De Ducasse à Maldoror

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Un autre Genonceaux poursuivi par la justice

In Édition, Genonceaux, Non classé on 12/02/2018 at 05:38

Kevin Saliou et Gérard Tasset

 

 

Dans un article précédent, Gérard Tasset nous avait communiqué des informations nouvelles et importantes concernant Léon Genonceaux, le premier à avoir réédité, en 1890, Les Chants de Maldoror. Bien que ceci soit sans rapport avec Isidore Ducasse, il nous a semblé intéressant de présenter au public le destin de l’un de ses neveux, Arthur Clément Joseph, qui connut comme son oncle des déboires judiciaires avant de se ranger à l’âge de la maturité. Voici donc le fruit des recherches de Gérard Tasset.

 

Le père de Léon Genonceaux, Alexandre Théodore Joseph Genonceaux, s’était marié à Couvin le 28 juillet 1845 avec Eloïsme Meunier. Ils avaient ensuite eu trois enfants : Louis Émile Joseph, né le 4 avril 1846, Émile Adolphe Joseph, né le 28 septembre 1850, et Léon Constantin Joseph, le futur éditeur, né le 16 janvier 1854.

Émile s’était marié à son tour, le 20 décembre 1870, et avait vécu un temps, comme son père, à Couvin. Il avait ensuite eu trois enfants : Arthur Clément Joseph, né le 9 novembre 1871, Marie Joseph, née le 3 mai 1875, et René Émile Joseph, né le 15 novembre 1879. En 1879, la famille partit s’installer à Bruxelles. Il est intéressant de noter que, dans sa jeunesse, Léon Genonceaux était également parti s’installer dans la région bruxelloise pour être éditeur, mais qu’il dut revenir à plusieurs reprises chez ses parents à Couvin, comme en témoigne le registre de la population de la commune, consulté par Gérard Tasset. On ignore quelle était la raison de ces allées et venues, et si elles sont le témoignage de premiers déboires financiers, mais en 1880, Léon décida de partir faire fortune dans le monde de l’édition parisienne. La suite est connue et a été racontée par Jean-Jacques Lefrère : on le retrouve peu après employé chez Édouard Monnier, place des Vosges, où il verra se succéder les patrons avant d’hériter de lui-même de la librairie, déménagée au 3, rue Saint-Benoît.

Arthur Clément Joseph, premier fils d’Émile, avait obtenu un diplôme d’ingénieur. Il était négociant en chaux lorsqu’il se maria le 27 avril 1899, à Spy, en Belgique, avec Valérie Blairon, née le 26 mai 1868 à Bruxelles. De ce mariage allaient naître trois enfants : Germaine Maximilienne, née le 18 janvier 1900, Maximilien Emmanuel, né le 20 mars 1901 et Renée Émilie Clémentine, née le 9 juillet 1902. À la fin de l’année 1899, Arthur Clément fonda la Société Anonyme des Carrières de Labuissière, dont il était administrateur et directeur. Mais l’entreprise fit rapidement faillite : elle lui avait néanmoins permis de mener à bien une première escroquerie de plusieurs centaines de milliers de francs, comme le rapporte le journal Le XXesiècle du 3 mars 1905 :

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Peu après, Arthur et sa famille revinrent à Couvin où il fonda, le 10 juillet 1900, la Société anonyme des ciments et chaux de Couvin. Il en était encore administrateur et directeur. Mais en 1902, alors que naît sa fille Renée Émilie Clémentine, il a déménagé à Andrelecht et se déclare ingénieur, sans préciser l’entreprise. Ces informations sont tirées du relevé du recensement de 1900, page R568, effectué par M. Vanwelkenhuyzen et consulté par Gérard Tasset.

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Journal de Charleroi du 5 août 1900

La trace d’Arthur Clément est plus facile à suivre dans la presse que celle de son mystérieux oncle éditeur, car les hauts-faits du neveu ne sont pas moins glorieux. Si l’on ignore ses activités au cours des années 1902-1904, on le retrouve soudain dans la presse en 1905. Le Journal de Paris du 2 mars 1905 et Le XIXe siècle du 3 mars 1905 rapportent en effet l’arrestation d’un escroc de haut vol. Sous de faux noms, il avait arnaqué un certain nombre de personnes en Belgique. Criblé de dettes, Arthur Genonceaux avait fait l’objet, à la fin de 1904, d’une instruction judiciaire. Laissé en liberté provisoire pendant l’instruction de son dossier, il avait alors fui en France pour continuer ses méfaits. Le 1er mars 1905, il fut arrêté pour escroquerie sous le titre usurpé et très maldororien de… comte d’Oultremont. Ainsi, le 2 mars 1905, Le Journal de Paris consacre un article aux « escrocs de haut vol dont un faux gentilhomme » :

La justice belge recherchait depuis plusieurs mois un escroc de marque, Arthur Joseph Genonceaux, qui avait extorqué à de nombreux dupés des sommes dont le total dépassait 100.000 francs. L’aventurier ne restreignait point son champ d’action à la Belgique. Paris, la province et les grandes villes de l’étranger étaient exploitées par lui. Voici quel était son procédé :

Agé de 35 ans à peine, d’allures distinguées, il se présentait chez des capitalistes, en se donnant tantôt comme comte de Nydpruck, tantôt comme chevalier, commis du duc de Staumont, ancien directeur de sociétés financières. Parfois encore il s’adressait à des joailliers ou des orfèvres. Et il sollicitait soit une avance de fonds soit la livraison à crédit d’une certaine quantité de bijoux.

