloy, que les Jeunes Belgique connaissaient, où le livre était lui aussi qualifié de « monstre » ? Rappelons que la strophe 11 du Chant Premier, publiée dans la Jeune Belgique, évoquait aussi la tentation de corrompre une âme innocente.

Le parcours de Goffin, lecteur de Maldoror, est assez typique de celui de bien des auteurs belges. Après une jeunesse à faire de la littérature symboliste et décadente, il traduit Saint François d’Assise et se convertit au catholicisme. Il renonce alors à la poésie et se tourne vers la critique d’art. Frans de Haes, qui a beaucoup écrit sur les lectures de Maldoror par les Jeunes Belgique, écrit que le style de Goffin est imprégné de métaphores hyperboliques et abstraites qui montrent une lecture des Chants dont il ne garde que les traits les plus marquants. Haes qualifie cette lecture de « puritaine », une sorte d’enrôlement de Lautréamont sous la bannière symboliste[41]. Aussi le dernier geste de Goffin, quand il évoque Lautréamont, est celui du reniement : dans la Société Nouvelle, le 31 août 1891, il écrit une étude très agressive sur Mallarmé qui doit être suivie d’autres études, dont une sur l’auteur de Maldoror. Celle-ci ne verra pas le jour, mais l’article se termine sur ces mots : « Redon, en ce cas, et jusqu’à Lautréamont, auraient droit à être proclamés chefs d’école ! – Les Chants de Maldoror peuvent à peine être considérés comme une œuvre d’art.[42] ». En avril, il imitait encore le style Maldoror dans ses Proses lyriques, et le voici, en août, reniant totalement la qualité artistique de son modèle de plusieurs années. Contrairement à Frans de Haes, nous pensons pour notre part qu’Arnold Goffin a pratiqué Lautréamont avec assiduité pendant quelques années, sa lecture et l’influence que l’auteur a pu avoir sur ses proses serait donc à réexaminer attentivement.

Cette même année 1890, au mois de février, Jacques Arnoux rend compte, dans la « Chronique Artistique », du Salon des XX de 1890. Au détour de sa conversation, on peut lire :

James Ensor est un des coloristes les plus parfaits des XX, il a des tons extraordinaires d’un Goya soudainement éclairé d’un midi incendié, des couleurs à scandales, comme ses sujets. Il fait penser à cette lignée terrible et maudite : Maldoror, Rimbaud. Scrutez ces oeuvres et vous y trouverez rendu le grotesque carnaval de la Vie, soudainement apparu à ceux qui en cherchèrent le but.[43]

Jules Destrée le cite encore en janvier 1892, dans une « Chronique littéraire » à propos du Thulé des Brumes d’Adolphe Retté : « Au surplus étaient venus Rimbaud, Mallarmé, Laforgue et cet incohérent splendide Maldoror, des contrées du rêve les plus récents et magnifiques suzerains. M. A. Retté est le cousin de tous ces seigneurs. » Et de même, Albert Giraud, rendant compte du Reliquaire d’Arthur Rimbaud : « Le visionnaire des Illuminations et d‘Une saison en Enfer n’est pas moins génial que le poète. Ces kaléidoscopes sont d’une richesse aveuglante et folle. Jamais, pas même chez Lautréamont, torrent plus splendide d’images énormes et féeriques ne roula, plus éperdument, au travers d’un cerveau de proie. Mais, au rebours des beaux poèmes du Reliquaire, ces admirables divagations ne sont que des ébauches, des cris sans suite lances au passant par un frénétique qui poursuit son ombre.[44] »

Terminons avec la Jeune Belgique pour signaler dans la rubrique « Memento » de novembre 1890 cette brève non-signée mais fort intéressante :

Dans La Plume, un nouvel article de Bloy : Cabanon de Prométhée. L’auteur, d’un Brelan d’excommuniés, consacre une longue étude à un livre prodigieux publié en Belgique, en 1869, et dont la Jeune Belgique publia des fragments, il y a quelques années.

