De Ducasse à Maldoror

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I Risultati de la Parodia nel Canto Sesto

In Lautréamont, Maldoror, Parodie, Plagiat, Sources on 16/11/2016 at 10:17

 

Federico Guariglia*

 

Già a una prima lettura degli Chants de Maldoror possiamo osservare come vi siano due parti ben distinte e, tra loro, sproporzionate. Pierssens[1] sottolinea come Ducasse abbia voluto porre un ictus rilevante tra i primi cinque canti e il Canto Sesto: la materia dei primi chants è riassunta da Breton[2] attraverso l’espressione, riportata da Binni[3], di “magma generativo”. Le fioriture di immagini e visioni sembrano rispondere a un’illimitata capacità demiurgica dell’autore che giustappone strophes[4] tra loro indipendenti.

Il Canto Sesto non si presenta, almeno inizialmente, secondo questa modalità: la “visione” lascia spazio, per i primi tre capitoli, alla “narrazione”. Secondo Pierssens[5] la rivoluzione profonda non investe la morale, il significato e lo scopo profondo dei canti, quanto la loro formule, la veste stilistica. D’altronde è lo stesso Ducasse a fornirci la più immediata definizione della cesura:

Vous […] ne croyez pas qu’il s’agisse encore de pousser, dans des strophes de quatorze ou quinze lignes, ainsi qu’un élève de quatrième, des exclamations qui passeront pour inopportunes, et des gloussements sonores de poule cochinchinoise, aussi grotesques qu’on serait capable de l’imaginer, pour peu qu’on s’en donnât la peine; mais il est préférable de prouver par des faits les propositions que l’on avance. (VI,1)

Ciò che rileviamo dalla lettura di queste spie meta letterarie è la sostanziale valutazione negativa che Ducasse fornisce dei canti I-V: si tratta di « exclamations qui passeront pour inopportunes» ad indicare la natura rivoluzionaria e controversa del messaggio dei canti (anche se exclamations si lega all’aspetto del suono) e « gloussements sonores de poule cochinchinoise» che ne definisce l’aspetto del significante, come se si trattasse effettivamente di poesia o prosa-lirica, costituita da un significato e da un significante altrettanto importante. Ed è proprio ad un’esperienza poetica che Ducasse, secondo Pierssens[6], assimila i canti I-V, mentre il Canto VI si tratterebbe di prosa. La partie synthétique diventa così il luogo della pura fiction, della costruzione immaginifica, mentre la partie analytique, il Canto VI, il luogo della razionalità, della realtà. Il genere che più si addice alla rappresentazione del reale nella Francia di metà Ottocento è sicuramente il romanzo, forma adottata, almeno teoricamente, da Ducasse per il Canto Sesto.

Aujourd’hui, je vais fabriquer un petit roman de trente pages ; cette mesure restera dans la suite à peu près stationnaire. Espérant voir promptement, un jour ou l’autre, la consécration de mes théories acceptée par telle ou telle forme littéraire, je crois avoir enfin trouvé, après quelques tâtonnements, ma formule définitive. C’est la meilleure : puisque c’est le roman ! (VI,1)

La differenza con i canti precedenti è evidente: essi «n’ont pas été inutiles ; ils étaient le frontispice de mon ouvrage, le fondement de la construction, l’explication préalable de ma poétique future» (I,1). Possiamo allora concordare con Pierssens[7] osservando come, dal punto di vista della morale, il passaggio da Canto V a VI non sia oppositivo, ma costituisca un développement. D’altra parte l’utilizzo della forma romanzo ci porta ad alcune riflessioni: il nuovo genere porta con sé alcuni stilemi, tra cui l’adozione di capitoli numerati con cifre romane al posto delle discusse strophes, che la materia magmatica dei primi canti non presentava; se pensiamo al romanzo ottocentesco come definito attraverso le categorie di unità, spazialità, temporalità e logica, quale di queste possono applicarsi, senza vistose deformazioni, alle strophes dei canti precedenti[8]? Ma al tempo stesso la dichiarazione di Ducasse ci lascia perplessi: se classifichiamo come roman una narrazione lunga, quella del Canto Sesto non presenta tale caratteristica[9]. Ma allora perché questa volontà di portarci nel campo del romanzo, senza adottare fino in fondo gli stilemi di genere?

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Maldoror Rock’n’roll

In Comptes-rendus, Lautréamont, Maldoror, Musique, Réception on 14/11/2014 at 16:32

Par

Kevin Saliou

 

Éminemment musicaux par leur puissance déclamatoire, Les Chants de Maldoror ont très tôt inspiré les musiciens. Selon la légende, l’œuvre avait été composée par Ducasse tandis qu’il rythmait ses strophes en martelant le piano de sa chambre, au grand dam de ses voisins de palier. Les premières adaptations musicales sont venues très vite. Au début des années 1890, Paul Fort eut un projet d’adaptation théâtrale qu’il abandonna. Maldoror taillé pour la scène ? Les premiers lecteurs, les symbolistes et les décadents de la fin du dix-neuvième siècle, s’en étaient déjà aperçu. Les surréalistes poursuivront les tentatives de transposition. On se rappelle ainsi la controverse du « Cabaret Maldoror », qui dégénéra en rixe le soir de la première après qu’André Breton et ses troupes furent venus perturber le spectacle et provoquer Robert Desnos, à l’origine de l’initiative et qui venait d’être exclu du groupe. Les années 1920-1930, âge d’or du surréalisme, voient une forte diffusion des Chants de Maldoror. Ainsi, on trouve dans le Figaro du 6 mars 1930 un article de Robert Brunel intitulé « Florent Schmitt et Lautréamont», qui évoque les compositions de ce musicien inspirées par la phrase « J’entends dans le lointain des cris prolongés de la douleur la plus poignante. » Il s’agit d’une pièce pour piano, nous dit Brunel, rehaussée par le soutien d’un orchestre qui rend le tout « généreux, abondant, vigoureux, puissamment lyrique[1] ».

On pourrait retracer l’histoire des mises en musique des Chants de Maldoror dans le domaine classique : elles sont nombreuses tout au long du XXe siècle. Mais c’est un troisième temps de cette réception musicale qui va nous intéresser, à savoir le succès plus ou moins underground de Maldoror auprès de la scène rock. Genre polymorphe qui a su évoluer en soixante ans, le rock a donné naissance à des sous-catégories très diverses, parfois fort éloignées de ses origines rockabilly. Sans aucune prétention à l’exhaustivité, nous voudrions, dans cet article, proposer une promenade dans cet univers afin d’illustrer l’influence très nette de Lautréamont et de son œuvre sur les artistes rock, souvent tourmentés, dont la créativité s’épanouit à la lecture des Chants de Maldoror. Comme l’écrit Michel Pierssens :

Disons aussi que le côté noir, révolté, subversif et sanglant de Maldoror fait beaucoup pour séduire les amateurs de heavy metal et autre punk rock […]. Bref, si Ducasse a beaucoup d’amis parmi les hématologues, il en a encore plus chez les musiciens d’aujourd’hui, mais pour les mêmes raisons qui tiennent au goût du sang[2].

Le rock est une culture transgressive dès son origine, qui prend racine dans la culture adolescente des années 1950 et glorifie le sexe, la drogue, le frisson et la violence comme forces de contestation d’une culture parentale jugée bien-pensante, conservatrice et dépassée. A partir des années 1980, l’émergence, sur les cendres encore chaudes du mouvement punk, d’une sous-culture gothique se nourrissant à la fois de la cold wave et des branches les plus radicales du metal, devenu genre à part entière, ravive cet intérêt pour Lautréamont. Son œuvre se voit auréolée d’un prestige nouveau : pour les plus élitistes des goths, il n’est plus question de se revendiquer uniquement de Baudelaire, devenu trop grand public, et Lautréamont constitue une alternative intéressante en ce que ses écrits apparaissent encore plus noirs, encore plus violents, encore plus subversifs, tout en restant (relativement) marginaux.

John Cage

Cette composition est bien connue des ducassiens. En 1971, le performer et musicien expérimental John Cage poursuit une réflexion sur la déconstruction du langage. L’une de ses démonstrations est intitulée Les Chants de Maldoror pulvérisés par l’assistance même. Bien qu’accompagnée de musique, elle relève davantage du happening. Il s’agit de donner au public des mots prélevés au hasard dans les Chants et de les faire déclamer et répéter pour que la voix devienne la matière brute de l’œuvre en cours de réalisation. Ainsi, il s’agit d’une œuvre collective qui laisse une large place au hasard et à l’expérimentation. Chacune des performances, peu nombreuses, donne un résultat différent. Dans son article « John Cage et Les Chants de Maldoror pulvérisés par l’assistance même[3] », Andrea Thomas inscrit cette proposition dans la lignée des lectures façon gueuloir intimement liées à la première réception de Lautréamont : le texte fut déclamé à voix haute en public au Café Sésino lors de sa découverte par les Jeunes Belgique, puis l’objet de lectures nocturnes dans le service de psychiatrie où André Breton et Aragon travaillaient. Toujours selon Andrea Thomas, un enregistrement de la performance de John Cage est conservé à la New York Public Library of the Performing Arts, mais aucun n’a été commercialisé. John Cage n’a jamais parlé de Lautréamont ni justifié le choix de cet auteur. Il était également proche d’un autre groupe de musiciens qui occupèrent une grande place dans l’histoire du rock, les Velvet Underground de la Factory de Warhol, menés par Lou Reed, Nico ou encore John Cale. Il ne serait guère surprenant que l’on trouve chez ces artistes d’autres influences maldororiennes. En 2000, Lou Reed, célèbre pour la douce noirceur mélancolique de ses textes, choisira un autre auteur, Edgar Allan Poe, pour inspiration principale de son album The Raven. Également proche du Velvet Underground, David Bowie est également un fervent lecteur des Chants de Maldoror, même s’il n’a jamais explicitement fait référence au livre. En 2013, il donna à la presse un top 100 de ses lectures favorites, sans ordre de préférence : l’œuvre de Ducasse y figure.

Jim Morrison, lecteur de la dernière heure ?

En 2007, la plaquette du spectacle Opéra de Maldoror, mis en scène par Jean-Louis Manceau sur une musique d’André Fertier, affirmait : « Se rappelle-t-on que Jim Morrison, le sulfureux chanteur des Doors, est enterré au Père Lachaise, à Paris, avec l’exemplaire des Chants de Maldoror, retrouvé sur sa table de chevet, le soir de sa mort[4] ? » A vrai dire, non. L’anecdote est croustillante : Jim Morrison, grand amateur de poésie, était abondamment nourri de Rimbaud et de Nietzsche. Il finit ses jours à Paris, où il était venu trouver l’anonymat loin des turbulences de la vie de rockstar de Los Angeles et où il comptait débuter une carrière de poète. Nous avons cherché dans plusieurs biographies de Jim Morrison la source de cette assertion, en vain. La compagnie, contactée par nos soins, n’a jamais daigné nous éclairer non plus. En amateur des Doors, nous continuerons à chercher, mais il est plus probable que la rencontre fortuite dans la mort de deux étoiles noires de la poésie subversive ne soit qu’une légende très romantique sur laquelle on peut encore rêver longtemps…

Serge Gainsbourg

Vers la fin de sa vie, Gainsbourg composa pour sa muse Jane Birkin une chanson intitulée « Et quand bien même », qui ouvre le disque Amours des feintes sorti en 1990. Dès la première strophe, le texte met en place un jeu de rimes en « or » :

Et quand bien même tu m’aimerais encore
J’me passerais aussi bien de ton désaccord
C’est l’même dilemme entre l’âme et le corps
Comme un arrière-goût de nevermore

Et vient ensuite le refrain, très clair :

Lautréamont, les Chants d’Maldoror
Tu n’aimes pas, moi j’adore

Apparemment, Gainsbourg était en effet un grand lecteur de Lautréamont. Il avait voulu partager son enthousiasme avec Jane Birkin, qui n’avait pas été séduite par le style de Ducasse. Le titre, régulièrement joué sur scène, deviendra l’un des classiques du répertoire de Jane Birkin. En 2002, elle le fera figurer sur son album Arabesque qui réarrange des titres, pour la plupart signés Gainsbourg, dans une tonalité orientale.

 

Maldoror gothique – Steven Severin

Récupérés par la culture gothique, Les Chants de Maldoror font l’objet d’une énième relecture partisane et orientée dans le sens de la noirceur. Né dans les années 80, le mouvement gothique s’est un temps confondu avec une autre tendance de la culture populaire, dite néo-romantique. Tous deux ont en commun de revendiquer un goût pour le spleen, pour l’esthétique des dandys mais aussi pour le sublime du romantisme. La préférence va bien entendu au romantisme noir ou frénétique, mettant en scène de façon très visuelle une esthétique du gore et de la violence exacerbée que l’on retrouve dans la culture goth.

Steven Severin n’est pas n’importe qui : en 1976, il s’associa avec Siouxsie Sioux pour former, dans le sillage de la scène punk britannique, le célèbre groupe Siouxsie and the Banshees. Proche des Sex Pistols à ses débuts, Siouxsie s’impose rapidement comme une diva post-punk à la voix envoûtante et remarquable, et le groupe, dont la production oscille entre pop d’avant-garde et cold-wave plus franchement gothique, est bientôt reconnu comme l’un des plus importants de la nouvelle scène anglaise. En 1996, après avoir produit onze albums salués par la critique, il se sépare pour s’orienter vers de nouveaux projets. Steven Severin se lance alors dans une carrière solo qui lui permet de s’illustrer, non plus seulement à la basse, mais dans tous les autres domaines pour réaliser un travail de compositeur à part entière. En 1999, après un premier album composé de neuf morceaux instrumentaux, il sort, sur son label RE :, un disque intitulé Maldoror et disponible uniquement via son site internet. Il s’agit en fait de pistes instrumentales composées en 1993 pour une compagnie de théâtre brésilienne, Os Satyros, qui souhaitait adapter Maldoror à la scène. Le projet traîna et avorta plusieurs fois, mais Steven Severin l’acheva en 1998. La liste des titres est la suivante :

  1. Prelude : Europa
  2. Mal d’Aurore (Dawn’s Evil)
  3. Theme #1
  4. Metal & Bone
  5. Crushed (The Glow-Worm)
  6. Head of Rain
  7. Theme #2
  8. Rhyme of the Jazz Pederast
  9. A Hanging
  10. Theme #3
  11. Epilogue : The Audience

Le spectacle fut donné au Brésil, à Sao Paulo, puis à Édimbourg au Fringe Festival d’août 1999. On peut regretter l’absence d’informations sur cette représentation, dont il existe peut-être une captation quelque part. Cela nous aurait ainsi permis de savoir à quels passages font référence les trois thèmes, le prélude, l’épilogue, ou les mystérieuses pistes Mal d’Aurore, Metal & Bone ou Head of Rain. Les autres titres pourront facilement être identifiés.

La pochette nous apporte quelques informations supplémentaires sur le spectacle, dirigé par Rodolfo Garcia Vasquez à partir d’un script d’Ivam Cabral. Severin décrit le déroulement de la pièce :

It is an experience that begins with a journey in a blacked-out coach to an unspecified location. A looped version of the first track Prelude: Europa sets the scene for this voyage into the unknown. Some 15 minutes later they arrive in the middle of dense woods to the twin sights of a bloody body lying prone in the middle of the road & a young girl merrily singing on a swing. The second track, Mal d’Aurore (Dawn’s Evil), leads them through the forest to the deserted chapel where the main part of the performance takes place. Over the next hour they will follow Maldoror’s terrible quest for the Creator. Along the way they meet the hermaphrodite, the glow-worm, prostitutes, gravediggers & beggar-women. The final track, Epilogue: the Audience, is to be played as the audience leaves the chapel in pursuit of the cast.

            Quelques images de la représentation complètent cette pochette. A noter cette approximation qui révèle bien la réception parfois très approximative qui est faite de l’œuvre de Ducasse dans les milieux gothiques, qui s’intéressent en général à ce qu’elle a de plus extrême et de plus pittoresque : Les Chants de Maldoror sont désignés comme un classique du roman surréaliste. On pourra écouter cet album sur le site du compositeur .

Maldoror gothique – Current 93

Formé en 1982, lui aussi en Angleterre et dans la lignée des courants post-punks qui combinent des esthétiques dérivées du gothique à l’exploration de sonorités industrielles (que l’on appellera bientôt indus), Current 93 est un groupe que bien des chercheurs spécialistes de Lautréamont auront dû croiser ça et là dans leurs recherches sur Internet. Portée par son leader David Tibet, la formation a en effet multiplié les variations autour d’un thème présent dès leurs premières démos, intitulé Maldoror Is Dead, et que l’on pourrait qualifier de partition dark folk expérimentale. Le catalogue des titres de Current 93 est assez imposant. Michel Pierssens a recensé quelques-uns de leurs titres dans les Cahiers Lautréamont tout en admettant sa perplexité et la nécessité que quelqu’un vienne mettre un peu de clarté dans cette discographie nébuleuse. Nous nous proposons d’y revenir chronologiquement.

Commençons par mentionner que Current 93 est un groupe très proche de Genesis P-Orridge, personnalité incroyable de la scène indus anglaise. A la fin des années 1970, P-Orridge fut l’inventeur de la musique indus (musique expérimentale d’avant-garde qui mêle sonorités electro avec une instrumentation agressive empruntée au rock le plus dur, sur des thèmes futuristes et martiaux dans la lignée du krautrock allemand et s’accompagnant souvent d’une dimension artistique plus globale se rapprochant de la performance), avec ses groupes Throbbing Gristle puis Psychic-TV. Bien avant d’inventer l’indus, en 1969, P-Orridge s’associa avec d’autres artistes, parmi lesquels Cosey Fanni Tutti et Jesus Joheero, pour fonder un collectif de performers transgressifs sous le nom de COUM Transmission. Se revendiquant de Dada et de Fluxus, mais dans une version sombre et trash, le groupe se réunit jusqu’en 1978 pour choquer le public par des happenings extrêmes mêlant musique expérimentale, installations vidéos, tracts pornographiques et performances physiques. Chacune de leurs performances provoquait une controverse, la plus fameuse étant celle déclenchée par l’exposition Prostitution, en 1976, centrée autour de photographies pornographiques de Cosey Fanni Tutti. L’exposition provoqua l’indignation, comme en témoigne cette opinion rapportée par un site internet qui sonne comme une consécration au pays des Sex Pistols :

A sickening outrage. Obscene. Evil. Public money is being wasted here to destroy the morality of our society. These people are the wreckers of civilization[5]!