Comme garanti de sa solvabilité, le pseudo-gentilhomme offrait une délégation sur un dépôt de 10.200.000 francs, reliquat de l’héritage de son frère, dont le séquestre était un notaire très honorable demeurant à Bruxelles.

Or Genonceaux avait une maîtresse qui portait à tort ou à raison le même nom que le notaire, et demeurait à Bruxelles dans la même rue, à une ou deux maisons d’intervalle.

Cette femme se faisait remettre les lettres adressées à son homonyme et voisin et qui contenaient des demandes de renseignements concernant le comte de Nydpruck et sa situation de fortune.

Inutile d’ajouter que la jeune femme envoyait aussitôt une réponse favorable et que son amant jouissait ainsi d’un crédit illimité.

Genonceaux vient d’être arrêté à Strasbourg où il était en train de commettre une nouvelle escroquerie et où il s’était approprié le titre de comte d’Oultremont.

Mr Roy, commissaire de police aux délégations judiciaires, a reçu de divers parquets des commissions rogatoires à l’effet d’entendre les victimes de ce maître escroc. Le magistrat devra consacrer plusieurs journées à cette besogne.

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Et dans Le XIXe siècle du 3 mars 1905 :

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A la suite de nombreuses plaintes récemment reçues, le parquet de la Seine vient de charger M. Roy, commissaire aux délégations judiciaires, d’ouvrir une information contre un certain Joseph Genonceaux, 35 ans, d’origine belge. Ancien administrateur de sociétés, très élégant, ruisselant de bijoux, ce personnage a réussi à faire, tant à Paris que dans les départements, un nombre inestimable de dupes, sous les noms d’emprunt de comte de Nydpruck, de Chevalier, comte ou duc de Staumont, de comte d’Oultremont, ou se mettant en rapport avec des banquiers, des financiers, des bijoutiers, des agents d’affaires, etc.

Il s’efforçait de se faire prêter d’importantes sommes d’argent, donnant pour garantie un prétendu dépôt d’un million chez un notaire de Bruxelles, insistait-on. Il donnait l’adresse de sa maîtresse, qui portait le même nom que l’officier ministériel, par une coïncidence habilement calculée. La jeune femme, cela va sans dire, donnait les meilleures renseignements sur l’honorabilité du personnage. Joseph Genonceaux a réussi à escroquer par cet ingénieux moyen plus d’un demi million.

L’escroc, M. Roy en a été avisé hier, vient d’être arrêté à Strasbourg (en Allemagne depuis 1870) où il se disposait à continuer la série de ses exploits.

Le nom du comte Vitole de Nydpruck fait référence à un personnage qui a réellement existé. Vivant à Bruxelles, il avait déposé le 31 juillet 1886 un brevet pour un procédé de tannage accéléré.

Arthur Genonceaux fut rapidement jugé par le tribunal correctionnel de Strasbourg et condamné le 15 mars à 6 mois de prison ferme. Tenant compte de son mois de prison préventive, après avoir effectué ses 5 autres mois, il fut remis à la justice belge à la fin novembre 1905.

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Le Messin du 16 mars 1905

Arthur Clément Genonceaux comparut alors devant le tribunal correctionnel de Bruxelles dès la fin 1905 et jusqu’au début de 1906. Vu la complexité du dossier et l’abondance des témoins, il fallut plusieurs audiences avant qu’il ne soit jugé et condamné le 20 janvier 1906 à quatorze fois trois mois, quatre fois sept mois et une fois deux mois de prison, soit un total de soixante-douze mois ou six ans de prison ferme.

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Le Vingtième siècle du 21 janvier 1906

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Vooruit du 24 janvier 1906

Traduction :

Affaires de justice – Tribunal de Bruxelles

Arthur Genonceaux est condamné à 84 mois de prison pour différents abus de confiance, escroqueries et utilisation de documents falsifiés. En Belgique, il se faisait passer pour un comte d’Oultremont ou bien aussi pour un duc d’Ursel. A Strasbourg, il prenait les titres de nobles Allemands. Grâce à cela, il avait fait la connaissance de beaucoup de gens qu’il pouvait tromper et à qui il pouvait soutirer de l’agent. La maîtresse de Genonceaux fut condamnée à 10 mois de prison.

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Gazette de Charleroi du 19 mars 1906

Arthur Clément Joseph Genonceaux aurait été incarcéré à la prison de Saint-Gilles. Mais a-t-il effectué totalement ses 84 mois (ou 7 ans) de prison additionnés d’un an pour les faux actes notariés ? Cela conduirait en 1914, à la veille de la première guerre mondiale. Une chose est sûre : cette peine n’est pas compatible avec sa nouvelle arrestation à Dinant fin septembre 1909 et son retour devant le tribunal de Bruxelles. Avait-il bénéficié d’une remise de peine ? Mais alors pour quelle raison ?