Il s’agit des Chants de Maldoror, par le comte de Lautréamont. On se rappelle qu’après l’envoi, par nous, en France, de cette œuvre extraordinaire, Léon Bloy y consacra quelques lignes dans son Désespéré. La voix du grand écrivain fera-t-elle enfin sortir de l’ombre ce livre dont la place est marquée à côté des poèmes les plus beaux. Ici, en Belgique, nous n’avons pu que le faire connaître des rares et purs artistes qui nous secondent ; peut-être à Paris, où Léon Bloy en a voulu être le parrain, sera-t-il accueilli plus favorablement ? N’importe ! le fier écrivain du Désespéré était seul digne de présenter ce livre et nous l’en remercions.[45]

Il est donc faux d’écrire que la Jeune Belgique ne fit plus allusion aux Chants de Maldoror. La brève déplore le caractère confidentiel de cette diffusion – dont elle est responsable, puisque Gilkin renonça à écrire son étude – mais rappelle cependant, quoique approximativement (« des fragments » ? il n’y eut qu’une strophe de publiée), le rôle que joua la revue. Lautréamont semble conserver suffisamment d’importance, aux yeux des rédacteurs, pour que cela justifie une recension de l’article de Bloy. Pour preuve, la Jeune Belgique s’est aussi parfois faite indirectement la publiciste de Maldoror : en février 1887 tout d’abord, lorsque, dans la section « Boîte aux lettres », elle répond à la demande d’un lecteur : « J. GÉRARD. Verviers. La librairie Rozez doit avoir Les chants de Maldoror. Salve. » et dans la même rubrique, en novembre 1890: « 88. — O. COLSON, Liège. Vous trouverez encore quelques exemplaires des Chants de Maldoror chez Lacomblez, 33, rue des Paroissiens, à Bruxelles, au prix de fr. 3-50. Bien à vous. » Cette année 1890 voit la résurrection des Chants de Maldoror par le biais de l’édition Genonceaux et de l’article de Bloy, et la Jeune Belgique y contribue aussi. On a souvent dit qu’elle avait fait silence sur la réédition parisienne, en réalité elle la mentionna, fort discrètement il est vrai, dans son « Memento » de janvier 1891 (au moment précis de sa sortie donc) : « Chez Genonceaux : les Chants de Maldoror, par le comte de Lautréamont; édition de grand luxe, avec frontispice, au prix de 10 francs.[46] »

 

Conclusion

Il me semble difficile de conclure cette série de découvertes, certes mineures, mais cependant nombreuses. Il est très probable que certaines évocations du nom de Ducasse (ou de son pseudonyme, ou de son personnage) m’aient échappé. Chaque jour, de nouveaux textes sont numérisés et l’outil de recherche Google Books devient plus riche. Je ne saurais donc que trop me joindre à Jean-Pierre Goldenstein qui, dans ces mêmes Cahiers Lautréamont numériques, appelait à la « relance numérique des études maldororiennes ». Qui sait quels autres trésors un moteur de recherche, pourtant aussi compulsé que Google l’est chaque jour, recèle à l’abri des chercheurs, attendant d’être mis au jour ?

 

 


[1] Maurice Saillet, « Les Inventeurs de Maldoror », in Les Lettres Nouvelles, numéros 14 à 17, avril-juillet 1954. Articles repris dans Les Inventeurs de Maldoror, Cognac, Le Temps qu’il fait, 1992.

[2] Remy de Gourmont, Le Livre des Masques, Mercure de France, 1896.

[3] Remy de Gourmont, « La littérature Maldoror », Mercure de France, 1er février 1891.

[4] Rubén Dario, Los Raros, Buenos Aires, La Vasconia, 1896.

[5] Voir l’article de Jean-Paul Goujon sur « Les non-lecteurs d’Isidore Ducasse », Les lecteurs de Lautréamont, actes du quatrième colloque international sur Lautréamont, Cahiers Lautréamont XLVII-XLVIII, deuxième semestre 1998, Paris, Du Lérot.

[6] André Gide, « Préface », Le Disque Vert, numéro spécial, 1925.

[7] Paul Dermée, opinion communiquée pour Le Disque Vert, op.cit.

[8] Edouard Dujardin, opinion communiquée pour Le Disque Vert, op.cit.

[9] Albert Boissière, Le Collier du roi nègre, Pau, Bibliophile Cazalis, 1929.

[10] Maurice Saillet, op.cit.

[11] Lettre inédite du 22 décembre 1890, rendue publique par Jean Loize dans Arts, 22 juin 1951.

[12] Catalogue Le Bodo, 608, cité dans Organographes du Cymbalum pataphysicum, n°19-20, 4 avril 1983.

[13] Le Disque Vert, op.cit.

[14] Henri Duvernois, « La Fleur de Mauvais Goût », Je sais tout, 15 septembre 1911.