C’est dans ce milieu qu’apparaît également le groupe Nurse With Wound, mené par Steven Stapleton, avec qui Current 93 produira, en 1983, une cassette demo en commun : la face A contient la première version de Maldoror Is Dead tandis que la face B contient quatre titres de Nurse With Wound. Mais avant cette collaboration, le premier album de Nurse With Wound porte le titre très maldororien de Chance Meeting on a Dissecting Table of a Sewing Machine and an Umbrella. Sorti en 1979 sur leur label United Dairies, l’album est une sorte de noise industrielle très expérimentale.

Nurse With Wound allait par la suite multiplier les collaborations avec Current 93, groupe dont fait également partie Steven Stapleton. Ainsi, sur un EP intitulé Noddy Goes to the Sea paru en 1994 et limité très sataniquement à 333 exemplaires, on trouverait à nouveau des pistes des deux groupes réunies. Nurse With Wound se définit comme un groupe de musique surréaliste. Ils ont également réalisé une petite pièce de théâtre faisant intervenir Isidore Ducasse. Michel Pierssens l’a retranscrite dans son article « Son nom de Maldoror dans l’internet désert[6] » dans les Cahiers Lautréamont du premier semestre 1997. Enfin, un enregistrement de ce groupe pour l’album Christ and the Pale Queens Mighty In Sorrow mentionne Isidore Ducasse parmi les membres du groupe.

 

En 1983, Nurse With Wound et Current 93 réunissent sur une cassette intitulée Mi-Mort plusieurs pistes. La face A contient un morceau intitulé Maldoror Est Mort, long de 17:31 minutes. Il s’agit d’un morceau plus ou moins instrumental, encore que des voix psalmodiant des incantations  étranges occupent le premier plan. Le titre deviendra l’un des classiques du groupe, décliné en une vingtaine de variations à travers leurs différents albums.

En 1984, l’album Nature Unveiled comprend ainsi une piste intitulée Ach Golgotha (Maldoror Is Dead), qui est une version retravaillée de la démo parue dans Mi-Mort. Cette fois, des chœurs de moines ont été ajoutés qui viennent contrebalancer les psalmodies inquiétantes et grouillantes venues d’outre-tombe, où l’on distingue parfois quelques bribes de paroles (comme un « Fuck You Maldoror » à un moment donné, ou la répétition du prénom sonnant comme une incantation). Même dualité dans le livret de l’album, qui met face à face deux personnages fictifs, le tout accompagné d’une iconographie chrétienne et apocalyptique : l’un est le Christ 777, dont est prédit le retour, l’autre est le mal incarné en la personne de Maldoror. Le premier incarne l’espoir, le second la tendance de l’homme à aller vers les mauvaises actions, les deux réunis représentent deux aspirations de la « nature dévoilée » de l’homme. Dans cet album, il est donc question de chute et de rédemption. Pour l’écouter: Ach Golgotha (Maldoror Is Dead).

Une réédition en CD, en 1992, vit s’ajouter, au Ach Golgotha monté à 18:59 minutes, deux pistes bonus extraites de concerts de 1984 : Maldoror Rising et Maldoror Falling. Tous ces morceaux peuvent être qualifiés de folk apocalyptique au vu des thèmes et expérimentaux au vu du traitement (il s’agit de montages de bruits, de collages et de boucles assemblées afin de créer une ambiance particulière).

En 1985, Current 93 sort un Live At Bar Maldoror, enregistrement de leurs concerts de l’année précédente. La face A du vinyle porte cette inscription énigmatique, « When Is A Door Not A Door ? », à laquelle répond celle de la face B : « When It’s A Ducasse ». Quatre titres composent ce live, qui ne semble pas être l’enregistrement d’un concert mais plutôt un montage de plusieurs enregistrements – ce qui explique que les recherches sur ce fameux bar Maldoror n’aient rien donné, le lieu étant fictif. On citera la tracklist, mais aucun morceau ne fait cette fois référence à l’œuvre de Ducasse :

  1. Alone In The Alone
  2. Only Shadows Of Hooks
  3. Christ’s First Howling
  4. Fields Of Rape

Le plus long de ces morceaux atteint 23 minutes. Il s’agit encore de folk apocalyptique très expérimental et difficile à décrire, mais le groupe va bientôt évoluer vers un son nouveau. La pratique du sampling, le collage de sons empruntés d’ailleurs, s’est ici radicalisée, et l’on comprend que ces groupes se revendiquent en effet d’Isidore Ducasse à la façon dont ils pratiquent le plagiat au nom de la composition et de la création musicale : les boucles, destructurées et réagencées afin de fabriquer, au sens le plus artisanal du terme, une ambiance sonore, sont un matériau emprunté qui vient serrer de près l’intention du compositeur. A ce titre, un article de 2004 trouvé sur Internet[7] place en effet Ducasse parmi les précurseurs de ce genre de groupes (il cite d’ailleurs Throbbing Gristle, la formation de Genesis P-Orridge), aux côtés de Burroughs et Gysin, les inventeurs du cut-up. Boucle 1, boucle 2, boucle 3.

En 1987, l’album Dawn marque un virage plus industriel : la folk est délaissée au profit de sons plus electro. Dawn est signé sur un label fondé par le groupe et appelé Maldoror, où sortiront désormais toutes leurs productions. La piste 2 est intitulée, à nouveau, Maldoror Est Mort. Elle fait cette fois 18:15 minutes et n’est en fait qu’une reprise de la version de Mi-Mort, avec quelques secondes de silence supplémentaires.

En 1993, l’album best-of Emblems : The Menstrual Years apporte une nouvelle variation sur le personnage de Maldoror, toujours aussi mort, dans un morceau de 12:11 minutes intitulé Maldoror Is Ded Ded Ded. Il s’agit d’un titre enregistré en 1992 pendant les sessions de l’album Thunder Perfect Mind, mais finalement écarté du pressage final. Caractéristique de l’évolution musicale de Current 93, Maldoror Is Ded Ded Ded est cette fois un morceau totalement nouveau, et non plus un simple remix de Maldoror Est Mort. Les chœurs grégoriens ont laissé place à une guitare indienne au son mélancolique, et si l’on est encore dans de la folk expérimentale, on est cette fois plus proche de la folk, la piste prenant un peu plus l’allure d’une chanson par une structure plus classique : il n’y a plus de grognements et de bruits étranges, mais une orchestration mélancolique et cyclique sur laquelle se pose la voix – encore distordue certes – du chanteur. De vraies paroles accompagnent la mélodie, sorte de complainte funèbre pour Maldoror :

Maldoror is dead
Little brick
Buried in the earth
Maldoror is gone
Was I a man?
Was I a stone?
Maldoror is dead
Chance meetings, Maldoror
You are gone now, Maldoror
The ship that sunk, Maldoror
Dispatched by bullets, Maldoror
Maldoror is dead
Maldoror is dead
Maldoror is gone
Urging, urging, Maldoror
The urge to destruction, Maldoror
They found golden chariots, Maldoror
The sun went black
The moon it bled
Maldoror is dead
Maldoror
The streets are covered, Maldoror
The little girl falls
She cracked her head, Maldoror
The sun went black, Maldoror
Maldoror is dead
Maldoror, he is gone
The train stops in the heart
Of Europe’s iron gut
Maldoror is dead
Where to now, Maldoror?
Where do we go, Maldoror?

The bells are tolling, Maldoror
For your funeral pyre, Maldoror
They say you’re dead
They say you’re gone
Maldoror is dead
Maldoror is dead
Maldoror is dead
Maldoror is dead
Little brick
Maldoror is gone
Buried there, Maldoror
You are dead
The churches crumble, Maldoror
The sun has cracked
The steeple tumbles down
The steeple tumbles
Like you, Maldoror
Maldoror
Maldoror
Maldoror
Buried in the soil, Maldoror
The clock struck backwards, Maldoror
The houses crumble, Maldoror
The waters part, Maldoror
Become a tree
Become a man
Turn into stone, Maldoror
Maldoror
The black angel weeps
The waters part
Maldoror
Maldoror
Maldoror
All fall down
Dead

1997 est marqué par la sortie de l’album Horsey, sorte de compilation qui réunit des morceaux écrits depuis quelques années mais jamais rendus publics. Sur les six titres proposés, deux font référence à Maldoror tout en faisant partie d’une série plus large qui s’étale sur d’autres albums : Broken Birds Fly I (Maldoror Waits) et Broken Birds Fly II (Maldoror Wails). Il s’agit de titres enregistrés lors d’un concert à Shizuoka, au Japon, que le site Guts Of Darkness décrit comme « une montée organique malsaine qui s’enfle, s’intensifie et se noircit comme un ciel menacé par l’orage[8]. » Sur fond de guitares lancinantes et hypnotiques, le rythme s’accélère et s’emporte, les guitares crissent et saturent mais n’explosent pas vraiment, faisant monter la tension pour mieux envoûter l’auditeur. Il s’agit à nouveau d’une folk apocalyptique expérimentale, sans chœurs là non plus, mais avec des textes susurrés d’une voix inquiétante qui nous décrivent Maldoror attendant dans le noir et pleurant pour l’humanité :

Cut the wind
I see broken birds fly
I hear dead children sing
The wind moves again
And when she awakens
She shall shout
« Thalassa »
On all sides
Broken birds soar
The waves move
The sound does not diminish
The sound shall not diminish
The crops shall cease
Life-stirrer
Life-begetter
Mother
Light-giver
Father
Light-bearer
And where is the eagle?
He has gone
And where is the sun?
He too has gone
And where too is the children’s laughter?
This too is gone.
Where love and beauty?
It is taken
And where now the blackbird?
She is silent
And something for the harvest
Something comes for the harvest
And black water only
Black water
Bracken
I see the ruins now
In the heart of the city.
Lost
In the heart of the master
Lust
And where is the nature of man?
This is dead.
And where in the sea?
And where in the earth?
And where in the sky?
And where in the heaven?
And where in the hell?
That we have built us?
Is raped and razed
Is snatched and scorched
Is taken from all
That I once said is « mine »
And where is the purity?
This too has been raped
Blood on the altar of the innocents
Slaugter for its own sake
Slaughter of the innocents
They are lost in carnage
Not of their own making
At the back of my mind too
Where is my youth?
And this too is taken
Where the corn
Grows fresh in the heart
Of the night
No gods arise now
We have lost our faith
We have lost our face
And who laughs?
Who prays?
Who calls on the most high?
Where is the flight of the eagle?
This is gone
And where has this led us?
Nowhere
Nothing
Dissolution beckons
Call once
Call twice
Fall again
Make sharp the sound of the bowing
The breaking and burning
Christ is before me
Christ is behind me
Christ to my left
And Christ to my right
And all around me
He blazes in glory
The world turns
And Maldoror cries
He cries in the darkness
He waits at the crakcs
The red cunt of time
And I wait for him too
To take me to the house and the harvest
Where the children wait
Where silence scrams
Immaculate red phases
The bloody spasm of time
He waits in the darkness
He burns in the heart
He said it was finished
He said it had died
But Maldoror waits
In the back hole of time
The black cunt
He waits in the darkness for me
He waits in the darkness
For all of us
The black split
Scratch red sound
That breaks the night
He waits at the black heart
The black cunt of time
Maldoror waits

 

Cette même année, Current 93 sort un vinyle contenant deux enregistrements de pistes live de concerts de 1983. A l’intérieur du CD, David Tibet explique que pendant une brève période à leurs débuts, le groupe se rebaptisa provisoirement Dogs Blood Order. C’est au cours de deux concerts qu’ils interprètent les deux morceaux proposés ici : celui du 21 juin 1983 à Camden et celui du 6 octobre 1983 à Hammersmith. Le son est d’excellente qualité. Maldoror Is Dead est particulièrement aboutie, la piste est cette fois étendue à 30:31 minutes et constitue certainement la meilleure version disponible. L’autre piste porte le nom de Maldoror Ceases To Exist, énième variation autour d’un titre qui n’en finit pas de prédire le décès du renégat à la figure fuligineuse. Longue de 10:28 minutes, elle reprend les chants grégoriens et la plupart des éléments qui composent Maldoror Is Dead, mais ajoute quelques boucles, des samples et des sons nouveaux. Le livret de l’album nous apprend en outre que la pochette, signée Steven Stapleton, est une pièce intitulée Maldoror Is Dead.

Dans les années suivantes, Current 93 expérimente d’autres choses, prenant parfois comme inspiration d’autres sources littéraires. Si de nouvelles versions de leur Maldoror n’apparaissent pas, le morceau demeure tout de même l’un de leurs classiques, comme en témoignent les nombreuses rééditions : Ach Golgotha (Maldoror Is Dead) apparaît sur la compilation Calling For Vanished Faces, et en 2002, l’EP Maldoror Is Dead réunit trois versions : le Maldoror Est Mort de Mi-Mort, le Maldoror Is Dead de Nature Unveiled et le Maldoror Is Ded Ded Ded de Emblems : The Menstrual Years. Contrairement à ce que prétend le livret de cet EP, toutes les versions ne sont pas réunies ici.

En 2010, la compilation Unreleased Rarities Volume I propose encore une version live de Maldoror Is Dead (Bruxelles 1984), et le bootleg Maldoror Is Dead retranscrivant l’interprétation du morceau à Moscou le 30 septembre 2007 vient confirmer que le titre, même s’il n’a plus été retouché depuis, n’a jamais quitté le répertoire du groupe. La pochette reprend d’ailleurs un passage de la fin du Chant premier.

Signalons enfin, avant de quitter David Tibet et son groupe Current 93, que l’esthétique du groupe se veut résolument ésotérique : elle s’inspire volontiers de Faust, des textes d’Aleister Crowley ou de relectures occultistes de passages bibliques. La lecture de Maldoror qui est proposée n’a donc aucune prétention scientifique, si ce n’est du côté des sciences parallèles[9]

 

Maldoror gothique – Chants of Maldoror

Le groupe italien de métal gothique mâtiné d’electro Chants of Maldoror n’a pas fait qu’emprunter son nom au héros de Lautréamont. Sur leur album Thy Hurting Heaven de 2000, la piste qui ouvre le CD n’est autre que la mise en musique de la strophe X du Chant premier (First Hymn, Strophe X). Il s’agit d’une intro où la voix du chanteur récite quelques paroles tirées du livre de Lautréamont, tandis qu’un bourdonnement assourdissant s’amplifie jusqu’à ce que l’album ne démarre réellement. Le passage est le suivant :

Oui, je vous surpasse tous par ma cruauté innée, cruauté qu’il n’a pas dépendu de moi d’effacer. Est-ce pour ce motif que vous vous montrez devant moi dans cette prosternation? ou bien, est-ce parce que vous me voyez parcourir, phénomène nouveau, comme une comète effrayante, l’espace ensanglanté? (Il me tombe une pluie de sang de mon vaste corps, pareil à un nuage noirâtre que pousse l’ouragan devant soi). Ne craignez rien, enfants, je ne veux pas vous maudire. Le mal que vous m’avez fait est trop grand, trop grand le mal que je vous ai fait, pour qu’il soit volontaire. Vous autres, vous avez marché dans votre voie, moi, dans la mienne, pareilles toutes les deux, toutes les deux perverses. Nécessairement, nous avons dû nous rencontrer, dans cette similitude de caractère; le choc qui en est résulté nous a été réciproquement fatal.

Par la suite, le groupe sortira un troisième album en 2005, conservant son nom maldororien, mais sans adapter pour autant de nouveaux extraits des Chants.

Maldoror, gothique de par le monde

On peut relever encore bon nombre de projets reliant Les Chants de Maldoror à la scène goth. Ce n’est pas sans surprise que l’on constate que les Poésies sont totalement ignorées par ces artistes, qui préfèrent la noirceur romantique des hymnes de Maldoror.

Le trio d’artistes multimédia Anti-Delusion Mechanism, formé à Amsterdam et composé de Dead Fish Fuck, Hodja Hog et Villbjørg Broch, a composé en 2003 un album intitulé Songs of Maldoror. Le site officiel[10] donne plusieurs documents d’archive qui montrent que le projet a visiblement débouché sur une série de concerts. Musicalement, il s’agit de dark ambient, dans la lignée des expérimentations vocales de Diamanda Galas. Encore une fois, le texte d’Isidore Ducasse donne lieu à des sonorités étranges sur lesquelles viennent se poser des voix inquiétantes.

La tracklist fait elle aussi référence à plusieurs passages du livre :

  1. Hog
  2. Falmer
  3. I Still Exist
  4. Sought A Soul
  5. Maldoror (live in Illuseum)
  6. Creator
  7. Hermaphrodite
  8. Mathematics

Les textes sont soit des citations littérales d’une traduction anglaise du texte, soit des réécritures à partir du livre. Le packaging de l’album est particulièrement soigné : photos, dessins, les Anti-Delusion Mechanism jouent effectivement sur les différents médias et supports pour nous faire pénétrer dans leur univers bizarre.

Une recherche sur le groupe italien Thee Maldoror Kollective nous en dit long sur ce groupe de black metal converti à l’indus avant-gardiste. Formée en 2001, c’était au départ une formation jouant, comme beaucoup de groupes de black metal, sur le folklore celtique et scandinave. Avec leur deuxième album, le groupe évolua vers des sonorités plus industrielles et ambient, quitte à parfois adopter des rythmes dansants EBM un peu plus commerciaux. Le groupe se revendique également d’une tradition occultiste, sataniste et sethianiste. Ici, on est plus proche de groupes comme Rammstein et Nine Inch Nails. A notre connaissance, à part le nom du groupe, il n’y a pas de références explicites à Maldoror dans le travail plus futuriste et science-fiction de Thee Maldoror Kollective.

Toujours dans le registre de l’EBM, cette sorte de croisement entre la dance et l’électro goth, le groupe allemand Krankheit Der Jugend a pour chanteur un certain… Maldoror. Un autre groupe allemand, Twilight Ritual, fut fondé en 1995 par DJ Kronstadt et par… Maldoror, avec pour but de produire une sorte de musique indus mâtinée de disco. Dans un autre registre, le chanteur du groupe canadien Skinny Puppy, Nivek Ogre, avoue pour inspiration de ses premiers textes Les Chants de Maldoror. Skinny Puppy est aujourd’hui reconnu mondialement comme l’un des meilleurs groupes d’electro-indus.

Une chanson du groupe britannique Bauhaus, reconnu comme un pionnier du rock gothique dans les années 80, fait référence à l’œuvre de Lautréamont. Sur The Three Shadows, extraite de leur album de 1982 The Sky’s Gone Out, on peut entendre la voix très profonde de Peter Murphy déclamer :

I hold the fresh pink baby with a smile

I slice off those rosy cheeks because I feel so thirsty

Le metal sait aussi s’inspirer de Maldoror. Le groupe de black metal allemand Secrets of the Moon a intitulé l’une des pistes de son album Privilegivm, paru en 2009, I Maldoror, remarquable par la présence épique de lourdes guitares électriques.