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Journal de Charleroi du 25 septembre 1909

Quoiqu’il en soit, on se retrouve avec un « trou » dans la vie d’Arthur Clément Genonceaux entre fin 1909 et le 31 août 1921, date à laquelle il publie un article sur la science des chaux et ciments, et un autre article le 14 septembre 1921 dans la revue Le Bâtiment et le bulletin de l’entreprise réunis. Il réapparaît à Ixelles le 20 janvier 1923 pour le prononcé de son divorce avec Valérie Blairon, domiciliée alors avec ses enfants au 334, chaussée de Bruxelles à Forest. L’escroc, a priori repenti, se remaria aussitôt, le 4 avril 1923,  à Ixelles, avec la baronne Ève Elodie Anne de Posch, qui demanda et obtint le divorce moins d’un an après, le 13 septembre 1924. Avait-elle appris le passé de son époux, ou celui-ci avait-il reprit ses activités ?

Arthur Clément ne mourut que le 27 décembre 1937, à Woluwe-Saint-Lambert. Il avait regagné Bruxelles et s’était à nouveau remarié, le 15 février 1925, avec Léonie Léopoldine Hélène Drapier, avec qui il avait eu deux enfants, un petit Jacques mort-né le 7 avril 1926 et une fille, Jacqueline Adrienne Simonne, née le 12 mars 1927. Il avait fallu un troisième mariage pour qu’il se décide à se ranger, devenant, en 1924, directeur du Moniteur des chaux, ciments et travaux publics, l’organe mensuel belge des maîtres de carrières et fabricants de chaux et de ciment.

 

Ainsi, Léon Genonceaux ne fut pas le seul membre de sa famille à mener une vie romanesque aux prises avec la justice française. Mais l’oncle s’était assagi beaucoup plus rapidement, échaudé par ses premières imprudences – l’affaire du Reliquaire, des Voluptueuses de Jean Larocque, sans parler du Tutu, resté inédit – tandis que le neveu avait longtemps poursuivi ses bravades. Gérard Tasset a rencontré, en 2010, Jacqueline Adrienne Simone. Elle n’avait jamais eu de contact avec ses deux demi-sœurs, qui avaient vingt-cinq ans de plus qu’elle. À sa connaissance, son père était ingénieur de four à chaux et directeur de carrière. Mais elle n’avait que dix ans quand Arthur Clément, était mort. Elle ne dut probablement jamais savoir qu’il se faisait appeler autrefois le comte d’Oultremont.

 

Gérard Tasset et Kevin Saliou remercient Georges Lepère pour les coupures de presse illustrant cet article.

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De nouveaux éléments sur Genonceaux

In Adresse, Édition, Biographie, Genonceaux on 06/02/2018 at 10:11

Gérard Tasset

Léon Genonceaux fut à la fin du 19e siècle le sulfureux éditeur à qui l’oeuvre de Lautréamont doit une seconde vie, tout comme Isidore Ducasse lui doit aussi les premières lumières sur sa biographie. Mais la vie de Genonceaux lui-même demeurait on ne peut plus mystérieuse. On savait qu’il était Belge et qu’il avait eu la gloire de publier Lautréamont et Rimbaud à côté d’ouvrages qui ne pouvaient manquer de lui attirer de graves ennuis. Condamné en justice, il disparaît en effet pour reparaître à Londres vers 1900 dans des conditions mystérieuses. On le retrouve bien libraire à Paris quelques années plus tard, mais vite mis en faillite. Après cela: plus rien! Il aura fallu attendre plus d’un siècle pour qu’un miracle se produise, grâce aux recherches généalogiques entreprises pour le compte de sa famille par Gérard Tasset. Et là, énorme surprise: l’émigré clandestin qu’on croyait évaporé dans quelque pays lointain vivait en fait bien tranquille à Paris, en plein Quartier Latin, apparemment reconverti loin de toute entreprise éditoriale… Il reste beaucoup à découvrir et bien des détails manquent encore, en particulier quant à ce qui préoccupe depuis toujours les ducassiens: que sont devenus les manuscrits et les dossiers que Genonceaux avait constitués, et d’abord ceux qu’il avait manifestement rassemblés touchant Ducasse? Il y a quelque chose de rageant à penser que, mort seulement en 1942, il aurait pu tout raconter aux enquêteurs désespérés d’avoir perdu sa piste. 

Merci à Gérard Tasset pour sa contribution décisive à l’avancement de la cause ducassienne.

M. Pierssens

 

Alexandre Théodore Joseph Genonceaux est né à Vencimont (Namur – Belgique) le 9 juillet 1815. Il est devenu employé des douanes, ce qui l’a conduit à des affectations dans différentes communes. C’est ainsi qu’il arrive à Couvin (Namur – Belgique) où il rencontre Eloïsme Meunier qu’il épouse le 28 juillet 1845. On peut déjà suivre ses changements de domicile avec les lieux de naissance de ses enfants :

– Louis Emile Joseph né le 44 avril 1846 à Dourbes

– Emile Adolphe Joseph né le 28 septembre 1850 à Couvin

– Léon Constantin Joseph né le 14 janvier 1854 à Mazée

Quand il prend sa retraite en 1875, il est en fonction à Beaumont (Hainaut – Belgique) qu’il quitte alors pour revenir dans la maison familiale de son épouse à Couvin où il décède le 18 février 1896.

Léon Constantin Joseph Genonceaux est né le 14 janvier 1856 à Mazée (Namur – Belgique) et a été inscrit le 16 dans le registre des naissances de la commune de Mazée. Je n’ai pas d’information sur ses études et sa formation.