[15] Vers et prose, Paris, janvier-mars 1914. Il s’agit en fait du dernier numéro de la revue.

[16] Valery Larbaud, « Les Poésies d’Isidore Ducasse », La Phalange, Paris, 20 février 1914.

[17] Jean-Pierre Goldenstein, « D’un piège à rats perpétuel », Histoires littéraires n°50, avril-mai-juin 2012, repris sur le site des Cahiers Lautréamont numériques : https://cahierslautreamont.wordpress.com/2012/12/11/dun-piege-a-rats-perpetuel/

[18] Il faudrait d’ailleurs chercher également « Lucien Ducasse », « Maldolor », « Latréaumont », « Lautrémont » et autres orthographes fantaisistes, car il n’est pas rare, surtout à l’époque où il est quasi-inconnu, que l’on écorche le nom du poète et de son œuvre.

[19] Jean de Villiot, En Virginie, épisode de la Guerre de sécession, précédé d’une étude sur l’esclavage et les punitions corporelles en Amérique, Paris, C. Carrington, 1901.

[20] Etude sur la flagellation à travers le monde aux points de vue historique, médical, religieux, domestique et conjugal, Paris, Charles Carrington libraire-éditeur, 1899. Reprise l’année suivante dans un catalogue de l’éditeur, Catalogue général des publications de Charles Carrington, 1900. Voir les Cahiers Lautréamont, livraisons XVII-XVIII, premier semestre 1991 et livraisons XIX-XX, deuxième semestre 1991.

[21] Charles Le Goffic, La littérature française au XIXème siècle, tome 2, Paris, Bibliothèque Larousse, 1910.

[22] Marcel Coulon, Témoignages, deuxième série, Paris, Mercure de France, 1912.

[23] L’Art moderne, 32e année, Bruxelles, n°29, 21 juillet 1912, pp.225-226.

[24] Les Marches de l’Est, Paris, n°7, 15 octobre 1911, p.2.

[25] La Revue de Hollande, Paris-La Haye, vol.1, n°6, décembre 1915, pp.625-626.

[26] Jean-Louis Debauve, « Les Editions parisiennes des Chants et des Poésies, de La Sirène à Guy-Levis Mano », Maldoror hier et aujourd’hui, actes du sixième colloque international sur Lautréamont, Cahiers Lautréamont LXIII et LXIV, deuxième semestre 2002.

[27] André t’Serstevens, Poèmes en prose, Paris, A. Messein, 1911.

[28] Mercure de France, Paris, 16 avril 1911, p.803.

[29] Annales des lettres françaises, Paris, E. Sansot, 1911, p.50.

[30] Les Marges, Paris, Floury, volume 13, 1914, p.298.

[31] Almanach des lettres françaises, Paris, E. Sansot, 1906.

[32] Maurice Le Blond, Documents sur le naturisme, Paris, Léon Vanier, onze numéros, 1895-1896.

[33] Op.cit, p.186.

[34] Portraits du prochain siècle, Paris, E. Girard, 1894.

[35] Relevé par Jean-Jacques Lefrère in Cahiers Lautréamont, livraisons VII-VIII, 2e semestre 1988, où la notice est reproduite.

[36] Mercure de France, Paris, 16 mai 1914.

[37] Revue des Quat’Saisons n°3, paris, juillet-octobre 1900.

[38] Jules Huret, Enquête sur l’évolution littéraire, Paris, Bibliothèque-Charpentier, 1891.

[39] Remy de Gourmont, Sur Lautréamont, textes choisis et présentés par Christian Buat, Paris, Editions du Sandre, 2010.

[40] Arnold Goffin, « Notes cursives », La Jeune Belgique, janvier 1890, pp.30-31.

[41] Frans de Haes, « Lautréamont, « La Jeune Belgique » et après », France-Belgique 1848-1914, affinités-ambiguïtés, actes du colloque des 7, 8 et 9 mai 1996, Bruxelles, Labor, 1997.

[42] Arnold Goffin, La Société Nouvelle, 31 août 1891.

[43] « Chronique Artistique », La Jeune Belgique, février 1890, p.123.

[44] « Chronique Littéraire », La Jeune Belgique, janvier 1892, p.81 et 87.

[45] « Memento », La Jeune Belgique, novembre 1890, p.387.

[46] « Memento », La Jeune Belgique, janvier 1891, p.95.

%d blogueurs aiment cette page :