Toujours en Allemagne, le groupe de metal expérimental The Ocean a déclaré s’être largement inspiré des Chants de Maldoror pour leur album Precambrian. Sorti en 2007, il fait intervenir plusieurs invités d’honneur, parmi lesquels l’Orchestre Philharmonique de Berlin. Il s’agit d’un album concept qui fait référence à une période de la formation de la Terre. Si le disque 1 est plutôt metal, le second inclut des éléments d’électro et des morceaux symphoniques. Sur le premier album, deux morceaux tirent en effet leurs textes de l’œuvre de Lautréamont : Mesoarchean (Legions of Winged Octopi) et Neoarchean (To Burn the Duck of Doubt). Sur le deuxième album, la piste Rhyacian (Untimely Meditations) puise ses textes à la fois chez Ducasse et chez Nietzsche. Les autres sources d’influence sont Baudelaire et Trackl. Les textes, cependant, seront difficilement reconnaissables pour le bibliophile peu habitué au chant typique du black metal. Extrait 1, extrait 2, extrait 3.

Enfin, le groupe italo-slovénien Devil Doll s’est également nourri des Chants, qu’ils citent parfois directement dans les textes de leur album Dies Irae de 1996. Ici, voix de cantatrice et chant metal s’entrecroisent sur des mélodies gothiques très théâtrales et lyriques où orgue, piano, violons et clavecins rencontrent des sonorités plus électro. Les morceaux sont nommés « Part 1 » à « Part 18 » et Maldoror n’est pas le seul intertexte convoqué : Edager Poe, Emily Brontë et Emily Dickinson contribuent également à instaurer cette atmosphère gothique.

Terminons cette section en mentionnant le groupe de rock alternatif portugais Mão Morta, difficile à classer en raison de leurs influences death rock, noise et post-punk. En 2007, le groupe présenta un spectacle mélangeant musique expérimentale, théâtre, vidéos et déclamation, le tout basé sur le livre de Ducasse. Ils en tirèrent un album sobrement intitulé Maldoror.

Les textes sont en portugais, mais semblent directement puisés chez Lautréamont. La tracklist de l’album laisse deviner à quelles strophes il est fait référence :

CD1 :

  1. O Herói (pt. 1)
  2. O Herói (pt. 2)
  3. A Maldade
  4. A Prostituição
  5. A Menina
  6. O Naufrágio
  7. A Cópula
  8. A Poesia

CD2 :

  1. A Porcaria
  2. O Sonho
  3. O Escaravelho
  4. O Pederasta
  5. O Belo
  6. A Poção
  7. O Herói (pt.1) instrumental

On pourra visionner des extraits live du Maldoror de ce groupe sur les chaînes youtube suivantes :

https://www.youtube.com/watch?v=kwB9octlwBg&list=PLAC784B5989376DBB

https://www.youtube.com/user/pedroino/videos

 

Maldoror, gothique en France

            Le compositeur parisien multi-instrumentaliste KC a également sorti un album, en 2003, intitulé Les Chants de Maldoror. Pour cette première production, il s’agit de metal atmosphérique gothique aux compositions progressives inspiré par le livre controversé de Ducasse. La musique est instrumentale : guitares saturées et batterie électronique pesante soutiennent des compositions sombres qui tentent de retranscrire une lecture très noire des Chants de Maldoror. L’album peine cependant à séduire : la musique est lourde et parfois très répétitive et l’on peine à se laisser porter réellement par le projet de KC.

  1. Les Quatre Points de l’horizon
  2. Sépulcre mouvant
  3. Le Crabe de la débauche
  4. Déviation anormale
  5. Atonie encéphalique
  6. La Folie n’est qu’intermittent

 

Dans un tout autre registre, le groupe de black metal français Peste Noire a enregistré une curieuse (et assez inaudible) piste intitulée Extrait des Chants de Maldoror présente sur la compilation Mors Orbis Terrarum. Contrairement à ce qu’indique le titre, il ne s’agit nullement d’un extrait. Voici le texte :

Au rebours du sens commun, du sens moral, de la raison, de la nature, telle est cette musique qui coupe comme un rasoir, mais un rasoir empoisonné, sur les platitudes ineptes et impies d’une société putréfiée de matérialisme. La secte Peste Noire est l’émanation d’une âme malade d’infini dans une société qui ne croit plus qu’aux choses finies. Arrivé à la dernière limite que les sensations puissent atteindre, et toujours affamé de sensations nouvelles. Prendre la vie à rebours est le seul parti qu’il leur reste pour y trouver quelque goût et quelque saveur. Et ils le prennent, ce parti de la vie à rebours, ils le prennent avec cet hymne baudelairien empli de fiel.
Le mort joyeux!

Peste Noire est un groupe qui cultive un univers médiéval et puise abondamment son inspiration dans la littérature et la poésie française (Antonin Artaud, François Villon, Christine de Pisan). Le groupe, dont la devise est « Au sublime par le putride, au spirituel par l’immondice », et les thèmes nationalistes abondent dans ce que le fondateur du groupe, Famine, qualifie de « satanisme boyscout ». Pour servir ses théories réactionnaires, Peste Noire incorpore volontiers des instruments médiévaux dans ses compositions. Finalement, si Ducasse était un réactionnaire, c’est peut-être dans ces textes anarchistes de droite qui fustigent la décadence de la France contemporaine sur un mode grotesque qu’il aurait pu retrouver son héritage le plus fidèle !

Enfin, au sortir de la révolution punk, le groupe français Die Form, fondé en 1977, s’imposa rapidement comme une excellente formation indus et électro. Sur leur compilation de 1991, Archives et Documents II, on trouve une référence à Maldoror :             la première piste du CD 2 est intitulée Maldoror (Chant Troisième). Pour autant, c’est un morceau instrumental, si l’on fait exception des sortes de bruits de chiens que l’on entend vers la fin.

 

Maldoror à l’avant-garde, encore – Mike Patton et Merzbow

Mike Patton, génie de la musique des années 1990, à mi-chemin entre le metal alternatif et les expérimentations les plus bizarres, reconnu pour la plasticité de sa voix, capable de s’adapter à tous les styles – crooner, falsetto, opéra, growl death metal, rap, scat, beatbox – se lance en 1999 dans un nouveau projet parallèle. Patton a débuté au lycée avec le groupe de metal expérimental Mr.Bungle, dont le répertoire va aussi bien du funk metal au death metal. A la fin des années 1980, il rejoint Faith No More et connaît le succès commercial avec l’album The Real Thing et son hit Epic, diffusé en boucle sur MTV au cours de l’année 1990. Hyperactif, reconnu comme l’un des maîtres de la nouvelle génération metal, Patton multiplie dès lors les projets parallèles : fondation d’un troisième groupe, Fantômas, albums solos parfois a capella, collaborations diverses (John Zorn, Sepultura)… Enfin, il s’associe à l’artiste japonais Merzbow, musicien bruitiste expérimental actif depuis 1979 et considéré comme l’un des grands noms de la scène bruitiste japonaise.

Entre free jazz, rock progressif et musique psychédélique, Merzbow s’inspire largement des expérimentations bruitistes de Throbbing Gristle, le groupe de Genesis P-Orridge avec qui il a d’ailleurs collaboré. Si Merzbow touche parfois à des instruments, la plupart de ses expérimentations reposent sur des boucles synthétisées et sur des bruits électroniques obtenus par l’utilisation des technologies numériques. Merzbow doit son pseudonyme au Merz de Kurt Schwitters, qui repose sur la récupération et le recyclage de matériaux. Il propose une musique abstraite et rarement harmonieuse, donc forcément déconcertante.

Réunis sous le pseudonyme Maldoror, la collaboration de ces deux pionniers de la musique expérimentale prend la forme d’un album intitulé She. Il s’agit de noise musique (de la musique électronique qui ne respecte aucun rythme), composée de collages de sons sur lesquels ont été posés des cris et grognements de Mike Patton. Le résultat, d’une durée de 36 minutes, est un album cacophonique cherchant à provoquer une dysharmonie qui rend l’écoute difficile. Pourquoi le pseudonyme de Maldoror ? On connaît le succès de ce livre au Japon. Quant à Mike Patton, il est un grand amateur du mouvement surréaliste, il connaît donc bien celui que Breton plaçait au-dessus de tous. De ces collages sonores délirants, on retient une ambiance fort malsaine, mais trop abstraite pour figurer à proprement parler une adaptation des Chants. La pochette de l’album, avec son rose et ses dessins doucement obscènes, invitent à une rêverie érotique qui risque bien de tourner au cauchemar.  On pourra écouter l’album ici .

Maldoror à l’avant-garde, toujours – Erik Friedlander

En 2003, le violoniste d’avant-garde Erik Friedlander s’empara du livre de Ducasse pour servir de support à ses improvisations musicales. L’album, simplement appelé Maldoror, fut enregistré à Berlin et contient dix pistes uniquement au violon. Les titres des pistes sont parlants :

  1. May It Please Heaven
  2. One Should Let One’s Fingernails Grow
  3. The Wind Groans
  4. O Stern Mathematics
  5. The Palace of Pleasures
  6. Here Comes the Madwoman
  7. I Am Filthy
  8. Flights of Starlings
  9. He Contemplates the Moon
  10. A Sewing-Machine and an Umbrella

Les critiques rendant compte de l’album sur Internet présentent toutes Les Chants de Maldoror comme une œuvre surréaliste : c’est visiblement la lecture qu’en a fait Friedlander lorsqu’il compose son jazz instrumental d’avant-garde. L’enregistrement en lui-même fut d’ailleurs le fruit d’une expérience : le producteur Michael Montes a soumis au violoniste dix passages des Chants, lui laissant une heure à chaque fois pour composer une réponse inspirée de sa lecture. Le résultat fut enregistré directement et figure tel quel sur l’album. On pourra se rendre sur le site dustedmagazine[11] pour lire une critique, plutôt assassine, de l’album, expliquant en quoi, selon Charlie Wilmoth, ce disque constitue une mauvaise bande-son à une lecture des Chants. Nous laissons au lecteur le soin d’en décider.

Pour écouter l’album

Hubert Félix Thiéfaine

Revenons vers un format musical plus traditionnel, celui de la chanson. Célèbre pour ses textes poétiques d’inspiration surréaliste, Hubert Félix Thiéfaine proposa en 1982, sur son cinquième album intitulé Soleil Cherche Futur, un morceau appelé à devenir l’un de ses classiques puisqu’il allait par la suite figurer sur tous ses lives et toutes ses compilations. Les Dingues et les Paumés fait référence à Lautréamont parmi d’autres : dans ce texte très littéraire, Baudelaire, Hölderlin et quelques autres sont convoqués pour évoquer le thème de la folie et des hallucinations par un réseau d’images saisissantes. La musique, envoûtante et hypnotique malgré une certaine froideur, contribue à donner une tonalité bizarre à l’ensemble.

Les dingues et les paumés jouent avec leurs manies
Dans leurs chambres blindées leurs fleurs sont carnivores
Et quand leurs monstres crient trop près de la sortie
Ils accouchent des scorpions et pleurent des mandragores
Et leurs aéroports se transforment en bunkers
A quatre heures du matin derrière un téléphone
Quand leurs voix qui s’appellent se changent en revolvers
Et s’invitent à calter en se gueulant come on

Les dingues et les paumés se cherchent sous la pluie
Et se font boire le sang de leurs visions perdues
Et dans leurs yeux mescal masquant leur nostalgie
Ils voient se dérouler la fin d’une inconnue
Ils voient des rois fantômes sur des flippers en ruine
Crachant l’amour-folie de leurs nuits métropoles
Ils croient voir venir Dieu ils relisent Hölderlin
Et retombent dans leurs bras glacés de baby-doll

Les dingues et les paumés se traînent chez les Borgia
Suivis d’un vieil écho jouant du rock’n’roll
Puis s’enfoncent comme des rats dans leurs banlieues by night
Essayant d’accrocher un regard à leur khôl
Et lorsque leurs tumbas jouent à guichet fermé
Ils tournent dans un cachot avec la gueule en moins
Et sont comme les joueurs courant décapités
Ramasser leurs jetons chez les dealers du coin

Les dingues et les paumés s’arrachent leur placenta
Et se greffent un pavé à la place du cerveau
Puis s’offrent des mygales au bout d’un bazooka
En se faisant danser jusqu’au dernier mambo
Ce sont des loups frileux au bras d’une autre mort
Piétinant dans la boue les dernières fleurs du mal
Ils ont cru s’enivrer des Chants de Maldoror
Et maintenant ils s’écroulent dans leur ombre animale

Les dingues et les paumés sacrifient don Quichotte
Sur l’autel enfumé de leurs fibres nerveuses
Puis ils disent à leur reine en riant du boycott
La solitude n’est plus une maladie honteuse
Reprends tes walkyries pour tes valseurs maso
Mon cheval écorché m’appelle au fond d’un bar
Et cet ange qui me gueule viens chez moi mon salaud
M’invite à faire danser l’aiguille de mon radar

 Le morceau était encore joué sur la dernière tournée .

Noir Désir

En 1989, Bertrand Cantat et son groupe sont en train de s’imposer peu à peu comme le nouveau symbole d’une adolescence française en révolte. Sur leur deuxième album, Veuillez rendre l’âme à qui elle appartient, la chanson Les Ecorchés pose le chanteur en rebelle à la sensibilité exacerbée. Lautréamont est convoqué comme une influence pressante :

Emmène-moi danser
Dans les dessous
Des villes en folie
Puisqu’il y a dans ces
Endroits autant de songes
Que quand on dort
Et on n’dort pas
Alors autant se tordre

Ici et là

Et se rejoindre en bas
Puisqu’on se lasse de tout
Pourquoi nous entrelaçons-nous ?

Pour les écorchés vifs
On en a des sévices

Allez enfouis-moi
Passe-moi par dessus tous les bords
Mais reste encore
Un peu après
Que même la fin soit terminée
Moi j’ai pas allumé la mèche
C’est Lautréamont
Qui me presse
Dans les déserts
Là ou il prêche
Ou devant rien
On donne la messe
Pour les écorchés
Serre-moi encore
Étouffe-moi si tu peux
Toi qui sais ou
Après une subtile esquisse
On a enfoncé les vis…

Nous les écorchés vifs
On en a des sévices.

Oh mais non rien de grave
Y a nos hématomes crochus qui nous
Sauvent
Et tous nos points communs
Dans les dents
Et nos lambeaux de peau
Qu’on retrouve ça et là
Dans tous les coins
Ne cesse pas de trembler
C’est comme ça que je te reconnais
Même s’il vaut beaucoup mieux pour toi
Que tu trembles un peu moins que moi.
Emmène-moi, emmène-moi
On doit pouvoir
Se rendre écarlates
Et même
Si on précipite
On devrait voir
White light white heat
Allez enfouis-moi
Passe-moi par dessus tous les bords
Encore un effort
On sera de nouveau
Calmes et tranquilles
Calmes et tranquilles
Serre-moi encore
Serre-moi encore
Etouffe-moi si tu peux…
Serre-moi encore

Nous les écorchés vifs
On en a des sévices
Les écorchés vifs
On les sent les vis

Sur cet album, qui convoque aussi Maïakovski et révèle la sensibilité poétique de Bertrand Cantat, le single Aux Sombres Héros de l’Amer va révéler le groupe au grand public et asseoir sa notoriété sur la décennie qui s’ouvre. Le single suivant sera justement Les Ecorchés. Devenu un classique du répertoire de Noir Désir, il sera régulièrement joué en live et parfois largement transformé en versions alternatives.

En 2007, le groupe Eiffel, proche de Noir Désir et souvent comparé à la formation de Bertrand Cantat, intégra dans sa chanson Bigger Than The Biggest, issue de l’album Tandoori, une citation très discrète tirée des Poésies d’Isidore Ducasse :

On portera les croix
De la pensée unique
Absorbés par l’éponge du créneau lobbycratique
Pour voir la vie en rose
Du haut des villes en bleu
Se faire tailler des bavures, sécuritaires, parbleu
Non, toi pas fâché
Juste fasciste
Fou du roi sur un grand échiquier de troufions Quo vadistes
Il est temps de réagir enfin
Contre ce qui nous choque
Nous envaseline et nous courbe si souverainement
Les quintes sardoniques
Des bâtisseurs d’empires
Ou les veules charabias des pontifes du moment
Commis d’office
Au commerce inéquitable
Tant des nombres incalculables de dés sont pipés
Dites n’importe quoi
Mais dites le bien
Bradons Dieux à plus offrant sur petite planète affamée

 

Maldoror, etc.

L’influence de Maldoror sur la musique rock est manifeste. Le rockeur gothique américain Marilyn Manson, dans sa grandiloquence, utilisa dans son autobiographie Mémoires de l’Enfer une citation des Chants pour épigraphe :

J’établirai dans quelques lignes comment Maldoror fut bon pendant ses premières années, où il vécut heureux ; c’est fait. Il s’aperçut ensuite qu’il était né méchant : fatalité extraordinaire ! Il cacha son caractère tant qu’il put, pendant un grand nombre d’années ; mais, à la fin, à cause de cette concentration qui ne lui était pas naturelle, chaque jour le sang lui montait à la tête ; jusqu’à ce que, ne pouvant plus supporter une pareille vie, il se jeta résolument dans la carrière du mal… atmosphère douce ! Qui l’aurait dit ! lorsqu’il embrassait un petit enfant, au visage rose, il aurait voulu lui enlever ses joues avec un rasoir, et il l’aurait fait très-souvent, si Justice, avec son long cortège de châtiments, ne l’en eût chaque fois empêché[12].

En 2012, j’ai eu l’occasion d’interroger Marilyn Manson sur Lautréamont, il m’a confirmé bien connaître ce livre, même s’il s’est davantage inspiré des Fleurs du Mal de Baudelaire. Dans son entourage, Maldoror est une œuvre bien connue, même si l’on ne voit pas d’influence concrète sur sa musique ou son esthétique. Ainsi, l’artiste Nick Kushner était au départ un fan de Marilyn Manson, à qui il a consacré l’encyclopédique site d’analyse The Nachtkabarett[13], devenu par la suite le forum officiel du groupe. Devenu le protégé de Manson, Nick Kushner a débuté une carrière de blood painter qui lui a valu une petite notoriété sur la scène alternative américaine. Les toiles de Kushner sont peintes avec son propre sang, avec du sang menstruel ou avec du sang d’animal. La toile la plus célèbre de Kushner s’intitule Maldoror (Satan Seated On His Throne)[14] :

Ce poulpe au regard de sang a par la suite été sélectionné pour figurer la couverture d’une édition russe des Chants de Maldoror[15].