Il s’installe très jeune (19-20 ans) dans la région bruxelloise où il serait éditeur mais, suivant le registre de population de Couvin, il doit revenir plusieurs fois se domicilier quelques mois chez ses parents à Couvin. J’ignore le motif de ces allées et venues. Devait-il s’éloigner de Bruxelles pour laisser se calmer certaines choses ? Est-ce lui qui fait venir son frère Emile Adolphe à Bruxelles en 1879 pour y reprendre ses activités ?

En 1880, il va quitter Bruxelles pour Paris où il y est employé d’un éditeur, le peu scrupuleux Edouard Monnier, installé Place des Vosges. Ses patrons se renouvellent fréquemment. Huit ans après, en 1887, l’éditeur Brossier s’installe 3, rue Saint-Benoît, à l’enseigne de la Librairie Française, mais au début de 1890 il est condamné pour outrage aux bonnes mœurs.

 

Léon Constantin Genonceaux prend alors sa succession à la même adresse. Sous sa marque, un héraut avec la devise « Je Nonce Hault », paraissent des ouvrages au titre alléchant (Paris-cocu de Ch. Virmaître, Le Livre d’amour d’Armand Silvestre, Le Vice à Paris de Pierre Delcourt) ou, plus sérieux, La Bièvre de Huysmans.

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Mais son titre de gloire est bien d’avoir publié Les Chants de Maldoror du Comte de Lautréamont en 1890 et Le Reliquaire, poésies de Rimbaud, en 1891. Les exemplaires du Reliquaire sont saisis par décision judiciaire le 12 novembre 1891 :

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Une nouvelle saisie intervient ainsi que cela est relaté dans le journal « Le Radical » du 21 novembre 1891 :

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La série d’ouvrages publiés a fait considérer Genonceaux comme le premier éditeur pornographique parisien de la fin du 19ème siècle. Prévoyant une condamnation pour outrage aux bonnes mœurs [effectivement intervenue, par défaut, le 12 janvier 1892, de 13 mois d’emprisonnement et 3.000. francs (de l’époque) d’amende – journal “Est républicain” du 5 janvier 1892], Genonceaux abandonne, à la fin de 1891 sa maison d’édition de la rue Saint-Benoît et son domicilie du 5 rue Adam Mickiewicz pour se réfugier à Londres, au 30 Store Street où il publie en juin 1892 « les inédits recueillis à Londres », suite d’un premier fascicule publié à Paris avant sa fuite.

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Comment s’est terminée cette condamnation ? A-t-il réglé son amende et effectué sa peine de prison ? Ou, s’étant présenté devant la Justice, a-t-il eu droit à une révision de son procès et une réduction substantielle de sa peine ? Une chose est sûre : tout est réglé pour le 8 avril 1902, jour où Léon Genonceaux se marie à la mairie du 5ème arrondissement avec Elise Guionnet née le 20 décembre 1871 à 16600-Ruelle sur Touvre.

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Léon Constantin Genonceaux est alors directeur de la Librairie Internationale, qui redevient la Librairie Française jusqu’en 1903.

Il est aussi directeur d’une librairie installée au 4, place St Michel à Paris 6ème. Mais celle-ci est déclarée en faillite le 5 décembre 1902 comme cela est rapporté dans le « Journal des papetiers » du 1-1-1903 (source : Gallica).

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Est-ce cette faillite qui le conduit à abandonner alors l’édition pour devenir marchand d’autographes ? Il semble toutefois qu’il se soit à nouveau établi comme libraire puisqu’on le retrouve dans l’Annuaire de la Librairie française de 1907 (Imp. L. Danel, rue Nationale, 93 à Lille, page 224 sur 460) et dans celui de 1909 (H. Le Soudier, éditeur, page 232 sur 476) (source : Gallica).

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Je perds sa trace après 1909 : Est-il resté à Paris ? A-t-il eu des enfants ? De quoi vit-il ? Quelles sont ses activités ? Ou est-il revenu en Belgique ? Ou en Angleterre ?

Heureusement, je le retrouve le 20 janvier 1921 via une lettre écrite de sa main, qui a été vendue aux enchères à Paris en 2011. Je n’ai pas pu en prendre copie complète mais j’en ai au moins la signature ainsi qu’une retranscription (voir ci-après).

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Il militait alors (depuis quand ?) avec Paul DeSchanel pour la réalisation d’un tunnel ferroviaire sous la Manche pour relier la France et l’Angleterre ! Il habitait alors au 39, rue de Jussieu, Paris 5ème.

Il a aussi introduit auprès de la ville de Paris une pétition relative aux employés auxiliaires âgés de plus de 60 ans. S’était-il lancé dans la politique ? C’est peu probable puisqu’il n’avait pas renoncé à sa nationalité belge qu’il avait toujours en 1936.

Lorsque les tables d’état civil des décès des arrondissements de Paris ont été rendues accessibles par internet, j’ai pu y retrouver le décès d’un Léon Genonceaux en 1942 dans le 5ème arrondissement. Mais était-ce bien lui ? J’ai demandé copie de cet acte à la mairie. A sa réception, le doute n’a plus été possible ! Lieu de naissance un 14 janvier, identité des parents et de l’épouse décédée, tout correspond ! Il y a juste une erreur sur un prénom (Constant pour Constantin) et une autre sur l’année de naissance (1856 pour 1854).

