De Ducasse à Maldoror

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Lautréamont : l’Aurore d’un nouveau siècle

In Comptes-rendus on 01/03/2017 at 05:56

Kevin Saliou


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                Depuis le 22 février 2017, l’Auguste Théâtre, situé dans le XIe arrondissement de Paris, donne à voir une « comédie noire » de la Compagnie Le Rideau d’argent. Mise en scène par Bernard Guérin d’après un texte de Bastien Telmon, la pièce est présentée comme « une adaptation burlesque de la mort mystérieuse du Comte de Lautréamont ».

                C’est un tout petit théâtre, au fond d’une impasse. Ce soir de première, une vingtaine de personnes sont réunies pour découvrir le nouveau spectacle du Rideau d’argent. Comme l’indique son titre, c’est la figure mythique du Comte de Lautréamont qui est célébrée dans cette création : les efforts de Jean-Jacques Lefrère et Sylvain-Christian David pour réclamer une distinction plus nette entre Isidore Ducasse et son pseudonyme d’un jour n’auront pas été entendus. Il est vrai que le flamboyant pseudonyme, associé à son image de poète maudit, a davantage de quoi séduire que le nom insignifiant de l’écrivain méconnu mort à vingt-quatre ans. Que ceux qui cherchent dans ce spectacle la véracité des faits dirigent leurs talons en arrière et non en avant : c’est bien d’une recréation fantasmée qu’il s’agit, et elle n’en est pas moins intéressante. Bastien Telmon a quelque connaissance de la critique ducassienne, il a lu la biographie de Jean-Jacques Lefrère et s’en est abondamment nourri pour sa pièce.

                Lautréamont : l’Aurore d’un nouveau siècle trouve son point de départ dans la mort mystérieuse – aujourd’hui probablement élucidée[1] – d’Isidore Ducasse, dans le Paris assiégé de novembre 1870. « Lautréamont est mort ! Personne ne saura pourquoi. Ne priez pas pour lui. » Dans le tumulte des événements qui conduisent à la fin du Second Empire, qui se soucie encore du manuscrit des Chants de Maldoror, un volume dément que l’éditeur Lacroix a refusé de diffuser ? C’est à partir de ces tremplins propices au fantasme des ducassiens – un manuscrit, une fameuse malle, une mort suspecte, un jeune écrivain à la personnalité déroutante – que Bastien Telmon a développé son spectacle, entraînant les spectateurs dans une rêverie vertigineuse où Ducasse et Lautréamont se confondent, parfois visités par l’inquiétant Maldoror, mauvais génie du poète.

Le ton est burlesque, le jeu vif et dynamique, le tout plaisant et astucieux. Les trois comédiens sur scène endossent tour à tour les rôles de Maldoror, de Gustave Hinstin, de Céleste Davezac, de Georges Minvielle ou de François Ducasse. Des masques, à la fois grotesques et inquiétants, permettent de passer d’un personnage à l’autre. Plusieurs histoires s’imbriquent et se télescopent : le récit principal de la mort de Ducasse, fait par Maldoror et son acolyte La Pondeuse ; les pérégrinations d’Eugène, communard resté à Paris et logé en cachette rue du Faubourg-Montmartre, chargé par son propriétaire d’espionner le poète fantasque vivant au dessus ; et les démarches désespérées de ce même Isidore pour être lu de ses contemporains. Le tout est traité sur un mode vivant, burlesque et déjanté qui rend compte de la progression des événements historiques tout en puisant dans les textes qui nous intéressent : s’il ne s’agit pas d’une adaptation des Chants de Maldoror, la poésie de Ducasse est donnée à entendre par extraits, intégrée sous la forme d’un pastiche habile à la trame principale. Mais le texte lautréamontien n’est pas le seul élément rapporté : Le Tutu de Princesse Sapho a largement inspiré la tonalité bouffonne de certains passages, qui rappellent également l’Ubu de Jarry. « Au départ, explique Bernard Guérin, nous avions réalisé un premier spectacle sur Arthur Rimbaud. C’est en nous penchant sur sa vie que nous avons découvert Léon Genonceaux, qui, à quelques mois d’intervalle, avait fait paraître Les Chants de Maldoror et Le Reliquaire, avant de prendre la fuite sans pouvoir porter à la connaissance du public Le Tutu qu’il venait de mettre sous presse. » Genonceaux est d’ailleurs présent dans la pièce sous le nom de Léon, l’inquiétant logeur d’Isidore joué par Matthieu Benéteau. Quant au Tutu, Bastien Telmon lui a emprunté quelques passages des plus savoureux ainsi que le personnage de La Pondeuse, double féminin de Maldoror. Des Chants de Maldoror au Tutu, la filiation ne surprend pas ceux qui connaissent le mystérieux ouvrage de Princesse Sapho découvert par Pascal Pia[2] : deux passages conséquents des Chants de Maldoror y figurent, sans compter les pastiches et citations éparses dans ce roman ne ressemblant à aucun autre.