Il faudrait encore creuser l’influence que Lautréamont a pu avoir sur certains groupes rock français à l’imaginaire noir, comme par exemple Daniel Darc ou bien le mystérieux Alain Kan, dont le parcours de vie, fait de reniements successifs et de radicalisations progressives, s’est achevé par une disparition mystérieuse et prématurée, faisant de lui une sorte de Rimbaud du rock. L’emphase confinant parfois au grotesque de certains textes d’Alain Kan, ainsi que ses délires hallucinatoires, laissent à penser qu’une lecture de Maldoror pourrait avoir fortement influencé ses textes. Pour Rimbaud, il n’y a guère de doute : le poète de Charleville est cité dans Orphélie. J’ai pu interroger la nièce du chanteur, Lucie Bevilacqua, au sujet du manuscrit d’un livre qu’Alain Kan espérait publier et qui reste à ce jour inédit : l’influence de Rimbaud est explicite, celle de Lautréamont en revanche n’est pas apparente.

Si l’on sort de la grande famille du rock et de toutes ses sous-divisions, l’influence de Lautréamont est encore palpable. Le chanteur à la voix cassée et à l’univers torturé Philippe Léotard fit une lecture de la strophe « Je suis sale », non pas, comme on peut le lire sur Internet, pour l’album Je rêve que je dors, mais bien plus tardivement.

Un rappeur strasbourgeois répondant au pseudonyme de Dooz Kawa évoqua également Maldoror dans son titre Do ré mi, présent sur l’EP Message aux anges noirs. Maldoror est une de ses lectures favorites.

Ici, il existe toujours un espoir
Et si pour quitter la nuit j’enlevais mes lunettes noires
Et si les sentiments se bousculent du crépuscule à l’aurore
Et si le chant du cygne remplacent les chants de Maldoror
Tout repartirait à zéro
Do si la sol fa mi ré do

            Enfin, dans le domaine de la variété française, Hervé Vilard composa comme face B de son single de 1981 Va pour l’amour libre une chanson intitulée A Maldoror. Les paroles, sans lien apparent avec le chef-d’œuvre littéraire de Ducasse, laissent perplexe :

Te revoir

Juste une heure

Un soir

Arriver chez toi par hasard

Et te dire simplement bonsoir

Oh te revoir

Pour changer l’histoire

Mélanger le rouge et le noir

Te donner le signe du départ

Mais ne pas y croire

A Maldoror

Les champs de blé sont plus d’accord

L’amour n’y reviendra plus

A Maldoror

Les châteaux se souviennent encore

Illusion perdue

Quand l’amour n’est plus

Un espoir

Inutile espoir

Au moment d’adieu dans les gares

J’ai bien vu pleurer les foulards

Oh te revoir

Juste quelque part

Entre solitude et miroir

Vouloir à tout prix te vouloir

Mais ne pas y croire

A Maldoror

Les champs de blé sont plus d’accord

L’amour n’y reviendra plus

A Maldoror

Les châteaux se souviennent encore

Illusion perdue

Quand l’amour est mort

Oh comme je t’aime

J’ai crié sur les Champs-Elysées

Bousculé par les gens pressés

J’aurais aimé te retrouver

Et te revoir

J’ai juré, j’ai crié, hurlé

Attendu que tu reviennes

Même les bancs se souviennent

Oh te revoir

Ce petit tour d’horizon des chansons inspirées par la prose de Ducasse n’est évidemment pas exhaustif. Dans l’article déjà cité où il se livrait à un inventaire de Maldoror en musique[16], Michel Pierssens évoquait également un label, Maldoror Records, basé à New York et à Montréal, sur lequel l’artiste Monty Cantsin faisait paraître ses performances. Qu’on me permette de mettre à jour cette information : une recherche sur le site discogs.com[17] révèle quatorze labels portant le nom de Maldoror, parmi lesquels celui de Current 93, Live At Bar Maldoror. On trouve également dix-huit artistes dont le nom est ou comporte Maldoror, la plupart étant des groupes de black metal parfois obscurs. Enfin, cette même recherche donne cent cinquante-quatre morceaux avec Maldoror dans le titre. La recherche est fastidieuse et les productions très inégales, aussi arrêterons-nous là notre parcours. Et ceux qui seraient lassés par toutes ces relectures de l’œuvre d’un certain Lautréamont pourront se tourner vers une compilation assez rare sortie en 2002 sur le label espagnol Stereoskop Records, qui avait le mérite, fort rare, de s’intituler sobrement Ducasse et qui contient des morceaux variés sur le thème de Maldoror. En voici le contenu :
[http://bit.ly/1B0eoxk]

CD1

1. Luna In Caelo – Simple Mujer
2. Ostara – Bavaria
3. Ataraxia – Arcana Eco
4. Circe – Je t’envie Maldoror
5. Hekate – Erdenwandel
6. El Luto Del Rey Cuervo – El Sastracillo
7. Ô Paradis – Un Canto Más
8. Gor – Fraternitas
9. Sieben – Maldoror
10. Pfrenz-C – Beautifully Grotesque
11. Oscar Martin – Otra Absenta Sin Ti
12. Steven Severin – Mal d’Aurore
13. In Gowan Ring – On Bank Of The Silvery Brook
14. Kutna Hora – Oratorium
15. Traje De Saliva – Las Casas Malas

CD2

1. IPD – Via Lisérgica
2. Fang – Po
3. Morpheus – Beautiful Lover
4. Proyecto Mirage – Agony
5. Not Delicious – Aurore
6. Stereoskop – Wake Up
7. Vadim Tudor – Mande? (v.01)
8. HIV+ – Burn Addict
9. Ripterm – Maldoror: Chant 2 (Jivanmukti)
10. Plagiarism Is Art – Conturbenio Y Tabla De Embutidos Ibéricos
11. Reutoff – A Hair

Le livret du CD contient ce texte:

In this world of invisible domination and clean death, we, the spirits of illness, pray to our gods through the only way which is possible today : poetry. So, this is the moment for opening our veins to the writer of one of the best “novels?” ever written, Les Chants de Maldoror, Isidore Ducasse (1846-1870), le Cont [sic] de Lautréamont (?-1870), one example of passion for the extraordinary power of words in life, enjoying the searching for the darkness and, at the same time, killing the history of literature, developing a reality more real than the material world. Les Chants de Maldoror is the the perfect example of the pure decay verse, a torment vision for the reader who needs more than a story. Maldoror reflects in some way something new and unknown, impossible to define, and that transforms forever your conceptions and ideas of this world made of plastic and emptiness.

Betraying him, we, in the cultural association “Los Cantos de Maldoror”, a Spanish factory of impossible projects, have taken the heritage of his love for the deep black holes, this abyss where we like do our job through different acts like the Maldoror magazine, Arcana Europa Festival, parties, concerts, poetry readings…, and now, this collection of songs dedicated to the man that has insulted the whole universe. This bands and projects, friends and people that we like and love, have written each one of them a line that forms a poem that transmits something that has the fragrance of a real story, the story around a Spanish fountain of cold dream that fires the love for the night, the moon and death. Thanks to the bands, to Europe, to you and to him. See you at the inferno.

La compilation est assez variée, elle comprend de nombreuses pistes instrumentales qui oscillent entre le rock progressif et l’ambient plus expérimentale et gothique. Certains morceaux sont atmosphériques, d’autres plus bruitistes. Certains enfin semblent s’être trompés de compilation, comme ce Bavaria de Ostara dont, faute de paroles dans le livret, nous ne voyons pas le lien direct avec Maldoror, ou cette hymne à Zarathoustra. Dans l’ensemble, les compositions sont plutôt intéressantes et de qualité. Exemple de beauté insoupçonnée que cache cette compilation méconnue, la complainte au piano Je t’envie Maldoror, par Circé :

Le premier CD est peut-être le plus accessible, avec des morceaux au format chanson avec couplets et refrains. Dans Un Canto más, le chanteur de Ô Paradis supplie Maldoror de livrer un dernier chant.

Le deuxième CD, quant à lui, comprend des morceaux plus longs, atteignant parfois les 7 minutes, et aussi plus expérimentaux : bruits, sons indus ou vagues de synthé accompagnent parfois des titres sans paroles. On pourra écouter la piste de Ripterm, Maldoror : Chant 2, qui propose une variation autour de l’incipit « Où est passé ce Chant ? » en samplant différentes phrases extraites de Maldoror. L’album, hélas, n’a jamais été réédité et demeure assez difficile à dénicher. Avis aux collectionneurs !


 

[1] Robert Brunel, « Florent Schmitt et Lautréamont », Le Figaro, 6 mars 1930, p. 6.

[2] Michel Pierssens, « Son nom de Maldoror dans l’internet désert », Cahiers Lautréamont, 1er semestre 1997, livraisons XLI-XLII, p. 39-45.

[3] Andrea Thomas, « John Cage et Les Chants de Maldoror pulvérisés par l’assistance même », Lautréamont, L’autre de la littérature, Actes du huitième colloque international sur Lautréamont, Barcelone, 22-25 novembre 2006, Cahiers Lautréamont livraisons LXXVII-LXXX, p. 209-218.

[4] http://operademaldoror.blogspot.fr/

[5] Nous citons d’après un article, consulté en 2012,mais qui n’est plus disponible sur son URL initiale. On peut le lire ici : https://web.archive.org/web/20121125071403/http://www.henrikaeshna.com/apps/blog/tag/noise.

[6] Michel Pierssens, « Son nom de Maldoror dans l’internet désert », Cahiers Lautréamont, 1er semestre 1997, livraisons XLI et XLII, p. 39-45.

[7] Guy Darol, « Résistance électronique », 24 juin 2004. http://ml.federation-anarchiste.org

[8] http://www.gutsofdarkness.com/god/objet.php?objet=3386

[9] Pour plus d’informations sur la discographie de Current 93, on pourra consulter ce site : http://www.brainwashed.com/c93/music.php?site=c93

[10] http://www.antidelusionmechanism.org/maldoror.html

[11] http://www.dustedmagazine.com/reviews/1187

[12] Marilyn Manson et Neil Strauss, Mémoires de l’Enfer, Paris, Denoël, 2000, p. 107. L’ouvrage était paru en 1998 chez Harper Collins, New York, sous le titre The Long Hard Road Out Of Hell.

[13] http://www.nachtkabarett.com/

[14] http://www.thethirdangelsounded.com/artwork/maldoror/

[15] http://www.thethirdangelsounded.com/news/les-chants-de-maldodor-russian-edition-cover-artwork-by-nick-kushner/

[16] Michel Pierssens, op.cit.

[17] http://www.discogs.com/search/?q=maldoror

Une critique inconnue des Chants de Maldoror dans Le Figaro en 1891

In Comptes-rendus, Lautréamont, Maldoror, Réception on 20/09/2014 at 09:00

 

Jean-Jacques Lefrère

 

En page 5 du Figaro du 28 janvier 1891, dans la Revue bibliographique tenue par Philippe Gille, entre le compte rendu d’une biographie du collectionneur Eugène Piot par Edmond Bonnaffé, parue chez E. Charavay, et celui d’une comédie en quatre actes, Les Étapes de Gutenberg, de Louis Leriche, chez l’éditeur Chavannac, on lit une critique des Chants de Maldoror, réédités l’année précédente par Léon Genonceaux. A notre connaissance, elle n’a été pas été signalée jusqu’à présent :

« Il y a vingt ans, l’auteur des Chants de Maldoror (un volume étrange signé comte de Latréaumont [sic]) qui viennent de paraître chez Genonceaux, eût été traité d’aliéné, et s’il eût eu une famille désireuse de s’en débarrasser, eût pu être enfermé comme fou. Il suffit de lire certaines publications faites aujourd’hui par des névrosés de fait ou d’intention, pour juger les Chants de Maldoror avec moins de sévérité. Tout ce que les cauchemars les plus enfiévrés ont de torturant se trouve condensé dans ce livre, né d’une imagination malade, hantée par toutes les fièvres de Baudelaire et Edgard Poë [sic] ; je défie qui que ce soit de n’être pas troublé parfois par la lecture de ce livre où je n’ai vu d’abord que les exagérations d’un jeune homme (il avait dix-sept ans) qui voulait attirer l’attention par tous les moyens ; à un second examen mes idées se sont modifiées et j’ai senti sous ces incohérences maladives, ces élans passionnés, qu’ils soient ironiques ou graves, un homme souvent sincère et toujours à plaindre.

L’auteur est mort à vingt ans ; il y auraitinjustice à outrer la critique à son endroit, d’autant que nous avons aujourd’hui pas mal de ses disciples. Je ne tenterai pas non plus l’analyse de l’ouvrage fait sans aucun plan et où perce souvent, dans les obscurcissements de la folie, un rayon puissant de vérité. Il y a de tout dans les Chants de Maldoror ; Lohengrin y devait avoir et y a son influence ; Lohengrin, qui était alors une conception révolutionnaire et qui maintenant est déjà tombé à l’usage des bourgeois. Triste livre au fond, mais curieux à examiner comme on étudie une maladie dans son principe et ses développements. »

Affichage de  Philippe Gille.jpeg en cours...Philippe Gille, l’auteur de ce compte-rendu, était né en 1831 à Paris et mourut dans la même ville en 1901. Il étudia la sculpture et le droit, puis fut quelques années employé aux bureaux de la Ville de Paris. En 1861, il devint secrétaire du Théâtre lyrique. Evoluant vers le journaliste, il collabora auFigaro à partir de 1869 et rédigea longtemps, sous le pseudonyme du « Masque de fer », les Échos de la première page. Sous son nom, il tint dans le même journal la critique d’art et celle des livres, ainsi qu’une chronique  hebdomadaire paraissant le mercredi sous le titre La Bataille littéraire. Il collabora aussi au Petit Journal et au Soleil. Il eut par ailleurs des activités de librettiste d’opéra pour des œuvres d’Offenbach, de Bizet, de Massenet (il est le coauteur du livret de Manon avec Henri Meilhac), de Planquette, de Delibes. Il épousa la fille du compositeur Victor Massé. Il collabora avec Labiche pour des pièces (Les Trente Millions de Gladiator, Garanti dix ans). Amateur d’art et bibliophile (sa bibliothèque fit l’objet d’une vente publique posthume et d’un catalogue ­— où ne figure nul exemplaire de Maldoror), il fut élu membre libre de l’Académie des Beaux-Arts en 1899. Il a laissé un volume de vers, L’Herbier, paru en 1887.

Le compte rendu de Maldoror signé par Philippe Gille comporte quelques erreurs biographiques (« il avait dix-sept ans », « L’auteur est mort à vingt ans »), mais on ne saurait en tenir rigueur à l’auteur, car il ne faisait que reprendre des indications données par Genonceaux dans la préface de son édition (« les Chants de Maldoror sortirent donc de l’imagination et du labeur cérébral d’un jeune homme de dix-sept ans » — « Le comte de Lautréamont s’est éteint à l’âge de vingt ans emporté en deux jours par une fièvre maligne »).

La coquille « comte de Latréaumont » ­— le roman d’Eugène Sue Latréaumont avait paru en 1838 — figurait déjà dans le quatrième recueil poétique d’Evariste Carrance, Fleurs et Fruits, qui avait été édité en janvier 1870 (« Les Chants de Maldoror, par le Cte de Latréaumont ») et sur le prospectus de lancement d’Ombres et Rayons, cinquième volume de la série Littérature contemporaine, qui fut diffusé au cours du second semestre de 1870 (« Les Chants de Maldoror, par le Cte de Latreaumont »). De même, la critique des Chants de Maldoror du Bulletin du Bibliophile et du Bibliothécaire de mai 1870 était ainsi notifiée dans la table des matières : « Les Chants de Maldoror, par le comte de Latréaumont, p. 238 ».

***

«Des métaphores outrées et inadmissibles…»

Trois mois après Philippe Gille dans Le Figaro, le rédacteur anonyme du Supplément littéraire de La Lanterne du 22 mars 1891 est bien plus expéditif et révulsé. Dans la  Petite Chronique des Lettres et des Arts, il n’envoie pas dire ce qu’il pense de Maldoror:

 

L’éditeur Genonceaux met en vente les Pharisiens par M. Georges Darien, sorte de roman-pamphlet dans lequel les anti-sémites sont pris à partie. […]

Le même éditeur publie les Chants de Maldoror par le comte de Latréaumont [sic] en prévenant le public que c’est l’œuvre d’un jeune homme de 17 ans.

Une jeunesse déjà si incrédule et si brutale dans ses expressions est bien près de la caducité, surtout quand elle procède par étrangetés barbares et diatribes ordurières, dans un français où les métaphores outrées et inadmissibles fourmillent.

On nous dit que l’éditeur Genonceaux va cesser de publier des romans, pour se consacrer exclusivement à un ouvrage de longue haleine et de haut goût. Tant mieux ! cela nous changera des Chants de Maldoror et autres… inutilités.

 

 

D’un piège à rats perpétuel

In Non classé on 11/12/2012 at 20:59

Jean-Pierre Goldenstein

Contribution à la relance numérique

des études maldororiennes[1]

 

 

Montaigne, en son temps, a écrit sur les interprétations des interprétations des propos qui n’ont pas pris une ride[2]. Pour lui, « nous ne faisons que nous entregloser. » La plus récente édition des Œuvres complètes de Lautréamont[3] – entendre : Lautréamont-Ducasse – s’inscrit dans cette tradition bien établie de l’entreglose à laquelle je n’échapperai pas moi non plus. Je voudrais toutefois, en me plaçant sur un terrain méthodologique relativement nouveau, montrer combien les ressources mises à notre disposition par le récent développement de la micro-informatique s’avèrent à la fois prometteuses et déceptives en matière d’édition – et donc de lecture − de textes. Ou, pour filer la métaphore lautréamontienne, comment l’ordinateur se transforme rapidement en « piège à rats perpétuel, toujours retendu par l’animal pris, qui peut prendre seul des rongeurs indéfiniment, et fonctionner même caché sous la paille » (Les Chants de Maldoror, VI, 227). Bien sûr, on le verra, le danger est grand de succomber au fameux mirage des sources opportunément dénoncé jadis par Maurice Blanchot[4]. Bien sûr, le lecteur-rat risque constamment d’être pris à son propre piège et de se contenter de « ramener le texte envisagé en partie (ou, si c’était possible, dans sa totalité) à ce qui n’est pas lui »[5]. Il ne s’agit pas de revenir s’abreuver benoîtement à la source des mirages – source, on le sait, intarissable – à la façon, pour le meilleur, de Gustave Lanson et, pour le pire, de son disciple Gustave Rudler. Mais nous n’acceptons pas non plus de nous soumettre au noli me tangere des surréalistes ou au culte, inverse et complice, de l’immanence intégrale très en vogue naguère dans la revue Tel Quel et chez les textualistes de tout poil. Que l’on n’ait jamais fini d’apprendre à lire, notre expérience personnelle nous en fournit des exemples quotidiens. Nous chercherons pour notre part à respecter le plus possible le compte tenu des mots, pris en eux-mêmes ici, inscrits, là, dans un réseau de relations textuelles, culturelles, historiques, conjoncturelles. Dans ce domaine, le micro-ordinateur est un outil précieux au service  de la lecture littéraire des textes. Il ne constitue nullement une quelconque panacée mais permet une relance de l’entreglose comme je le montrerai à partir d’une utilisation raisonnée de la bibliothèque numérique de plus en plus importante mise à la disposition de tous par Google Livres.