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Léon Constantin Joseph est décédé le 5 février 1942 en son domicile, 39 rue de Jussieu, où il aura vécu plus de 20 ans puisque, suivant sa lettre de 1921, il y était domicilié et que les recensements de 1926, 1931 et 1936 le renseignent comme habitant à cette adresse.

Mais il avait abandonné l’édition pour se reconvertir avant 1926 dans un emploi de… comptable ! Ce qui ne manque pas de saveur si l’on se rappelle ses faillites et ses ennuis judiciaires. Le recensement de 1931 donne même le nom de son patron, un sieur BERANGER.

 

Retranscription de la lettre du 20-1-1921

Mon cher Maître, (de qui s’agit-il ?)

J’espère que vous trouverez une minute pour me lire jusqu’au bout. Ma lettre ne sera pas longue ; elle vous dérangera certainement moins que le plus petit bout de conversation que j’aurais pu solliciter de votre bienveillance.

On dirait que les journaux ont reçu le mot d’ordre de faire silence sur une question importante qui mériterait sûrement un « meilleur sort » : je veux parler du tunnel sous-marin entre la France et l’Angleterre.

Depuis 15 ans, on attend que le War Office consente à la construction de ce tunnel dont on semble ne pas vouloir de l’autre coté du détroit parce que l’insularité du pays se trouverait menacée. Cette mauvaise raison ne tient pas debout ; on ne saurait trop le répéter dans les journaux.

Imagine-t-on les avantages incalculables que nous serions les premiers à recueillir en France si ce passage existait ? Si le tunnel existait, ce serait le problème de la vie chère résolu ; la puissance militaire des alliés accrue de cinquante pour cent ; l’arrogance de l’Allemagne abattue ; et surtout – surtout – du travail pour des milliers d’ouvriers de chaque coté de l’eau.

Il y a, à la Chambre des Communes, un comité de 300 membres en faveur du tunnel. Lloyd George en est enthousiaste. En France, un comité s’est également constitué, avec lord Derby et Paul Deschanel comme présidents. Une société a été créée à un capital de plusieurs centaines de millions pour l’exécution et l’exploitation du futur chemin de fer sous-marin. Les plans sont établis. Des travaux préliminaires de sondage, très coûteux, ont été effectués. Bref, chez nous, on est prêt à marcher. Et l’on continue d’attendre l’adhésion du War Office.

En vous faisant ce petit exposé, mon cher Maître, j’ai voulu tout simplement attirer votre attention sur les services que pourrait rendre au pays une plume autorisée comme la vôtre, si elle voulait bien prendre l’initiative d’un mouvement destiné à faire pression sur le gouvernement anglais ; faute de quoi, le tunnel risque fort – sans jeu de mots – de tomber à l’eau.

A votre disposition pour les renseignements complémentaires que vous désireriez et que je vous fournirais prises aux meilleurs sources.

Votre bien dévoué,

20-1-21                                                                      L. Genonceaux

39, r. de Jussieu, Vème

 

Anne Marie GENONCEAUX

Sa parenté

Jean Joseph GENONCEAUX est né à F-08500 Revin le 5 mai 1775. Il est venu avec ses parents s’établir à B-6929 Haut-Fays. Il a épousé Anne Joseph Antoinette JACOB avec laquelle il aura 10 enfants.

Le cinquième est Alexandre Théodore Joseph GENONCEAUX, cité en première page et père de Léon Constantin Joseph.

Le neuvième est Maria Elisa Florentine GENONCEAUX née à B-5575 Vencimont le 22 juin 1825. A l’âge de 37 ans, elle a eu une fille naturelle Anne Marie née à Vencimont le 28 mai 1862.

Anne Marie devient cuisinière. Est-ce son cousin germain Léon Constantin qui la fait venir à Paris ? C’est possible. Une chose est sûre : le 23 juillet 1887, à la mairie du 6ème arrondissement de Paris, elle épouse Paul Jean François CARDINNE, garçon de restaurant, né à F-50310 Lestre le 30 avril 1851.

Le couple aura 2 enfants :

  • François Paul CARDINNE
  • André François CARDINNE

Malheureusement Paul Jean François CARDINNE décède le 7 mai 1893 à F-92170 Vanves, au 3bis rue des vinaigriers où le couple était alors domicilié.

Entre le décès de son époux en 1893 et le mariage de son fils en 1912, Anne Marie GENONCEAUX est donc revenue habiter à Paris 5ème, au 15 de la rue Rollin, non loin du domicile de son cousin Léon Constantin. Elle y était toujours domiciliée le 22 octobre 1957, jour de son décès au 78, rue du Général Leclerc à F-94270 Le Kremlin-Bicêtre.

jussieu

Les 2 enfants CARDINNE

  1. André François CARDINNE est né le 26 mai 1888 à Paris 6ème. Il appelé sous les armes à la déclaration de la première guerre mondiale. Il est tué à F-54380 Martincourt le 10 septembre 1914. Il était célibataire.
  2. François Paul CARDINNE est né le 27 avril 1890 à Paris 6ème. Devenu typographe, il se marie le 30 novembre 1912 à la mairie du 5ème arrondissement avec Germaine Désirée Aimée BERGER, couturière.Il était domicilié avec sa mère au 15, rue Rollin, Paris 5ème.