Les spécialistes de Ducasse pourront pinailler sur quelques inexactitudes ou confusions. Ainsi, dans la brochure destinée au public, Albert Lacroix est présenté comme l’éditeur des Fleurs du mal au lieu d’Auguste Poulet-Malassis. Célestine Jacquette Davezac se voit également réduite à un seul de ses prénom. Enfin, un spectateur chagrin déplorera peut-être l’accent mis sur le folklore lautréamontien : Isidore Ducasse jouant du piano tard la nuit, François Ducasse, père fautif et bourgeois ridicule traité de manière ubuesque, sans compter la vision caricaturale d’un poète dérangé, en proie aux migraines et hautain avec tout le monde. Pour autant, on appréciera la représentation d’Isidore Ducasse, donné comme un personnage maladroit, mal à l’aise en société et somme toute assez touchant. Judicieux également, le choix de ne pas le montrer sauf dans quelques flashbacks : longtemps, le spectateur ne perçoit sa présence qu’à travers le bruit de ses pas à l’étage du dessus. Cet effet d’attente est peut-être plus efficace encore que l’arsenal de trucs pittoresques déployés pour conforter les attentes : de Ducasse, nous ne percevrons presque rien et quand le spectacle s’achève, le poète, emporté par son mauvais génie jusqu’au fond de la tombe, garde entiers le mystère et la fascination qu’il n’a cessé d’exercer depuis plus d’un siècle.

Lautréamont : l’Aurore d’un nouveau siècle

Compagnie Le Rideau d’Argent

Texte de Bastien Telmon – Mise en scène de Bernard Guérin

Avec Matthieu Benéteau, Fanny Lucet et Bastien Telmon

Création lumières de Catherine Richaud

Création masques de Camille Maecke

A l’Auguste Théâtre – 6 impasse Lamier 75011 Paris

www.augustetheatre.fr / 01.43.67.20.47

Les mercredi et jeudi, du 22 février au 16 mars – 21h00.


[1] Sylvain-Christian David, « La Mort d’Isidore Ducasse », Cahiers d’Occitanie, nouvelle série, n° 51, décembre 2012, p. 103-121.

[2] Pascal Pia, « Un des inventeurs de Maldoror. Léon Genonceaux », La Quinzaine littéraire, 15 avril 1966, p. 18.

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Une critique inconnue des Chants de Maldoror dans Le Figaro en 1891

In Comptes-rendus, Lautréamont, Maldoror, Réception on 20/09/2014 at 09:00

 

Jean-Jacques Lefrère

 

En page 5 du Figaro du 28 janvier 1891, dans la Revue bibliographique tenue par Philippe Gille, entre le compte rendu d’une biographie du collectionneur Eugène Piot par Edmond Bonnaffé, parue chez E. Charavay, et celui d’une comédie en quatre actes, Les Étapes de Gutenberg, de Louis Leriche, chez l’éditeur Chavannac, on lit une critique des Chants de Maldoror, réédités l’année précédente par Léon Genonceaux. A notre connaissance, elle n’a été pas été signalée jusqu’à présent :

« Il y a vingt ans, l’auteur des Chants de Maldoror (un volume étrange signé comte de Latréaumont [sic]) qui viennent de paraître chez Genonceaux, eût été traité d’aliéné, et s’il eût eu une famille désireuse de s’en débarrasser, eût pu être enfermé comme fou. Il suffit de lire certaines publications faites aujourd’hui par des névrosés de fait ou d’intention, pour juger les Chants de Maldoror avec moins de sévérité. Tout ce que les cauchemars les plus enfiévrés ont de torturant se trouve condensé dans ce livre, né d’une imagination malade, hantée par toutes les fièvres de Baudelaire et Edgard Poë [sic] ; je défie qui que ce soit de n’être pas troublé parfois par la lecture de ce livre où je n’ai vu d’abord que les exagérations d’un jeune homme (il avait dix-sept ans) qui voulait attirer l’attention par tous les moyens ; à un second examen mes idées se sont modifiées et j’ai senti sous ces incohérences maladives, ces élans passionnés, qu’ils soient ironiques ou graves, un homme souvent sincère et toujours à plaindre.