I. − FAUX ESPOIRS, VÉRITABLES APPORTS

Soit, à partir de Google Livres donc, une première recherche exploratoire concernant d’hypothétiques mentions de Maldoror avant 1870. Ces sondages préalables représentent le type même des faux espoirs liés à la recherche assistée par ordinateur. Après avoir ouvert le site en tapant l’adresse http://books.google.fr/ dans le navigateur, il suffit de cliquer sur « recherche avancée de livres » pour que l’écran de recherche s’affiche. Nous formulons la requête : « expression exacte » = Maldoror ; « afficher les pages écrites en » =  français ; « afficher du contenu publié entre » = 1870. Les premiers résultats, il faut bien le reconnaître, restent dans l’ensemble assez décevants. Internet offre certes un accès direct à la notule d’Asselineau reproduite dans la Pléiade (321-322) mais elle était déjà connue de longue date. La machine fait régulièrement naître de faux espoirs comme ce renvoi prometteur à  l’ouvrage d’Antoine Jean Letronne La statue vocale de Memnon considérée dans ses rapports avec l’Égypte et la Grèce (Paris, Imprimerie royale, 1833, 274 p.) Les « inscriptions grecques et latines recueillies par Salt dans les syringes de Thèbes » qui figurent  dans un appendice (241 sq.) contiennent un « index des noms propres qui se trouvent dans les inscriptions ». Cet index renvoie, p. 267, à Maldoror par le biais d’une référence, en grec. Vérification faite, la forme /Maldoror/ est signalée par la machine par erreur. Cette sorte de coquille informatique, sans doute due à une défaillance de la reconnaissance optique des caractères, fait naître bien des espoirs chez un chercheur, momentanément fébrile, qui doit rapidement en rabattre. Il en va de même avec l’Histoire de la découverte et de la conquête du Pérou,  traduite de l’espagnol, d’Augustin de Zarate, par S. D. C., tome premier (A Amsterdam, chez J. Louis de Lorme, 1700). Il y est question, p. 84, d’un certain François Maldoror qui, vérification faite, s’appelait François Maldonat… Dans d’autres cas, les textes cités contiennent bien /Maldoror/ mais sortent de l’empan chronologique fixé (1870) et convoquent, par exemple, un extrait des Œuvres libres de 1922 sans rapport avec la formulation initiale de la requête.

On le voit, l’outil informatique appelle une utilisation prudente et nécessite un esprit critique de tous les instants de la part de l’utilisateur. Il n’en reste pas moins susceptible d’exhumer parfois des nouveautés totalement inconnues qui ont échappé jusque là à la sagacité de générations de lecteurs. Qu’on en juge. A côté des difficultés et des déceptions liées au traitement du présent sondage inaugural apparaissent les lignes suivantes :

 Revue de l’instruction publique de la littérature et des sciences… − Page 183, 1869 – Afficher la publication en entier.

Les Chants de Maldoror. Chant premier, par ***, Paris, 1868. Nous attendrons, pour parler plus amplement de ce poème, que le deuxième chant ait paru. Cette nature essentiellement mauvaise, qui est en nous préexistant à l’individu,

 L’affichage intégral de la publication renvoie à un long compte rendu, rédigé par un certain F. Rabbe, du Problème du mal d’Ernest Naville publié dans le n° 12 du 17 juin 1869 de la Revue de l’instruction publique de la littérature et des sciences en France et dans les pays étrangers, pp. 181-184. Je ne reproduirai pas ici, pour des raisons évidentes de place, l’intégralité de ce texte que le lecteur intéressé peut consulter sans peine à l’adresse :

http://books.google.fr/books?id=kq8hfj8lZzcC&pg=PA183&dq=Maldoror&hl=fr&sa=X&ei=HDVoTawOcfD0QXXmeDuCA&ved=0CGMQ6AEwBw#v=onepage&q=Maldoror&f=false

F. Rabbe voit en  Naville « un croyant convaincu et fervent » caractéristique du courant protestant libéral. Il dit son attente de « quelque lumière nouvelle, quelques vues originales et fécondes » dans le traitement d’une question morale centrale. Or, il doit bien le reconnaître : « Quelque effort que fasse M. Naville pour rester sur le terrain de la raison et de la science, pour ne pas sortir du monde des faits et de l’expérience, toutes ses recherches et ses démonstrations sont inspirées et dominées par une théorie métaphysique et cosmologique qui lui dicte ses solutions et sa méthode ». Le passage qui retient surtout notre attention est le suivant :

[…] M. Naville est de l’avis de J. J. Rousseau, « qu’il n’est point d’homme, si honnête qu’il soit, s’il suivait toujours ce que son cœur lui dicte, qui ne devînt en peu de temps le dernier des scélérats. » Le mal, d’après lui, est inhérent, essentiel à la nature humaine, il ne désavouerait pas la sombre et cruelle peinture qu’a essayée tout récemment du génie du mal dans l’humanité un poëte en prose, qui laisse bien loin derrière lui, pour l’énergie sauvage, la crudité des tableaux, l’exagération des couleurs, tous les peintres de l’enfer et du mal2 […].

 2. Les Chants de Maldoror. Chant premier, par ***, Paris, 1868. Nous attendrons, pour parler plus amplement de ce poëme, que le deuxième chant ait paru.

Ces quelques lignes constituent la seconde trace, inconnue à ce jour, de réaction critique suscitée par la publication anonyme du Chant premier des Chants de Maldoror après la notule signée ÉPISTÉMON dans le n° 5 de La Jeunesse de septembre 1868. L’intérêt des quelques lignes de F. Rabbe n’est pas seulement d’ordre chronologique. Le rédacteur, on l’aura sans doute remarqué, reconnaît dans l’auteur anonyme du Chant premier « un poëte en prose » qui surclasse d’emblée les différents chantres du mal dont nous savons par ailleurs qu’il s’est abondamment nourri. Rabbe et Ducasse se connaissaient-ils personnellement ? Il est actuellement impossible de répondre à cette question qui nous permettrait de juger de la sincérité ou de la complaisance du critique à l’égard de la production de ***. Le jugement qu’il porte sur le texte qu’il découvre entre littéralement en écho avec les propos du narrateur à la fin du Chant premier : « Ne soyez pas sévère pour celui qui ne fait encore qu’essayer sa lyre : elle rend un son si étrange ! Cependant, si vous voulez être impartial, vous reconnaîtrez déjà une empreinte forte, au milieu des imperfections. » De même, la position du critique (« Nous attendrons, pour parler plus amplement de ce poëme, que le deuxième chant ait paru ») répond-elle au projet déclaré de l’auteur (« Quant à moi, je vais me remettre au travail, pour faire paraître un deuxième chant, dans un laps de temps qui ne soit pas trop retardé »).

Rappelons les grandes lignes du contexte afin de mettre en perspective les propos de F. Rabbe. Dans le courant du mois d’août 1868 paraît le Chant premier des Chants de Maldoror par *** (Imprimerie Balitout, Questroy et Cie). La première et unique réaction critique connue à ce jour est celle d’« Épistémon » mentionnée plus haut. Dans sa lettre du 9 novembre 1868 à un critique dont on ignore l’identité, Isidore Ducasse fournit quelques indications éditoriales concernant la publication de sa « brochure ». Le Chant premier est paru avec quelque retard et Ducasse apporte une précision : « Je dois publier le 2e chant à la fin de ce mois-ci [novembre] chez Lacroix. » (Pléiade, 301). La note de F. Rabbe dans son article sur Naville va dans le même sens. On peut raisonnablement  imaginer qu’il avait reçu le même type de billet que ce critique inconnu. Nous savons en effet par sa lettre à Victor Hugo du 10 novembre 1868 (Pléiade, 302) que Ducasse avait écrit à une vingtaine de critiques dans l’espoir que ces derniers parleraient de son œuvre naissante. Il a remis à Lacroix le manuscrit du 2e Chant vers la mi-septembre pour que les deux premiers chants paraissent ensemble – projet qui n’a finalement pas eu de suite. En fait, il publiera, toujours de façon anonyme, une nouvelle édition du premier Chant, dans le recueil bordelais publié par Évariste Carrance à compte d’auteur, Les Parfums de l’âme. L’édition originale des Chants de Maldoror ne sortira jamais en librairie du vivant de l’auteur qui souhaite « que le service de la critique soit fait aux principaux lundistes » (lettre à Auguste Poulet-Malassis, 23 octobre [1869] (Pléiade, 306) et qui parle au même correspondant, quatre jours plus tard (Pléiade, 307) de l’ouvrage d’Ernest Naville Le Problème du mal qui pourrait selon lui aider à mieux faire connaître ses propres publications.

Revenons au compte rendu de F. Rabbe du livre de Naville précisément. Rabbe fait-il partie des « principaux lundistes » que Ducasse cherchait à atteindre ? On peut légitimement en douter. L’abbé Félix Rabbe (1840-1900),  licencié ès-lettres, ancien professeur de Rhétorique, a publié des études philosophiques sur l’abbé Simon Foucher, chanoine de la Sainte-Chapelle de Dijon (1867),  sur le Père Hyacinthe et le libéralisme clérical (1869), sur une société secrète catholique au XVIIe siècle (1899), ainsi que diverses traductions de l’anglais (Marlowe, Poe, Shelley) et des essais ayant trait à l’Angleterre, son histoire, sa littérature. Ducasse lui avait-il personnellement envoyé sa plaquette ? Avait-il fait expédier sa « brochure » à la revue qui a ensuite confié le fascicule à Rabbe ? Là encore, il est impossible de répondre à ce genre de question. Tout au plus la mention du Chant premier dans le compte rendu de Rabbe confirme-t-elle le désir du jeune homme d’être intégré dans la sphère des producteurs littéraires et bat-elle en brèche la vision d’un apprenti auteur totalement désincarné qu’a cherché à imposer la doxa surréaliste. Le support de publication ne saurait lui non plus rivaliser avec les grands journaux ou les grandes revues de l’époque : La Presse, la Revue des Deux Mondes, le Journal des Débats, Le Constitutionnel, Le Moniteur, Le Temps… La Revue de l’instruction publique [puis : de l’instruction publique, de la littérature, des beaux-arts, et des sciences] en France et dans les pays étrangers, avril 1842-septembre 1870 (I-XXX), Paris, L. Hachette, in-fol., est une publication hebdomadaire qui informe principalement le corps enseignant de l’évolution de l’Institution (nominations, arrêtés, etc.), des publications nouvelles (analyses et comptes rendus), de la vie académique (soutenances de thèse, examens, concours, etc.).  Nous trouverons plus d’une fois sur notre chemin ce genre de perplexités lorsque nous exposerons nos réflexions sur des points liés à la matérialité même des textes de Lautréamont-Ducasse ou sur un certain nombre d’hypothèses dont quelques-unes emporteront – espérons-le −  l’adhésion du lecteur quand d’autres déchaîneront chez lui les kanguroos implacables du rire.

II. − ORTHOGRAPHE, GRAPHIES, COQUILLES

On le sait, il n’existe à l’heure actuelle aucun manuscrit connu des œuvres de Lautréamont-Ducasse. Dans l’édition que j’ai procurée il y a une bonne vingtaine d’années maintenant, j’invitais le lecteur informé et de bonne foi à se garder d’une attitude normative a priori basée sur la seule connaissance de nos critères actuels. Je rappelais qu’une langue évolue et que l’on aurait tort d’oublier cette vérité d’évidence. A l’époque, une lecture assidue des dictionnaires de Bescherelle et de Littré m’avait permis de repérer certaines leçons parfaitement correctes là où la plupart des commentateurs ne voyaient que des maladresses, voire de franches erreurs. L’outil informatique, nous allons le voir à présent, invite à nuancer encore plus les remarques que l’on serait tenté de faire à propos de prétendues coquilles, de graphies qui nous paraissent curieuses, de « fautes » d’orthographe qui n’ont rien de fautives[6].

2.1. Axiôme/axiome

axiome

axiomes

axiômes

Ch. II, 7 (Pl. 91) Ch. II, 10 (Pl. 103) P. I (Pl. 263 ; orthographié sans accent)
Ch. IV, 2 (Pl. 160) P. I (Pl. 271 ; orthographié sans accent)
Ch ; V, 1 (Pl. 191) Ch ; V, 1 (Pl. 191)

Google Livres permet d’accéder à des milliers d’occurrences d’axiôme comme d’axiômes, du XVIIIe au XIXe siècle, principalement dans des essais philosophiques, des précis et des cours de philosophie, des discours et dictionnaires politiques, essais sur les principes fondamentaux de la géométrie, etc.

Exemple : « Verser le blâme et le ridicule sur ces axiômes sacrés, les travestir sous les noms de servitude et d’idolâtrie, c’est violer toutes les lois divines et humaines. »  M. N. S. Guillon, Histoire de la nouvelle hérésie du XIXe siècle, t. III, Paris, Méquignon, 1835, p. 266.

2.2. Stygmate[s], sphynx et autre sphyncter

 

Stygmate

stygmates

Ch. I, 12, 2 occurrences  (Pl. 67) Ch. III, 5 (Pl. 150)

Là encore, on trouve des milliers d’emplois de stygmate[s] attestés entre le XVIIIe et le XIXe siècles dans le contexte religieux, médical, des sciences naturelles comme de la botanique.

Exemples : * STYGMATES. sub. m. pl. Marques de plaies. On s’en sert rarement. On dit cependant en style familier, d’une personne qui a les marques rouges et récentes de la petite vérole, qu’elle en porte encore les stygmates. On dit de même, Les stygmates de la justice, pour dire, Les marques de fers rouges imprimés sur l’épaule des voleurs.

* On dit, Les stygmates de saint François, en parlant de la représentation de ce saint, portant aux mains, aux pieds, au côté, des marques semblables à celles des cinq plaies de Jésus-Christ.

* En termes de botanique, on appelle Stygmate, l’extrémité glandulaire ou glanduleuse du style.

* STYGMATIQUE. adj. des deux g. Terme de botanique. Qui appartient, qui est relatif au stygmate.

* STYGMATISÉ , ÉE. adj. Qui porte des stygmates.

Dictionnaire de l’académie Françoise, t. II, 1802, p. 680.

XXXVIII

Dans l’histoire, les exemples fourmillent. Qui ne connaît le lamentable naufrage du chancelier Bacon qui engloutit, quoi ? Ses biens ? Qu’est-ce cela pour un génie de cette taille ? Son honneur, sa dignité, son intégrité.

Pourquoi faut-il qu’un stygmate judiciaire souille la couronne de l’auteur de l’Instauratio magna ?

Je le répète, les annales des peuples sont pleines de ces désastres bien plus tristes pour le penseur que la perte d’une bataille rangée.

Jean Fontaine, La vérité sur le congrès des étudiants, Liège, Imprimerie de L. de Thier & F. Lovinfosse, 1866, p. 24-25.

Les mots « sphyncter » (Chant V, 5 ; Pl. 205) et « sphynx » (Chant III, 1 ; Pl. 132) appellent les mêmes remarques. L’édition de la Pléiade (n. 6, p. 651) relève bien la variation orthographique mais, le commentaire :

« Le mot « sphincter » (tout comme le mot « sphinx », p. 132) ne prend pas d’y. Ducasse transforme l’orthographe admise. »

laisse à penser que seul Ducasse – par un trait stylistique singulier propre à son écriture – pratiquerait cette déviation de la norme. Il n’en est rien. On trouve ces graphies dans diverses publications au XIXe siècle : traités d’anatomie, revues médicales, dictionnaires de médecine, manuels d’anatomie chirurgicale… Google Livres répertorie plus de 600 résultats pour « sphyncter » et plus de  13 000 pour « sphynx ». Le premier terme se trouve principalement dans des publications médicales (dictionnaires de médecine, journal de médecine et de chirurgie, gazette des hôpitaux, etc.), le second en histoire naturelle et, essentiellement, pour désigner des papillons.

2.3. Nœud compacte et hyéroglyphes

 

L’éditeur en revanche a parfaitement raison de noter  à propos du « nœud compacte de matière » du chant II, 9  (Pl. 100) :

« “ Compacte ” ainsi orthographié au masculin est encore recommandé par Littré qui le préfère à “ compact ”. » (n. 11, p. 634).

Ce qui pourrait à nos yeux passer pour une coquille relève en fait d’un emploi attesté qui apparaît, par exemple, dans cet extrait des Annales de Thérapeutique médicale et chirurgicale et de toxicologie, publiées par M. le docteur Rognetta, tome troisième, Paris, Lacour, 1845-46, p. 19 :

« […] en dernier lieu elle [la tumeur], se présentait comme un nœud compacte, formé par les parois racoquillées du kyste ; aujourd’hui, ce nœud a disparu lui-même [… ] »

De la même façon, le passage suivant :

Aux époques antiques et dans les temps modernes, plus d’une grande imagination humaine vit son génie, épouvanté, à la contemplation de vos figures symboliques tracées sur le papier brûlant, comme autant de signes mystérieux, vivants d’une haleine latente, que ne comprend pas le vulgaire profane et qui n’étaient que la révélation éclatante d’axiomes et d’hyéroglyphes éternels, qui ont existé avant l’univers et qui se maintiendront après lui.  (Chant II, 10, 102-103)

appelle bien la note 5 de la page 634 : « Le mot doit s’écrire “ hiéroglyphes ”, mais la graphie “ hyéroglyphes ” est citée par Féraud dans son Dictionnaire (1787-1788). » On se gardera bien en revanche de prendre cette graphie comme une sorte d’hapax terminologique. Google Livres fournit plus de 1500 exemples d’emplois du terme « hyéroglyphe[s]s » entre les XVIIIe et XIXe siècles dans des publications ayant trait à l’Égypte bien sûr, essai sur les hyéroglyphes égyptiens, récits de voyage, réflexion sur cette forme particulière d’écriture,  mais on le trouve également utilisé par Charles Fourier dans sa  Théorie des quatre mouvemens et des destinées générales (1808).