Elle était née à Paris 17ème le 19 janvier 1899 et était domiciliée avec ses parents au 19, rue des boulangers.

Les 4 témoins du mariage n’étaient pas des parents mais des amis.

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Germaine Désirée Aimée BERGER est décédée le 7 septembre 1958 à l’hôpital Cochin, 27, rue de Faubourg Saint-Jacques à Paris 14ème. Après un service religieux à l’église Saint-Jacques du Haut-Pas, elle a été inhumée au cimetière d’Ivry-Nouveau. Il semblerait que le couple n’a pas eu d’enfant. En effet, aucun ne figure dans le faire-part de décès. On y trouve par contre l’adresse de M. Paul CARDINNE : 25, rue de Jussieu, Paris 5ème.

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François Paul CARDINNE, à son décès le 11 février 1985 à l’hôpital Cochin, 27, rue du Faubourg Saint Jacques à Paris 14ème, était domicilié au 25, rue de Jussieu à Paris 5ème et était l’époux de Simone Marie GARDRINIER. Quand a eu lieu ce second mariage ? Le couple n’a probablement pas eu d’enfant puisque François Paul avait au moins 68 ans au jours de son second mariage.

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Complément par Kevin Saliou : chez Genonceaux

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La façade du 39, rue de Jussieu, est celle d’une belle bâtisse ornée. La date de construction est indiquée avec le nom des architectes: 1907. L’acte de mariage de Léon Genonceaux nous apprend qu’il demeurait, en 1902, rue de Maistre. La faillite de sa librairie, prononcée en décembre 1902, ne l’empêcha pas de s’installer, quelques années plus tard, dans cet immeuble tout nouvellement construit et très élégant. Nous savons qu’il y est domicilié en 1921, et puisqu’il y restera jusqu’à sa mort vingt ans plus tard, on peut supposer qu’il était devenu propriétaire de son appartement. Il resterait à savoir à quelle date exactement il s’y installa, et quelle activité lucrative lui avait permis de remonter la pente aussi vite dans le temps où nous perdons encore sa trace, entre 1909 et 1921.

 

Lautréamont : l’Aurore d’un nouveau siècle

In Comptes-rendus on 01/03/2017 at 05:56

Kevin Saliou


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                Depuis le 22 février 2017, l’Auguste Théâtre, situé dans le XIe arrondissement de Paris, donne à voir une « comédie noire » de la Compagnie Le Rideau d’argent. Mise en scène par Bernard Guérin d’après un texte de Bastien Telmon, la pièce est présentée comme « une adaptation burlesque de la mort mystérieuse du Comte de Lautréamont ».

                C’est un tout petit théâtre, au fond d’une impasse. Ce soir de première, une vingtaine de personnes sont réunies pour découvrir le nouveau spectacle du Rideau d’argent. Comme l’indique son titre, c’est la figure mythique du Comte de Lautréamont qui est célébrée dans cette création : les efforts de Jean-Jacques Lefrère et Sylvain-Christian David pour réclamer une distinction plus nette entre Isidore Ducasse et son pseudonyme d’un jour n’auront pas été entendus. Il est vrai que le flamboyant pseudonyme, associé à son image de poète maudit, a davantage de quoi séduire que le nom insignifiant de l’écrivain méconnu mort à vingt-quatre ans. Que ceux qui cherchent dans ce spectacle la véracité des faits dirigent leurs talons en arrière et non en avant : c’est bien d’une recréation fantasmée qu’il s’agit, et elle n’en est pas moins intéressante. Bastien Telmon a quelque connaissance de la critique ducassienne, il a lu la biographie de Jean-Jacques Lefrère et s’en est abondamment nourri pour sa pièce.

                Lautréamont : l’Aurore d’un nouveau siècle trouve son point de départ dans la mort mystérieuse – aujourd’hui probablement élucidée[1] – d’Isidore Ducasse, dans le Paris assiégé de novembre 1870. « Lautréamont est mort ! Personne ne saura pourquoi. Ne priez pas pour lui. » Dans le tumulte des événements qui conduisent à la fin du Second Empire, qui se soucie encore du manuscrit des Chants de Maldoror, un volume dément que l’éditeur Lacroix a refusé de diffuser ? C’est à partir de ces tremplins propices au fantasme des ducassiens – un manuscrit, une fameuse malle, une mort suspecte, un jeune écrivain à la personnalité déroutante – que Bastien Telmon a développé son spectacle, entraînant les spectateurs dans une rêverie vertigineuse où Ducasse et Lautréamont se confondent, parfois visités par l’inquiétant Maldoror, mauvais génie du poète.