L’auteur est mort à vingt ans ; il y auraitinjustice à outrer la critique à son endroit, d’autant que nous avons aujourd’hui pas mal de ses disciples. Je ne tenterai pas non plus l’analyse de l’ouvrage fait sans aucun plan et où perce souvent, dans les obscurcissements de la folie, un rayon puissant de vérité. Il y a de tout dans les Chants de Maldoror ; Lohengrin y devait avoir et y a son influence ; Lohengrin, qui était alors une conception révolutionnaire et qui maintenant est déjà tombé à l’usage des bourgeois. Triste livre au fond, mais curieux à examiner comme on étudie une maladie dans son principe et ses développements. »

Affichage de  Philippe Gille.jpeg en cours...Philippe Gille, l’auteur de ce compte-rendu, était né en 1831 à Paris et mourut dans la même ville en 1901. Il étudia la sculpture et le droit, puis fut quelques années employé aux bureaux de la Ville de Paris. En 1861, il devint secrétaire du Théâtre lyrique. Evoluant vers le journaliste, il collabora auFigaro à partir de 1869 et rédigea longtemps, sous le pseudonyme du « Masque de fer », les Échos de la première page. Sous son nom, il tint dans le même journal la critique d’art et celle des livres, ainsi qu’une chronique  hebdomadaire paraissant le mercredi sous le titre La Bataille littéraire. Il collabora aussi au Petit Journal et au Soleil. Il eut par ailleurs des activités de librettiste d’opéra pour des œuvres d’Offenbach, de Bizet, de Massenet (il est le coauteur du livret de Manon avec Henri Meilhac), de Planquette, de Delibes. Il épousa la fille du compositeur Victor Massé. Il collabora avec Labiche pour des pièces (Les Trente Millions de Gladiator, Garanti dix ans). Amateur d’art et bibliophile (sa bibliothèque fit l’objet d’une vente publique posthume et d’un catalogue ­— où ne figure nul exemplaire de Maldoror), il fut élu membre libre de l’Académie des Beaux-Arts en 1899. Il a laissé un volume de vers, L’Herbier, paru en 1887.

Le compte rendu de Maldoror signé par Philippe Gille comporte quelques erreurs biographiques (« il avait dix-sept ans », « L’auteur est mort à vingt ans »), mais on ne saurait en tenir rigueur à l’auteur, car il ne faisait que reprendre des indications données par Genonceaux dans la préface de son édition (« les Chants de Maldoror sortirent donc de l’imagination et du labeur cérébral d’un jeune homme de dix-sept ans » — « Le comte de Lautréamont s’est éteint à l’âge de vingt ans emporté en deux jours par une fièvre maligne »).

La coquille « comte de Latréaumont » ­— le roman d’Eugène Sue Latréaumont avait paru en 1838 — figurait déjà dans le quatrième recueil poétique d’Evariste Carrance, Fleurs et Fruits, qui avait été édité en janvier 1870 (« Les Chants de Maldoror, par le Cte de Latréaumont ») et sur le prospectus de lancement d’Ombres et Rayons, cinquième volume de la série Littérature contemporaine, qui fut diffusé au cours du second semestre de 1870 (« Les Chants de Maldoror, par le Cte de Latreaumont »). De même, la critique des Chants de Maldoror du Bulletin du Bibliophile et du Bibliothécaire de mai 1870 était ainsi notifiée dans la table des matières : « Les Chants de Maldoror, par le comte de Latréaumont, p. 238 ».

***

«Des métaphores outrées et inadmissibles…»

Trois mois après Philippe Gille dans Le Figaro, le rédacteur anonyme du Supplément littéraire de La Lanterne du 22 mars 1891 est bien plus expéditif et révulsé. Dans la  Petite Chronique des Lettres et des Arts, il n’envoie pas dire ce qu’il pense de Maldoror:

 

L’éditeur Genonceaux met en vente les Pharisiens par M. Georges Darien, sorte de roman-pamphlet dans lequel les anti-sémites sont pris à partie. […]

Le même éditeur publie les Chants de Maldoror par le comte de Latréaumont [sic] en prévenant le public que c’est l’œuvre d’un jeune homme de 17 ans.

Une jeunesse déjà si incrédule et si brutale dans ses expressions est bien près de la caducité, surtout quand elle procède par étrangetés barbares et diatribes ordurières, dans un français où les métaphores outrées et inadmissibles fourmillent.

On nous dit que l’éditeur Genonceaux va cesser de publier des romans, pour se consacrer exclusivement à un ouvrage de longue haleine et de haut goût. Tant mieux ! cela nous changera des Chants de Maldoror et autres… inutilités.

 

 

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