2.4. Néologismes

             Le recours à des corpus importants s’avère précieux pour traiter des néologismes, ou des prétendus néologismes, d’un auteur. Dans ce domaine, le commentateur est particulièrement soumis à son propre sentiment de la langue, sentiment qui – malheureusement – ne présente, en soi, aucune valeur de vérité. Dans la première strophe du Chant III (Pl. 134) nous lisons :

«Oui, je sens que mon âme est cadenacée dans le verroux de mon corps, et qu’elle ne peut se dégager, pour fuir loin des rivages que frappe la mer humaine, et n’être plus témoin du spectacle de la meute livide des malheurs, poursuivant sans relâche, à travers les fondrières et les gouffres de l’abattement immense, les isards humains. »

Jean-Luc Steinmetz écrit à ce propos (Pl. 639, n. 18) : « Ces graphies (“ cadenacée ”, “ verroux ”), qui ne semblent pas attestées, sont sans doute de l’invention de Ducasse. » La modalisation ici (ne semblent pas, sans doute) est de mise car aucun des deux termes ne relève d’un quelconque néologisme. Google Livres propose plus de 100 résultats concernant « cadenacée » à partir de textes des XVIIe et XVIIIe siècles dans des domaines très variés. On en trouve également au XIXe siècle, notamment dans des traductions françaises des Œuvres de Walter Scott.

Exemple : Il y eut un nouveau silence de crainte et d’incertitude qui fut enfin rompu par le bailli Craigdallie qui, lançant à l’orateur un regard très-significatif, répliqua : « Vous avez confiance dans votre excellent pourpoint, voisin Smith, ou vous parleriez moins hardiment. − J’ai confiance dans le cœur que recouvre mon pourpoint, tel qu’il est, bailli, » répondit l’intrépide Henri ; « et quoique je ne parle que peu, jamais ma bouche ne sera cadenacée par un de ces nobles, quel qu’il soit. »

Walter Scott, Le Jour de Saint-Valentin, traduction de M. Albert Montémont, Paris, Menard, 1837, p. 81.

La forme « le verroux », au singulier, apparaît quant à elle dans « environ 182 résultats » dans des ouvrages encyclopédiques concernant les arts et métiers mécaniques bien entendu (Encyclopédie de Diderot, 1777, vol. 9, p. 851 : « L’ufage des crampons à pointe ou patte, c’est de recevoir le verroux des targettes aux croisées, portes ou armoires, de même que les verroux à ressort &c. »), dans de nombreux textes libertins où l’on tire systématiquement « le verroux » et jusqu’à des romans, en plein XIXe siècle, comme Le pauvre diable de Roger de Beauvoir (1860, p. 118) : « Elle entendit tirer le verroux de sa chambre et le pas des sentinelles ébranler le pavé des guichets. »

Tout ceci, on le voit, invite le commentateur à une sage prudence et devrait l’inciter à ne pas se priver des ressources actuellement offertes par l’informatique. Lorsque Ducasse écrit : « Depuis ce temps, j’ai vu plusieurs générations humaines élever, le matin, ses ailes et ses yeux, vers l’espace, avec la joie inexpériente  de la chrysalide qui salue sa dernière métamorphose, et mourir, le soir, avant le coucher du soleil, la tête courbée, comme des fleurs fanées que balance le sifflement plaintif du vent. » (Ch. II, 10, Pl. 104), il ne s’agit nullement d’un « apparent néologisme créé par Ducasse » (Pl. 635, n. 9) − qui n’ignore pas par ailleurs la forme « inexpérimenté » utilisée dans le Chant sixième (Pl. 225). Google Livres fournit plus de 120 emplois de cette nature dans des textes des XVIIIe et XIXe siècles (Mercure de France, Revue de Paris, Revue des deux mondes) où l’adjectif se trouve fréquemment associé à la jeune fille ignorante de l’amour au point de pouvoir passer pour un véritable poncif. Balzac l’emploie dans La Femme de trente ans, dans Une fille d’Eve. On le rencontre également dans des essais historiques, philosophiques.

Exemple : « Cette nouvelle situation dura quelques mois ; et, chose étrange ! entre ces deux femmes, l’une au début de la vie, l’autre à son déclin ; l’une naïve encore et inexpériente comme un enfant, l’autre revenue de toutes choses en ce monde, il s’établit une sympathie singulière. » Claude Vignon, Victoire NormandLe Correspondant, nouvelle série, tome seizième, Paris, Charles Douniol, 1861, p. 590.

2.5. Hispanismes

− Voilà donc un de tes camarades qui te rendrait malheureux toute ta vie ; car, voyant que ta haine n’est que passive, il ne continuera pas moins de se narguer de toi, et de te causer du mal impunément. (Chant II, 6, Pl. 87)

«Ô pou, à la prunelle recroquevillée, […] tant que l’homme méconnaîtra son créateur, et se narguera de lui, non sans raison, en y mêlant du mépris, ton règne sera assuré sur l’univers, et ta dynastie étendra ses anneaux de siècle en siècle.» (Chant II, 9, Pl. 99)

Ces deux passages du Chant deuxième présentent la particularité d’utiliser la construction « se narguer de … ». Dans mon lexique des Chants de Maldoror (PP, 407-436), l’entrée « NARGUER » proposait : « Espagnolisme possible pour : burlarse de ti. [voir « mets-te le »], cette dernière expression étant commentée ainsi : « Ce type de construction fautive aux yeux de la norme grammaticale, et on en relève plusieurs dans Les Chants de Maldoror, offre aux sarcasmes des commentateurs une pièce de choix. Robert Faurisson (A-t-on lu Lautréamont ?, p. 96) ironise : « Les énormités syntaxiques ne sont pas pour effrayer notre solennel imbécile. » Il nous semble plus intéressant de rappeler, ce qu’on a longtemps oublié ou négligé, le bilinguisme d’Isidore Ducasse qui a passé plus de la moitié de sa vie en Uruguay. Leyla Perrone-Moisés et Emir Rodriguez Monegal (« Isidore Ducasse et la rhétorique espagnole », Poétique, n° 55, septembre 1983, pp. 351-377) notent, p. 373, que « plusieurs fautes de Ducasse sont des espagnolismes ». Le présent exemple traduit littéralement l’espagnol métetelo en la cabeza. Les mêmes auteurs proposent de lire des hispanismes dans d’autres « fautes » de Ducasse [voir « commencement », « commet », « corps », « écarté », « narguer », « rappelle-toi le bien », « respirant », « yeux »]. L’utilisation de la micro-informatique m’invite à nuancer aujourd’hui les propos tenus. On trouve en effet chez Napoléon Landais (Dictionnaire général et grammatical des dictionnaires français, tome second, H-Z, Paris, Didier, 1854, p. 247) mention de l’emploi pronominal du verbe « narguer »: « NARGUER, v. act. (nargué), faire nargue à…, braver avec mépris. Fam. – se NARGUER v. pron., se moquer l’un de l’autre, se tourner en ridicule. » De la même façon, il n’y a nul besoin de convoquer un espagnolisme possible (PP, 413) pour justifier la construction « dans le commencement de cet ouvrage »  dans « Lecteur, c’est peut-être la haine que tu veux que j’invoque dans le commencement de cet ouvrage !  » (Ch. I, 2, Pl. 40). Google Livres fournit de nombreux emplois de la tournure dès le XVIIe siècle. Il en va de même pour le « rappelle-toi-le bien » du Chant I (p. 66) : « Fossoyeur, pourquoi pleures-tu ? Pourquoi ces larmes, pareilles à celles d’une femme ? Rappelle-toi-le bien ; nous sommes sur ce vaisseau démâté pour souffrir. » Il me semble donc aujourd’hui à la fois indispensable de tenir compte et du bilinguisme d’Isidore Ducasse et des autres outils d’exploration désormais à notre disposition. Faute de quoi, le risque est grand de traquer l’hispanisme comme on a traqué jadis les « sources ». Sans plus de succès. Et réciproquement.

III. − PRÉCISIONS, HYPOTHÈSES, PERPLEXITÉS

             3.1. Beau comme : le retour

             Parmi les passages les plus célèbres dus à la plume d’Isidore Ducasse, ceux également qui ont remarquablement résisté à l’usure du temps et de l’accoutumance, figurent les énoncés, que l’on désigne volontiers sous le nom des « beau comme », dans lesquels l’auteur construit une comparaison fondée sur le rapprochement de deux réalités extrêmement éloignées arbitrairement réunies par un acte d’écriture. Henri Béhar a expliqué[7] comment il avait été amené à convoquer Helmholtz à partir de l’une de ces formules : « […] et je me trouve beau ! […] comme la vérité qui suit : « Le système des gammes, des modes et de leur enchaînement harmonique ne repose pas sur des lois naturelles invariables, mais il est, au contraire, la conséquence de principes esthétiques qui ont varié avec le développement progressif de l’humanité, et qui varieront encore ; »  et surtout, comme une corvette cuirassée à tourelles ! Oui, je maintiens l’exactitude de mon assertion. » (Ch. VI, IV, Pl. 238). Sa démarche se situait à la croisée d’une réflexion de nature théorique sur les phénomènes de réécriture et de ce hasard que d’aucuns qualifieraient d’« objectif ». Ce n’est pas diminuer le mérite de Jean-Jacques Lefrère que de supposer qu’il doit, quant à lui, avant tout au fortuit d’avoir exhumé  l’hypotexte du « beau comme un mémoire sur la courbe que décrit un chien en courant après son maître »[8]  (Ch. V, 2, Pl. 197). La machine fournit ici de nombreuses réponses documentaires mises au service de l’analyste. Les progrès dans ce domaine sont extrêmement rapides et le texte numérisé fait alors véritablement figure d’anti-hasard. Je n’entrerai pas ici dans des détails qui seraient très longs à exposer. Disons simplement que Google Livres fournit une bonne cinquantaine de résultats et mentionne la présence de la brochure utilisée par Ducasse dans des ouvrages très variés publiés entre 1828 et 1862. Les renseignements fournis donnent une autre dimension à ce qui peut sinon passer pour un simple canular ponctuel de polytechnicien. Non seulement les bibliographies répertorient le mémoire de Duboys Aymé (ou Boysaymé) – ce qui est bien le moindre −, mais le problème posé sort de la sphère de la seule plaisanterie :

— Nous avons reçu un mémoire de M. Du Boisaymé, sur la courbe que décrit un chien en courant après son maître. La plupart de nos lecteurs se rappelleront sans doute les détails de ce problème curieux, qui déjà ont été insérés dans le deuxième vol. de la Correspondance sur l’École Polytechnique.[…] Nous ne voulons point préjuger sur l’utilité dont peuvent être de pareilles recherches ; l’histoire des sciences ne nous montre que trop d’exemples de questions qui avaient paru d’abord stériles et qui ont ensuite obtenu les applications les plus heureuses.

« Correspondance et nouvelles scientifiques », Correspondance mathématique et physique … publiée par Jean Guillaume Garnier, Adolphe Quetelet, vol. 5, Bruxelles, M. Hayez, 1829, p. 279.

Il figure dans les catalogues de bibliothèques dispersées après décès, se retrouve dans  les Nouvelles annales de mathématiques. Journal des candidats aux écoles Polytechnique et Normale : rédigé par M. Terquem, et M. Gerono, tome huitième, Paris, Bachelier imprimeur-libraire, 1849, fait même l’objet d’une mention dans la séance publique annuelle des cinq Académies de l’Institut impérial de France publiée dans Revue de l’instruction publique de la littérature et des sciences en France et dans les pays étrangers, n° 21, 20 août 1857, p. 310-312. C’est précisément, on l’aura remarqué, la revue dans laquelle F. Rabbe publiera douze ans plus tard son compte rendu du Problème du mal d’Ernest Naville, revue dont il a été question plus haut.  Le signataire, E. Hervé, est en verve :

« M. Viennet, auteur des spirituelles fables que vous connaissez, a pour mission d’égayer un peu la cérémonie. Quand on arrive à cette oasis poétique en sortant d’un mémoire sur les monnaies des Celtes ou d’un traité sur la cynoide (la courbe que décrit un chien en suivant son maître), vous comprenez comme on bénit M. Viennet ; n’eût-il pas tout l’esprit qu’il a, il serait sûr de recueillir les plus frénétiques bravos et les plus charmants sourires. »

Cette courbe canine se retrouve des années plus tard encore dans les Mémoires de l’Académie impériale de Metz (« Notice sur M. le colonel Gosselin » par M. Susane, XLIIIe année, 1861-1862, Metz, Rousseau-Pallez, 1862, p. 243) :

[…] Les vieillards reviennent volontiers aux souvenirs de leur jeunesse. Arrivé au bout de sa carrière, et tournant le dos à un avenir qui n’avait plus rien d’attrayant, Gosselin, remontant à son beau temps de l’École polytechnique, se ressouvint un jour d’une curiosité scientifique, offerte en 1809 au monde savant par M. Dubois-Aimé, et qui était restée sans solution satisfaisante. Il s’agissait de trouver l’équation de la courbe décrite par un chien qui, s’étant éloigné de son maître, cherche à le rejoindre. Un être illuminé par l’intelligence apprécierait en pareil cas la position du point où le maître doit arriver dans le temps nécessaire pour être rattrapé, et il marcherait en ligne droite sur ce point. L’instinct du chien n’admet pas un pareil calcul ; l’animal a toujours l’œil fixé sur son maître ; il doit à chaque instant changer de direction, et par conséquent décrire une courbe. […]

« Le domaine des recherches sur l’origine des beau comme des Chants est étendu. Il correspond à tout ce qui s’est imprimé avant 1870 en français et en espagnol » écrivait Jean-Jacques Lefrère[9] qui souhaitait bien du plaisir aux « valeureux Ducassiens » confrontés à un Himalaya encyclopédique digne de Bouvard et de Pécuchet. La bibliothèque universelle n’est certes pas encore disponible comme on pourrait le rêver. Nous disposons toutefois à présent de suffisamment de ressources numérisées pour que des recherches systématiques soient entreprises et, souvent, menées à bien. Dans la série des « beau comme », je ne dirai rien de Helmholtz et de son « système des gammes, des modes et de leur enchaînement harmonique ». Michel Pierssens[10] a complété le travail d’Henri Béhar. J’ignore comment il a mené sa recherche et combien de temps lui a été nécessaire pour découvrir le n° 29 du 20 juin 1868 de la Revue des cours littéraires de la France et de l’étranger. La machine m’y avait conduit en quelques secondes. D’autres exemples illustreront les démarches qu’elle autorise désormais.

« Je me connais à lire l’âge dans les lignes physiognomoniques du front : il a seize ans et quatre mois ! Il est beau comme la rétractilité des serres des oiseaux rapaces ; ou encore, comme l’incertitude des mouvements musculaires dans les plaies des parties molles de la région cervicale postérieure […] » (Chant VI, I, Pl. 227)

L’interrogation portant sur le groupe « incertitude des mouvements musculaires dans les plaies des parties molles de la région cervicale postérieure » ne fournit qu’une seule réponse à l’heure où la recherche a été menée. Le collage provient du réaménagement d’un « Rapport sur les progrès de la chirurgie », par Charles Denonvilliers, Auguste Nélaton, Alfred Velpeau, Félix Guyon, Léon Labbé, Ministère de l’instruction publique, Paris, Imprimerie impériale, 1867, p. 310 :

[…] Dans certains cas de plaie en travers des parties molles de la région cervicale postérieure, on peut voir survenir chez les animaux des phénomènes très-singuliers, tels que titubation, flexion de la  tête en avant et incertitude des mouvements musculaires. […]

La description du paraphimosis du Chant V, 1 (Pl. 192) pourrait, elle, bien provenir d’une autre publication médicale :

« Un enfant, âgé de 16 mois, entrait le 14 octobre au numéro 7 bis de la salle Sainte-Julie. Chétif, mal soigné en nourrice ; il a repris un peu de force depuis quelques mois qu’il est soigné par sa mère. Elle l’amène à l’hôpital pour le faire traiter d’une ascite légère qu’il a conservée.

Une diarrhée assez intense, causée sans doute par le changement d’habitudes et de nourriture est heureusement combattue par le régime et des moyens convenables.

Le 26 octobre on nous avertit que la verge de l’enfant est considérablement tuméfiée, nous constatons un paraphymosis.− Le prépuce est fortement renversé en arrière du gland. La muqueuse est rouge et tuméfiée. Elle forme en arrière de la couronne du gland un-très gros bourrelet. Quelques excoriations se distinguent nettement à sa surface, et auprès d’elles, sur des points évidemment dénudés de l’épithélium, on remarque plusieurs plaques blanches irrégulières, peu saillantes au-dessus de la muqueuse, et qui ont tous les caractères du muguet.

La réduction, des soins hygiéniques, amenèrent une guérison rapide. »

Travaux originaux, maladies des enfants : « Du muguet chez les enfants à la mamelle » par MM. A. TROUSSEAU, professeur de thérapeutique à la Faculté de médecine de Paris et A. DELPECH, ancien interne de l’hôpital Necker,   Revue médico-chirurgicale de Paris,  janvier 1845, p. 8.

Ajoutons un dernier mot sur « […] il me paraissait beau comme les deux longs filaments tentaculiformes d’un insecte ; ou plutôt, comme une inhumation précipitée ; ou encore, comme la loi de la reconstitution des organes mutilés […] » (Ch. V, 2 Pl. 194). Henri Milne-Edwards dans son Rapport sur les progrès récents des sciences zoologiques en France (Paris, Imprimerie impériale, 1867, pp. 61-62) rend compte des « recherches de M. Philipeaux sur la reconstitution des organes mutilés ».  Ce même ouvrage, de 1867, parle également des travaux de Paul Bert[11] qui est parvenu à « greffer sur le dos d’un rat vivant la queue détachée du corps d’un autre rat » (p. 54), des expériences de Spallanzani, de Doyère et de beaucoup d’autres savants qui ont montré que des êtres vivants morts en apparence ne l’étaient pas en réalité (p. 55). Remarquons à ce propos que le beau comme une « inhumation précipitée » qui figure dans le même passage apparaît non seulement comme un fantasme – bien connu −  d’enterré vivant mais s’inscrit dans le débat scientifique du temps. Pour ne rien dire de la dimension intertextuelle que prennent pour nous aujourd’hui les expériences de Paul Bert sur la greffe (p. 56). « Le fragment détaché du corps d’un de ces animaux depuis plusieurs jours peut encore revenir à la vie active lorsqu’on l’implante convenablement dans le corps d’un autre individu » tout comme le fragment détaché d’un texte scientifique de 1867 peut, convenablement implanté, « revenir à la vie active » un siècle et demi plus tard… Et Henri Milne-Edwards d’évoquer les rotifères et les tardigrades chers à tous les lecteurs des Chants de Maldoror (V, 1, Pl. 191) :

« Et, de même que les rotifères et les tardigrades peuvent être chauffés à une température voisine de l’ébullition, sans perdre nécessairement leur vitalité, il en sera de même pour toi, si tu sais t’assimiler, avec précaution, l’âcre sérosité suppurative qui se dégage avec lenteur de l’agacement que causent mes intéressantes élucubrations. »

3.2. Le charme de la mort

             Le rapprochement entre un hypotexte possible et un énoncé réalisé conduit toutefois, il faut bien le reconnaître, la démarche sourcière à atteindre ses limites et à se faire plus ou moins contestable. Le rapprochement textuel tend à devenir obsessionnel, tout comme dans le cas de la quête compulsive des hispanismes évoquée plus haut. Pourtant, lorsque dans Poésies II, tant de réécritures de Vauvenargues, Pascal, La Rochefoucauld, La Bruyère travaillent un texte qui proclame la nécessité du plagiat, il est tentant – à l’aide de la machine – de rapprocher « Le charme de la mort n’existe que pour les courageux. » (Pl. 279) de la clausule du poème de Musset, « Après une lecture », qui, à propos de Leopardi, écrit :

XXII

 Et tu mourus aussi. Seul, l’âme désolée,
Mais toujours calme et bon, sans te plaindre du sort,
Tu marchais en chantant dans ta route isolée.
L’heure dernière vint, tant de fois appelée.
Tu la vis arriver, sans crainte et sans remord,
Et tu goûtas enfin le charme de la mort.