Le ton est burlesque, le jeu vif et dynamique, le tout plaisant et astucieux. Les trois comédiens sur scène endossent tour à tour les rôles de Maldoror, de Gustave Hinstin, de Céleste Davezac, de Georges Minvielle ou de François Ducasse. Des masques, à la fois grotesques et inquiétants, permettent de passer d’un personnage à l’autre. Plusieurs histoires s’imbriquent et se télescopent : le récit principal de la mort de Ducasse, fait par Maldoror et son acolyte La Pondeuse ; les pérégrinations d’Eugène, communard resté à Paris et logé en cachette rue du Faubourg-Montmartre, chargé par son propriétaire d’espionner le poète fantasque vivant au dessus ; et les démarches désespérées de ce même Isidore pour être lu de ses contemporains. Le tout est traité sur un mode vivant, burlesque et déjanté qui rend compte de la progression des événements historiques tout en puisant dans les textes qui nous intéressent : s’il ne s’agit pas d’une adaptation des Chants de Maldoror, la poésie de Ducasse est donnée à entendre par extraits, intégrée sous la forme d’un pastiche habile à la trame principale. Mais le texte lautréamontien n’est pas le seul élément rapporté : Le Tutu de Princesse Sapho a largement inspiré la tonalité bouffonne de certains passages, qui rappellent également l’Ubu de Jarry. « Au départ, explique Bernard Guérin, nous avions réalisé un premier spectacle sur Arthur Rimbaud. C’est en nous penchant sur sa vie que nous avons découvert Léon Genonceaux, qui, à quelques mois d’intervalle, avait fait paraître Les Chants de Maldoror et Le Reliquaire, avant de prendre la fuite sans pouvoir porter à la connaissance du public Le Tutu qu’il venait de mettre sous presse. » Genonceaux est d’ailleurs présent dans la pièce sous le nom de Léon, l’inquiétant logeur d’Isidore joué par Matthieu Benéteau. Quant au Tutu, Bastien Telmon lui a emprunté quelques passages des plus savoureux ainsi que le personnage de La Pondeuse, double féminin de Maldoror. Des Chants de Maldoror au Tutu, la filiation ne surprend pas ceux qui connaissent le mystérieux ouvrage de Princesse Sapho découvert par Pascal Pia[2] : deux passages conséquents des Chants de Maldoror y figurent, sans compter les pastiches et citations éparses dans ce roman ne ressemblant à aucun autre.

Les spécialistes de Ducasse pourront pinailler sur quelques inexactitudes ou confusions. Ainsi, dans la brochure destinée au public, Albert Lacroix est présenté comme l’éditeur des Fleurs du mal au lieu d’Auguste Poulet-Malassis. Célestine Jacquette Davezac se voit également réduite à un seul de ses prénom. Enfin, un spectateur chagrin déplorera peut-être l’accent mis sur le folklore lautréamontien : Isidore Ducasse jouant du piano tard la nuit, François Ducasse, père fautif et bourgeois ridicule traité de manière ubuesque, sans compter la vision caricaturale d’un poète dérangé, en proie aux migraines et hautain avec tout le monde. Pour autant, on appréciera la représentation d’Isidore Ducasse, donné comme un personnage maladroit, mal à l’aise en société et somme toute assez touchant. Judicieux également, le choix de ne pas le montrer sauf dans quelques flashbacks : longtemps, le spectateur ne perçoit sa présence qu’à travers le bruit de ses pas à l’étage du dessus. Cet effet d’attente est peut-être plus efficace encore que l’arsenal de trucs pittoresques déployés pour conforter les attentes : de Ducasse, nous ne percevrons presque rien et quand le spectacle s’achève, le poète, emporté par son mauvais génie jusqu’au fond de la tombe, garde entiers le mystère et la fascination qu’il n’a cessé d’exercer depuis plus d’un siècle.

Lautréamont : l’Aurore d’un nouveau siècle

Compagnie Le Rideau d’Argent

Texte de Bastien Telmon – Mise en scène de Bernard Guérin

Avec Matthieu Benéteau, Fanny Lucet et Bastien Telmon

Création lumières de Catherine Richaud

Création masques de Camille Maecke

A l’Auguste Théâtre – 6 impasse Lamier 75011 Paris

www.augustetheatre.fr / 01.43.67.20.47

Les mercredi et jeudi, du 22 février au 16 mars – 21h00.


[1] Sylvain-Christian David, « La Mort d’Isidore Ducasse », Cahiers d’Occitanie, nouvelle série, n° 51, décembre 2012, p. 103-121.

[2] Pascal Pia, « Un des inventeurs de Maldoror. Léon Genonceaux », La Quinzaine littéraire, 15 avril 1966, p. 18.

Une critique inconnue des Chants de Maldoror dans Le Figaro en 1891

In Comptes-rendus, Lautréamont, Maldoror, Réception on 20/09/2014 at 09:00

 

Jean-Jacques Lefrère

 

En page 5 du Figaro du 28 janvier 1891, dans la Revue bibliographique tenue par Philippe Gille, entre le compte rendu d’une biographie du collectionneur Eugène Piot par Edmond Bonnaffé, parue chez E. Charavay, et celui d’une comédie en quatre actes, Les Étapes de Gutenberg, de Louis Leriche, chez l’éditeur Chavannac, on lit une critique des Chants de Maldoror, réédités l’année précédente par Léon Genonceaux. A notre connaissance, elle n’a été pas été signalée jusqu’à présent :

« Il y a vingt ans, l’auteur des Chants de Maldoror (un volume étrange signé comte de Latréaumont [sic]) qui viennent de paraître chez Genonceaux, eût été traité d’aliéné, et s’il eût eu une famille désireuse de s’en débarrasser, eût pu être enfermé comme fou. Il suffit de lire certaines publications faites aujourd’hui par des névrosés de fait ou d’intention, pour juger les Chants de Maldoror avec moins de sévérité. Tout ce que les cauchemars les plus enfiévrés ont de torturant se trouve condensé dans ce livre, né d’une imagination malade, hantée par toutes les fièvres de Baudelaire et Edgard Poë [sic] ; je défie qui que ce soit de n’être pas troublé parfois par la lecture de ce livre où je n’ai vu d’abord que les exagérations d’un jeune homme (il avait dix-sept ans) qui voulait attirer l’attention par tous les moyens ; à un second examen mes idées se sont modifiées et j’ai senti sous ces incohérences maladives, ces élans passionnés, qu’ils soient ironiques ou graves, un homme souvent sincère et toujours à plaindre.