Novembre 1842.

Le lien proposé ici est-il trop ténu ? Il est possible. Chacun en jugera par soi-même. Si l’on accepte le rapprochement avec ce poète qui appartient aux « intelligences de deuxième ordre » (P. I), qui fait partie des « écrivassiers funestes », des « femmelettes » − « Musset, le Gandin-Sans-Chemise-Intellectuelle » (P. I), l’éloge de Leopardi se lit à partir de la réécriture de Pascal qui précède immédiatement la « pensée » ou la « maxime » de Ducasse.

Isidore Ducasse, Poésies II, Paris, Librairie Gabrie, 1870.

(Pl. 279)Pascal, Pensées, texte établi par Condorcet et annoté par Voltaire (extraits), Paris, A. Hiard, 1832, in-8, 220 p.Les actions cachées sont les plus estimables. Lorsque j’en vois tant dans l’histoire, elles me plaisent beaucoup. Elles n’ont pas été tout à fait cachées. Elles ont été sues. Ce peu, par où elles ont paru, en augmente le mérite. C’est le plus beau de n’avoir pas pu les cacher.Les belles actions cachées sont les plus estimables. Quand j’en vois quelques-unes dans l’histoire, elles me plaisent fort. Elles n’ont pas été tout à fait cachées puisqu’elles ont été sues : ce peu, par où elles ont paru, en diminue le mérite ; car c’est là le plus beau, de les avoir voulu cacher.

Pour Pascal, le silence sur la belle action cachée fait tout le mérite de cette dernière. Il n’en va pas de même pour Ducasse. Le scripteur de Poésies II commente son propre texte, quelle qu’en soit par ailleurs l’origine. Il estime grandement ce qu’il est parvenu à dissimuler dans son énoncé et il est bien placé pour en voir beaucoup dans l’« histoire » qu’il vient d’écrire. Sa poétique joue au chat et à la souris dans l’espace du caché-révélé. Si finalement le caché se dévoile, le lecteur – qui est ici programmé dans le texte – participe de la réussite de l’entreprise. Ducasse quant à lui dialogue littéralement avec le Gandin-Sans-Chemise-Intellectuelle dont il conteste ironiquement in petto les positions romantiques concernant le charme de la mort – et l’on notera ici la présence des italiques.

La pratique systématique du dialogisme textuel invite le rat-lecteur à poursuivre sa quête des « actions cachées ».

            3.3. Cette tristesse qui gonfle les chiens de Terre-Neuve

L’exemple suivant nous mène à nous interroger sur cette intrigante tristesse qui gonfle les chiens de Terre-Neuve :

« Pour plaire à sa mère, un fils ne lui criera pas qu’elle est sage, radieuse, qu’il se conduira de façon à mériter la plupart de ses éloges. Il fait autrement. Au lieu de le dire lui-même, il le fait penser par ses actes, se dépouille de cette tristesse qui gonfle les chiens de Terre-Neuve. » (P. II, Pl. 282)

Ducasse emprunte cette fois un détail rapporté par Louis Figuier dans La terre et les mers ou description physique du globe (Paris, L. Hachette, 1864, p. 530)

[…] Ce qui distingue le plus les régions polaires des autres contrées de la terre, c’est leur long jour et leur longue nuit. Décrivant une immense spirale autour de l’horizon, le soleil monte peu à peu jusqu’au plus haut point de sa course, à une trentaine de degrés ; puis il revient de la même manière vers l’horizon, et fait ses adieux à la terre, s’éteignant peu à peu dans un morne crépuscule. Alors, pendant près de six mois, le soleil reste invisible.

« Lorsqu’on se voit pour la première fois enseveli dans les ténèbres silencieuses de la nuit polaire, dit le capitaine Parry, on ne peut se défendre d’un involontaire effroi : on se croit transporté hors du domaine de la vie. Ces mornes et sombres déserts paraissent comme ces espaces incréés que Milton a placés entre l’empire de la vie et celui de la mort. »

Les animaux mêmes sont affectés par la tristesse qui règne alors dans la nature. Sous l’influence de ces constantes ténèbres les chiens de Terre Neuve du docteur Elisa Kane devinrent fous et moururent.

L’emprunt ici est patent. Ducasse a-t-il lu Figuier dont les travaux de vulgarisation ont eu un très large public de son temps ? A-t-il découvert les chiens du docteur Elisa Kane dans un article de presse, de revue ? Une fois encore – et c’est là l’essentiel −, sa poétique n’hésite pas à opérer de constants coups de force en intégrant à un discours parfaitement cohérent, moraliste même, un détail sans aucun rapport avec le propos général et qui, par sa précision, crée ce ton inimitable qui, à la fois, attire l’attention du lecteur et le plonge dans la perplexité.

3.4. Les kanguroos implacables du rire

Une autre expression curieusement imagée m’invite à proposer un rapprochement dont je reconnais le caractère contestable. Le Comte de Lautréamont, en ce début du chant quatrième, compose, de son propre aveu, un « laborieux morceau de littérature » qui constitue un magnifique exemple de crétinisation du lecteur : assertions bouffonnes, énoncés qui posent un univers immédiatement déconstruit, adresse au lecteur pris à partie et dont l’auteur se joue comme un chat d’une pelote de laine… C’est dans ce contexte qu’il est amené à préciser la conception qu’il se fait de la poésie :

« […] Il chante pour lui seul, et non pas pour ses semblables. Il ne place pas la mesure de son inspiration dans la balance humaine. Libre comme la tempête, il est venu échouer, un jour, sur les plages indomptables de sa terrible volonté ! Il ne craint rien, si ce n’est lui-même ! Dans ses combats surnaturels, il attaquera l’homme et le Créateur, avec avantage, comme quand l’espadon enfonce son épée dans le ventre de la baleine : qu’il soit maudit, par ses enfants et par ma main décharnée, celui qui persiste à ne pas comprendre les kanguroos implacables du rire et les poux audacieux de la caricature ! … » (Chant IV, 2, Pl. 163)

Par delà la remarque strictement orthographique de ce terme, d’origine anglaise à partir d’un mot australien,  entré tardivement dans la langue française, plusieurs ouvrages du milieu du XIXe siècle prétendent que le mot kanguroo est un nom formé de deux mots grecs « rire et queue » (Auguste Wahlen, Nouveau dictionnaire de la conversation, vol. 14, Bruxelles, 1843). L’Encyclopédie des gens du monde (t. XV, Paris, 1841) ajoute même : « nom formé de deux mots grecs (rire  et queue) et indiquant une particularité de ces animaux dont la queue acquiert un développement étonnant. » Il semble donc qu’à cette époque l’association « rire »/« queue » était effective pour un public qui ignorait l’origine anglo-australienne du terme. Par ailleurs, Chateaubriand avait écrit dans les Mémoires d’Outre-tombe en évoquant une visite des jardins botaniques royaux de Kew :

« J’allais voir à Kew les kanguroos, ridicules bêtes, tout juste l’inverse de la girafe : ces innocens quadrupèdes-sauterelles peuplaient mieux l’Australie que les prostituées du vieux duc de Qeensbury ne peuplaient les ruelles de Richmond. »

De son côté, le comte de Marcellus rapportait à propos de cette anecdote le souvenir suivant (Chateaubriand et son temps, Paris, Michel Lévy, 1859, p. 120) :

« Les Kanguroos amusaient déjà l’auteur en 1800. Nous avons encore beaucoup ri en 1822, M. de Chateaubriand et moi, de leurs gambades. Je ne l’ai même jamais vu tant rire. »

Cette anecdote pourrait rendre partiellement compte de l’expression employée par Ducasse mais on voit bien ici la limite de la « critique des sources ». A supposer que les passages cités de Chateaubriand et de son commentateur aient bien, en effet, hanté (et enté…) la mémoire volontaire ou involontaire de l’auteur des Chants de Maldoror, la production de cette nouvelle « source » n’explique littéralement rien quant aux effets produits sur le lecteur par l’utilisation faite par le  scripteur d’une expression qu’il s’autorise arbitrairement en dépit de toute norme stylistique reconnue : les kanguroos implacables du rire.

3.5. C’est très mauvais de rêver qu’on marche à l’échafaud

Le refus de la perte de la conscience dans le sommeil, la « haine irréconciliable » de Maldoror à l’endroit des « planches somnifères » (Chant V, 3, Pl. 198) nous valent de fortes pages au cours desquelles Lautréamont file la métaphore du lit-tombeau, du corps-cadavre, des draps-linceuls et de l’appartement-chapelle ardente. Ce passage troublant, poignant même, met en scène un rêve que l’on qualifierait volontiers de fantasme : « “Sortir de cette couche est un problème plus difficile qu’on ne le pense. Assis sur la charrette, l’on m’entraîne vers la binarité des poteaux de la guillotine. Chose curieuse, mon bras inerte s’est assimilé savamment la raideur de la souche. C’est très mauvais de rêver qu’on marche à l’échafaud.” » (Chant V, 3, Pl. 200). La scène évoque selon toute vraisemblance le fameux rêve de Maury :

« […] Mais un fait plus concluant pour la rapidité du songe, un fait qui établit à mes yeux qu’il suffit d’un instant pour faire un rêve étendu, est le suivant : J’étais un peu indisposé, et me trouvais couché dans ma chambre, ayant ma mère à mon chevet. Je rêve de la Terreur ; j’assiste à des scènes de massacre, je comparais devant le tribunal révolutionnaire, je vois Robespierre, Marat, Fouquier-Tinville, toutes les plus vilaines figures de cette époque terrible ; je discute avec eux ; enfin, après bien des événements que je ne me rappelle qu’imparfaitement, je suis jugé, condamné à mort, conduit en charrette, au milieu d’un concours immense, sur la place de la Révolution ; je monte sur l’échafaud ; l’exécuteur me lie sur la planche fatale, il la fait basculer, le couperet tombe ; je sens ma tête se séparer de mon tronc ; je m’éveille en proie à la plus vive angoisse, et je me sens sur le cou la flèche de mon lit qui s’était subitement détachée, et était tombée sur mes vertèbres cervicales, à la façon du couteau d’une guillotine. Cela avait eu lieu à l’instant, ainsi que ma mère me le confirma, et cependant c’était cette sensation externe que j’avais prise, comme dans le cas cité plus haut, pour point de départ d’un rêve où tant de faits s’étaient succédé. Au moment où j’avais été frappé, le souvenir de la redoutable machine, dont la flèche de mon lit représentait si bien l’effet, avait éveillé toutes les images d’une époque dont la guillotine a été le symbole. » (Alfred Maury, Le sommeil et les rêves, Paris, Didier, 1862, pp. 133-134).

De nombreux commentateurs ont déjà signalé ce point. A-t-on remarqué dans la scène évoquée par Lautréamont la probable présence du Latréaumont d’Eugène Sue ? Je cite d’après l’édition publiée par C. Hochhausen et Fournes (Bruxelles et Leipzig, 1838) :

−  Eh bien, ces rêves ? ces rêves ?

−  Ces rêves, Louis, résumaient les deux seuls partis qui vous restent à prendre… l’un bon et l’autre fatal, comme ces songes.

−  Mais le fatal, le fatal, qu’annonçait-il ?

−  Dans celui-là, − dit rapidement Maurice, comme si chaque mot lui eût brûlé les lèvres : − Je vous voyais aujourd’hui décidé à conspirer ; et au même instant… derrière vous, se dressait une horrible et gigantesque figure… c’était Latréaumont ; il avait une hache sanglante à la main… Ah…

−  Latréaumont !! −  s’écria Rohan pâle d’effroi.

−  Latréaumont !

− Oui, − dit Maurice respirant à peine ; −  enfin… il était… le bourreau, et vous étiez sur l’échafaud…

−  Sur l’échafaud ! −  répéta sourdement le chevalier… −  sur l’échafaud !

Un assez long silence suivit ces paroles. (p. 94).

M. DE ROHAN. Quel rêve affreux ! le rêve de Maurice… un échafaud ! ah ! c’est horrible !

Il tombe Accablé sur un fauteuil.

LE PÈRE BOURDALOUE, s’approchant. Mon fils !!

M. DE ROHAN, sortant de sa stupeur, le regarde avec effroi. Qu’est-ce ? comment ? que voulez vous ? Où suis-je ? où suis-je ?

Le PÈRE TALON. Prince, rappelez vos esprits. (p. 338)

M. de Rohan le regarde d’abord fixement ; puis, jetant les yeux autour de lui, peu à peu il se souvient de tout.

Mais ce n’est pas un rêve que ce rêve d’échafaud !… c’est une réalité ! oui… ces prêtres… cette salle… ah ! mon Dieu, oui… c’est l’échafaud… je suis condamné. (Avec rage)… Ah !! malédiction ! malédiction sur moi, je suis condamné ! (p. 339).

3.6. Cette grande impudique

« Baise de temps en temps la robe de cette grande impudique [la saleté], en mémoire des services importants qu’elle ne manque pas de te rendre. » (Chant II, 9, Pl. 99)

Cette « grande impudique » constitue à l’époque de Ducasse un syntagme quasiment lexicalisé cité dans de nombreux textes, de revues surtout, syntagme visiblement censé être connu des lecteurs contemporains et que l’on trouve notamment employé dans les Iambes d’Auguste Barbier pour chanter « La popularité » [février 1831 (premiers vers de la section V)] :

« La popularité ! – c’est la grande impudique /  Qui tient dans ses bras l’univers. / Qui le ventre au soleil, comme la nymphe antique, / Livre à qui veut ses flancs ouverts ! »

Mais c’est bien entendu avant tout une expression issue de l’Apocalypse dans certaines traductions comme par exemple Les livres du Nouveau Testament traduits pour la première fois d’après le texte grec le plus ancien […] par Albert Rilliet, Paris, Cherbuliez, 1860, La Grande Babylone, Apocalypse XVII :

« Et un des sept anges qui tiennent les sept coupes sortit, et il s’adressa à moi en disant : « Viens, je te montrerai la condamnation de la grande impudique, qui est assise sur de nombreuses eaux, avec laquelle les rois la terre se sont livrés à l’impudicité ; et les habitants de la terre se sont enivrés du vin de son impudicité. »  Et il me transporta dans un désert en esprit. // Et je vis une femme assise sur une bête écarlate pleine des noms de blasphème, et ayant sept têtes et dix cornes. Et la femme était revêtue de pourpre et d’écarlate, et couverte d’or, de pierres précieuses, et de perles, tenant dans sa main un calice d’or rempli d’abominations, et les souillures de son impudicité ;  et sur son front un nom était écrit, mystère : « Babylone La GRANDE, LA MÈRE DES IMPUDIQUES ET DES ABOMINATIONS DE LA Terre.». […]

            3.7. Glaive de diamant

« Ô être humain ! te voilà, maintenant, nu comme un ver, en présence de mon glaive de diamant ! » (Chant II, 1, Pl. 76).

Jean-Luc Steinmetz  réfère cette image « aux épopées italiennes du Roland furieux de l’Arioste et de La Jérusalem délivrée du Tasse » (n. 6, Pl. 631). L’expression « glaive de diamant » appartient également au discours mythologique auquel n’a pas pu échapper en son temps le collégien Ducasse. C’est avec un tel glaive, que lui avait remis Vulcain,  que Persée tranche la tête de Méduse.

 3.8. Les résédas de la modestie

« Dans tous les temps, il avait cru, les paupières ployant sous les résédas de la modestie, qu’il n’était composé que de bien et d’une quantité minime de mal. » (Chant II, 1, Pl. 75).

Jean-Luc Steinmetz note (Pl. 630) : « Pour la première fois, Ducasse met en œuvre une image irrationnelle, en apparence. Étymologiquement, “réséda” vient du latin resedare qui signifie “calmer”. »  Il est vrai que le langage des fleurs attribue traditionnellement la modestie à la violette. Pourtant, si l’on en croit Les fleurs animées de Taxile Delord, J. J. Grandville, Alphonse Karr et Raban (Paris, Gonet, 1847, p. 51) le réséda désigne le « mérite modeste ». Casimir Magnat note lui aussi dans son Traité du langage symbolique, emblématique et religieux des fleurs (A. Touzet, 1855, p. 456) : « Mérite modeste – Réséda ». L’abbé Dubois, dans un petit conte moralisateur (« Au milieu des plantes et des fleurs », Journal des bons exemples et des œuvres utiles, archives de la France chrétienne, 1862, pp. 285-286), insiste sur la simplicité, la modestie, l’humilité du réséda, « toutes ces qualités aimables qui séduisent sans effort et pour ainsi dire sans se montrer. »

3.9. Incompréhensibles  pédérastes

 « Ô pédérastes incompréhensibles, ce n’est pas moi qui lancerai des injures à votre grande dégradation ; ce n’est pas moi qui viendrai jeter le mépris sur votre anus infundibuliforme. » (Chant V, 5,  Pl. 204).