L’auteur est mort à vingt ans ; il y auraitinjustice à outrer la critique à son endroit, d’autant que nous avons aujourd’hui pas mal de ses disciples. Je ne tenterai pas non plus l’analyse de l’ouvrage fait sans aucun plan et où perce souvent, dans les obscurcissements de la folie, un rayon puissant de vérité. Il y a de tout dans les Chants de Maldoror ; Lohengrin y devait avoir et y a son influence ; Lohengrin, qui était alors une conception révolutionnaire et qui maintenant est déjà tombé à l’usage des bourgeois. Triste livre au fond, mais curieux à examiner comme on étudie une maladie dans son principe et ses développements. »

Affichage de  Philippe Gille.jpeg en cours...Philippe Gille, l’auteur de ce compte-rendu, était né en 1831 à Paris et mourut dans la même ville en 1901. Il étudia la sculpture et le droit, puis fut quelques années employé aux bureaux de la Ville de Paris. En 1861, il devint secrétaire du Théâtre lyrique. Evoluant vers le journaliste, il collabora auFigaro à partir de 1869 et rédigea longtemps, sous le pseudonyme du « Masque de fer », les Échos de la première page. Sous son nom, il tint dans le même journal la critique d’art et celle des livres, ainsi qu’une chronique  hebdomadaire paraissant le mercredi sous le titre La Bataille littéraire. Il collabora aussi au Petit Journal et au Soleil. Il eut par ailleurs des activités de librettiste d’opéra pour des œuvres d’Offenbach, de Bizet, de Massenet (il est le coauteur du livret de Manon avec Henri Meilhac), de Planquette, de Delibes. Il épousa la fille du compositeur Victor Massé. Il collabora avec Labiche pour des pièces (Les Trente Millions de Gladiator, Garanti dix ans). Amateur d’art et bibliophile (sa bibliothèque fit l’objet d’une vente publique posthume et d’un catalogue ­— où ne figure nul exemplaire de Maldoror), il fut élu membre libre de l’Académie des Beaux-Arts en 1899. Il a laissé un volume de vers, L’Herbier, paru en 1887.

Le compte rendu de Maldoror signé par Philippe Gille comporte quelques erreurs biographiques (« il avait dix-sept ans », « L’auteur est mort à vingt ans »), mais on ne saurait en tenir rigueur à l’auteur, car il ne faisait que reprendre des indications données par Genonceaux dans la préface de son édition (« les Chants de Maldoror sortirent donc de l’imagination et du labeur cérébral d’un jeune homme de dix-sept ans » — « Le comte de Lautréamont s’est éteint à l’âge de vingt ans emporté en deux jours par une fièvre maligne »).

La coquille « comte de Latréaumont » ­— le roman d’Eugène Sue Latréaumont avait paru en 1838 — figurait déjà dans le quatrième recueil poétique d’Evariste Carrance, Fleurs et Fruits, qui avait été édité en janvier 1870 (« Les Chants de Maldoror, par le Cte de Latréaumont ») et sur le prospectus de lancement d’Ombres et Rayons, cinquième volume de la série Littérature contemporaine, qui fut diffusé au cours du second semestre de 1870 (« Les Chants de Maldoror, par le Cte de Latreaumont »). De même, la critique des Chants de Maldoror du Bulletin du Bibliophile et du Bibliothécaire de mai 1870 était ainsi notifiée dans la table des matières : « Les Chants de Maldoror, par le comte de Latréaumont, p. 238 ».

***

«Des métaphores outrées et inadmissibles…»

Trois mois après Philippe Gille dans Le Figaro, le rédacteur anonyme du Supplément littéraire de La Lanterne du 22 mars 1891 est bien plus expéditif et révulsé. Dans la  Petite Chronique des Lettres et des Arts, il n’envoie pas dire ce qu’il pense de Maldoror:

 

L’éditeur Genonceaux met en vente les Pharisiens par M. Georges Darien, sorte de roman-pamphlet dans lequel les anti-sémites sont pris à partie. […]

Le même éditeur publie les Chants de Maldoror par le comte de Latréaumont [sic] en prévenant le public que c’est l’œuvre d’un jeune homme de 17 ans.

Une jeunesse déjà si incrédule et si brutale dans ses expressions est bien près de la caducité, surtout quand elle procède par étrangetés barbares et diatribes ordurières, dans un français où les métaphores outrées et inadmissibles fourmillent.

On nous dit que l’éditeur Genonceaux va cesser de publier des romans, pour se consacrer exclusivement à un ouvrage de longue haleine et de haut goût. Tant mieux ! cela nous changera des Chants de Maldoror et autres… inutilités.

 

 

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