Ambroise Tardieu, professeur de médecine légale à la faculté de médecine de Paris, a publié une Étude médico-légale sur les attentats aux mœurs (Paris, J.B. Baillière, 1867, 5ème édition, 274 p., ill.) devenue un classique du genre. Il est plus que probable qu’Isidore Ducasse a pris connaissance de cette étude qui décrit avec force détails la constitution des anus infundibuliformes des pédérastes passifs. Si tel est le cas, il a également pu lire, pp. 186-187, les lignes suivantes :

« Je ne prétends pas faire comprendre ce qui est incompréhensible et pénétrer les causes de la pédérastie. Il est cependant permis de se demander s’il y a autre chose dans ce vice qu’une perversion morale, qu’une des formes de la psychopathia sexualis, dont Kaan a tracé l’histoire. La débauche effrénée, la sensualité blasée, peuvent seules expliquer les habitudes de pédérastie chez des hommes mariés, chez des pères de famille, et concilier avec le goût des femmes ces entraînements contre nature. On peut s’en faire une idée en retrouvant dans les récits des pédérastes l’expression de leurs passions dépravées. »

3.10. « Nul raisonneur ne croit contre sa raison. »

Poésies II se caractérise, on le sait, par le nombre de passages empruntés à des moralistes et retournés par les soins de Ducasse. L’énoncé suivant : « Nul raisonneur ne croit contre sa raison. » (Pl. 282) présente une structure formulaire caractéristique de l’adage, du proverbe, de la maxime. J’ai par conséquent cherché à voir si une telle phrase ne proviendrait pas du retournement d’un énoncé antécédent. J’ai eu beau varier les requêtes, demander à la machine de faire ressortir du corpus de Google Livres les formulations « ne croit contre sa raison »,  « croit contre sa raison », « contre sa raison » je n’ai jamais été dirigé – dans l’état actuel du corpus on le rappelle − que sur le seul passage suivant :

XIX

 La foi consiste dans la libre soumission de la volonté à la raison, il ne faut donc pas s’étonner que ceux qui prétendent faire tout l’opposé, c’est-à-dire assujettir leur raison à leur volonté, ne parviennent point à croire. Ce qui surprend, c’est que de cette impuissance absolue où ils sont de croire par la seule volonté, ils concluent non pas que la foi est rationnelle, mais que tous les chrétiens croient sans raison.

Croire, ce n’est pas seulement se soumettre, c’est se soumettre à ce qu’on tient pour certainement vrai ; croire malgré la raison leur est donc impossible, non pas comme ils l’imaginent, à cause de la supériorité de leur intelligence, mais parce que c’est chose impossible en soi : « Nul ne croit contre sa raison. » Henri de Cossoles,  Du doute, Paris, Didier, 1867, pp. 145-146.

Isidore Ducasse, s’occupe fort à l’époque d’une question récurrente au XIXe siècle : le doute, présenté par les moralistes contemporains comme le ferment déstructurateur de la société. Dès l’épigraphe de sa plaquette, il dit vouloir remplacer « la mélancolie par le courage, le doute par la certitude, le désespoir par l’espoir, la méchanceté par le bien, les plaintes par le devoir, le scepticisme par la foi, les sophismes par la froideur du calme et l’orgueil par la modestie. » (Poésies I, Pl. 257) Il incombe au lecteur de se demander si l’auteur s’en prend au doute de façon sérieuse ou si l’emploi de l’ironie ne vient pas miner systématiquement un énoncé alors foncièrement antiphrastique. Voir également Poésies I, Pl. 268, 269, 270, 272 ; Poésies II, Pl. 277, 282 ainsi qu’à la correspondance, Pl. 308-309. Il est tout à fait possible que Ducasse ait pris connaissance de l’essai d’Henri de Cossoles sur le doute, se soit emparé du passage de l’analyste « Nul ne croit contre sa raison » et ne l’ait « corrigé » à sa façon : « Nul raisonneur ne croit contre sa raison. »

 3.11. Régulateur de l’âme

    « Le régulateur de l’âme n’est pas le régulateur d’une âme. Le régulateur d’une âme est le régulateur de l’âme, lorsque ces deux espèces d’âmes sont assez confondues pour pouvoir affirmer qu’un régulateur n’est une régulatrice que dans l’imagination d’un fou qui plaisante. » (Poésies II, Pl. 285)

Dans ce curieux passage, si typique de la démarche ducassienne qui pose une assertion pour immédiatement après la renverser, le recours à l’industrie horlogère est-il pertinent ? Ducasse n’est pas Beaumarchais. Je préfère pour ma part recourir à un penseur qui n’a jamais été convoqué, sauf erreur, par la critique. Il s’agit de Pierre Hyacinthe Azaïs (1766-1845) que Paul Bénichou classe joliment parmi les « demi-savants à fermentation intellectuelle intense », auteurs de « systèmes qui font d’une loi unique, tenue pour connaissable scientifiquement, la clé de l’univers à tous ses niveaux, à la fois explication du monde et principe d’action et de salut pour l’homme »[12]. Azaïs édifia, explique Bénichou, un système déiste fondé, sur une sorte d’illumination, propre à expliquer le fonctionnement global de l’univers par le jeu de deux forces – Expansion et Compression – « qui tendent à se résoudre en fin de compte en un principe unique d’équilibre »[13]. L’homme est soumis à une sorte de jeu de forces opposées où Azaïs distingue différentes parties de l’âme : la partie inférieure, la partie supérieure et la partie intermédiaire. Chacune de ces parties caractérise divers aspects de l’individu. Si l’une d’entre elles l’emporte sur les deux autres, il naît un déséquilibre préjudiciable au sujet. « Il faut donc à l’homme, écrit Azaïs, et dans le sein même de son âme, un régulateur veillant à la pondération respective des deux genres d’impulsion extrême. Ce régulateur de l’âme humaine, où réside-t-il ? naturellement dans sa région moyenne ; là seulement peut être placé le pivot du balancement.[14] »  Le « fou qui plaisante » évoqué par Ducasse dans la citation de Poésies II reproduite plus haut pourrait être, si mon hypothèse s’avère plausible, Azaïs lui-même, polygraphe prolifique auteur de réflexions philosophiques en cinq volumes sur les destinées humaines, de considérations sur Napoléon, d’une continuation de Berquin destinée à la jeunesse, d’un système universel, etc., etc.

IV. − Relances

Nous avons successivement examiné comment l’utilisation du micro-ordinateur faisait naître, certes, de faux espoirs mais était également susceptible d’offrir à la recherche de véritables apports. Nous avons montré en quoi elle nous aidait à nous en tenir dans un premier temps à la lettre du texte avec l’examen d’un certain nombre de phénomènes matériels d’orthographe, de graphie ou de coquilles. Nous venons de fournir bon nombre de précisions de nature éditoriale et interprétative, d’émettre des hypothèses dont tout le monde ne partagera sans doute pas la pertinence, de formuler enfin certaines perplexités face à des rapprochements de textes qui reposent l’éternelle question du bien fondé de la critique des sources. Je voudrais pour terminer exposer de nouvelles données qui constituent autant de relances de la recherche maldororienne, soit sur des questions qui ont déjà fait l’objet d’apports significatifs que nous préciserons encore, soit pour aborder des points totalement nouveaux.

            4.1. Les Fous de Cobb

 Dans Poésies I (Pl. 269), Isidore Ducasse fournit à ses lecteurs le moyen de constater l’infériorité de Musset par rapport à Lamartine et à Hugo :

« Lisez, devant une jeune fille, Rolla ou les Nuits, les Fous de Cobb, sinon les portraits de Gwynplaine et de Dea, ou le Récit de Théramène d’Euripide, traduit en vers français par Racine le père. »

De nombreux commentateurs ont, depuis longtemps, signalé l’existence d’un récit intitulé « Les Fous » publié par Jules Lermina (1839-1915) dans son recueil Histoires incroyables. Lermina a plus d’une fois utilisé le pseudonyme de « William Cobb ». En revanche, Histoires incroyables ayant paru en 1885, soit quinze ans après la mort de Ducasse, il fallait imaginer que ce dernier avait pu prendre connaissance du texte mentionné dans une publication − journal ou revue −  antérieure à 1870. Je dois à ma collègue Nathalie Prince[15] de m’avoir signalé il y a quelque temps déjà l’existence des n° 43-44 de la revue Le Rocambole consacrés à Jules Lermina [été/automne 2008, Jean-Luc Buard dir.]. Grâce à elle, au Rocambole et à Gallica, il est désormais possible de proposer la chronologie suivante :

− Le récit de Jules Lermina, « Les Fous » a été publié dans le journal quotidien Le Gaulois du dimanche 10 octobre 1869, n° 462, au mercredi 27 octobre 1869, n° 479. La publication a connu quelques interruptions dues à l’urgence des actualités à traiter prioritairement (affaire Troppmann, mort de Sainte-Beuve, mouvement social de grève, etc.). Le texte se trouve en général en page 3, chaque numéro n’ayant que quatre pages. Il est curieusement signé à la fin de chaque épisode  « EDGAR POE (?) », la signature étant suivie de la célèbre formule : (La suite à demain).

− Dix jours plus tard, le samedi 6 novembre 1869, le n° 489 du Gaulois publie en première page, sur les deux premières colonnes de gauche, un long article de Francisque Sarcey, collaborateur régulier du journal. Sarcey rappelle la récente publication des Fous et prétend que le texte aurait été remis à la rédaction par un inconnu qui aurait traduit le récit en français à partir d’un manuscrit « retrouvé par hasard dans les manuscrits d’Egard Poe [sic]. Le directeur du Gaulois pensant avoir affaire à un pastiche publia le texte en faisant suivre le nom d’Edgar Poë d’un point d’interrogation qui exprimait ses doutes. Francisque Sarcey se livre à une assez longue réflexion sur ce qui l’a amené pour sa part à lire ce texte, lui qui ne pratique guère d’habitude le récit « en tranche 3 de feuilleton dans les journaux quotidiens ». Texte d’« Edgar Poë ( ?) », d’« Edgar Poë » ? Quel rôle la signature joue-t-elle dans l’évaluation appréciative d’une œuvre de langage ?  Que nous révèle le faux sur le vrai dans le cas du pastiche ? Quelle influence sur la décision de lecture et sur l’interprétation a pu être exercée par la présence du point d’interrogation suivant la signature introduit par le directeur du journal ? « Supposons, écrit Sarcey, qu’au lieu d’avouer franchement son doute, il eût tout simplement donné ce conte comme traduit d’un second volume d’Edgard Poë, qui n’était point encore parvenu en France. Est-ce que je ne m’y serais pas laissé tromper ? Cela est fort probable. » Peut-être Sarcey a-t-il été victime d’un attrape-niais. Mais pourquoi a-t-il alors pris tant de plaisir à tenir le rôle du niais ? Le genre si magistralement illustré par Poe a-t-il des chances de s’acclimater en France ? Les questions, on le voit, sont de celles qui se posent toujours à nous de nos jours. Pour finir, Sarcey fait état d’une lettre qui serait depuis peu parvenue au journal. La voici :

A Monsieur le directeur du Gaulois.

« Monsieur,

Voyant l’obligeance avec laquelle vous avez accueilli la nouvelle intitulée les Fous, je viens vous avouer une petite supercherie que vous voudrez bien, j’espère, me pardonner. C’est moi qui suis l’auteur des Fous que je vous ai adressés comme un manuscrit inédit d’Edgard Poë. Désirant me faire connaître au public français, dont le suffrage en toutes matières est si précieux, et plein de sympathie pour votre journal que je lis régulièrement, j’ai remis ce manuscrit à un de mes amis qui se rendait en France, et en même temps cette lettre qui doit vous être adressée lorsque la nouvelle touchera à sa fin. Si donc vous l’avez insérée, serais-je trop audacieux en tenant à votre disposition deux autres manuscrits, qui, sur la réponse dont tous voudrez bien honorer cette lettre par la voie de votre journal, vous seront remis par l’ami qui m’a servi d’intermédiaire? Les deux nouvelles ont pour titres : l’une le Testament, l’autre l’Araignée,

Soyez assez bon pour transmettre à mon gracieux et intelligent traducteur l’expression de ma reconnaissance et tous mes remercîments.

Pardonnez-moi encore une fois, Monsieur, de m’être servi de cette ruse bien innocente en réalité, puisque mon intention était de ne pas laisser peser sur un des hommes les plus remarquables de l’Amérique la responsabilité de ma modeste prose. Et croyez-moi votre reconnaissant

William Cobb.

New-York. − 396, Broadway.

Ce William Cobb existe-t-il réellement ?

Peut-être est-ce encore là un nouveau tour que nous joue un Parisien, qui veut donner plus de retentissement à la publication de ses contes… Qu’importe ? s’ils sont aussi amusants que celui qu’il nous a déjà donné. Je suis donc chargé, par la direction du Gaulois, de le prévenir que son offre est acceptée, et que nous attendons sa prose de pied ferme. »

− Le dépôt légal de Poésies I datant du 9 avril 1870, on pensait jusqu’ici que la parution des Fous dans un journal ou une revue sous la signature « William Cobb » devait être envisagée dans la période qui va de la fin octobre 1869 à la fin mars 1870. Cette hypothèse reste évidemment valable et un chercheur exhumera peut-être un de ces jours une telle publication. Il me semble toutefois qu’elle n’est plus à présent nécessaire. On peut désormais penser qu’Isidore Ducasse a lu « Les Fous » dans Le Gaulois et que, faisant fi de la curieuse attribution du texte à « Edgar Poë ( ?) », il l’ait directement cité comme « les Fous de Cobb ». C’est d’ailleurs l’hypothèse à laquelle était parvenu de son côté Jérôme Solal dans une contribution électronique qui semble avoir échappé aux ducassiens. Voir « la Revue des Ressources[16] » dans laquelle il présente Jules Lermina. Signalons pour terminer que de nombreuses reprises des Fous sont actuellement disponibles sur la Toile et que l’on peut consulter Le Gaulois sur Gallica qui propose 62 années de publication disponible sur <http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/cb32779904b/date>.

4.2. Un fouet aux cordes de scorpions

 Isidore Ducasse est connu pour la fulgurance de ses images arbitraires. Quand il s’adresse au « glorieux espoir » (Poésies I, Pl. 267) et qu’il écrit : « Comme un meuble de rebut, je t’ai chassé de ma demeure, avec un fouet aux cordes de scorpions », le lecteur éprouve le sentiment de retrouver un moment sous sa plume la présence du bestiaire diversifié auquel le Comte de Lautréamont l’avait déjà habitué. De fait, le scorpion apparaît plusieurs fois dans Les Chants de Maldoror : Ch. II, 3, Pl. 81 ; III, 1, Pl. 133, 134 ; III, 5, Pl. 153. L’existence d’un imaginaire animal est indéniable et il serait absurde de vouloir nier cette dimension du texte. Le lecteur d’aujourd’hui est d’autant plus tenté de privilégier les dimensions immanente, symbolique et poétique de l’énoncé qu’aucun ouvrage actuel – ni Le Petit Robert, ni le TLFI –  ne rend compte de cet instrument qu’ignore également le Grand dictionnaire universel du XIXe de Pierre Larousse. On aurait tort d’oublier toutefois la dimension référentielle du langage. Dans le cas qui nous occupe, le fouet aux cordes de scorpions existe ou, du moins, a bel et bien existé. L’interrogation croisée de Google Livres (fouet + cordes + scorpions) nous apprend que les « scorpions » faisaient partie des « principaux instrumens dont les païens se servaient pour tourmenter les martyrs ». Il s’agissait de « fouets garnis de pointes ». Voir, par exemple, Alban Butler, Vies des pères, des martyrs et des autres principaux saints, tirées des actes originaux et des monuments les plus authentiques, traduit librement de l’anglais par l’abbé Godescard, tome premier, Louvain, Vanlinthout et Vandenzande, 1828,  p. xxxiii. De nombreux autres ouvrages théologiques, dictionnaires, recueil religieux donnent le détail de cet instrument de supplice comme, par exemple :

« SCORPION, s. m. Sorte d’insecte venimeux, et dont le venin se communique par la blessure qu’il fait avec sa queue. La blessure que fait le scorpion se guérit, dit-on, en écrasant le scorpion même sur la plaie. […] − Chez les anciens, espèce de petite catapulte ou d’arbalète qu’on portait à la main, et avec laquelle on lançait des dards, dont le fer, extrêmement fin et pointu, ressemblait à l’aiguillon du scorpion. […] − Espèce de fouet composé de plusieurs cordes garnies d’un fer tranchant ou de morceaux deplomb. […] (F. Raymond, Dictionnaire général de la langue française…Paris, Aimé André, libraire, 1832, II, 462).

4.3. Confucius, Boudha, Socrate…

Un passage de Poésies II expose les devoirs de la poésie et permet à l’auteur  de prendre position dans le débat qui oppose une poésie au service de quelque chose qui lui est extérieur et une poésie pure. Les arguments avancés, sérieux ou faussement graves, insistent sur la nécessité d’un  retour à un état antérieur :

« Revenons à Confucius, au Boudha, à Socrate, à Jésus-Christ, moralistes qui couraient les villages en souffrant de faim ! » (Poésies II, Pl. 280)

Confucius, Bouddha, Socrate et Jésus Christ sont fréquemment évoqués et rapprochés dans de nombreux textes du XIXe siècle. Beaucoup d’auteurs de cette époque − Hugo, Stendhal, Balzac, Lamartine, Chateaubriand… − associent différentes de ces figures. A titre d’exemple, je citerai le chapitre XIV de l’essai du docteur Mary, Le christianisme et le libre examen: discussion des arguments …, (vol. 2, Paris, Didier, 1864, p. 114) qui porte sur le  « Caractère de Jésus-Christ » :

Époque de l’avénement du Messie. — Corruption du monde romain. — Caractère de Jésus. — Date de sa naissance et de sa mort. — Secte des Esséniens. — Fondateurs de religions positives. —  Bouddha, Confucius, Mahomet. — Socrate et Jésus-Christ. — Préventions et mécontentement des Juifs. — Attente d’un Messie conquérant. — Divinité de Jésus. — Son langage sur ce sujet. — Opinion des apôtres. — Exagération des apologistes. — Sentiment de Franklin. — Hypothèse philosophique.

On doit à la sagacité de Clara Moressa et Jean-Jacques Lefrère d’avoir découvert l’existence d’un concours proposé par Jean-Marie Caubet dans La Morale indépendante du 9 janvier 1870 et relayé par Louis-Auguste Martin dans L’Annuaire philosophique[17]. Il s’agissait de faire la biographie comparée de quatre célèbres moralistes : Confucius, le Bouddha, Socrate et Jésus-Christ[18]. Il est plus que probable que Ducasse a pris connaissance de ce concours par le biais de cette publication. Je remarque toutefois que rien ne correspond à la seconde partie de l’énoncé  − « moralistes qui couraient les villages en souffrant de faim ! » Nous touchons une fois encore du doigt l’aporie sourcière. Comme l’écrivait, non sans malice, Claude Bouché (op. cit., p. 27) :

« Attribuer une origine à certains éléments de l’œuvre, c’est reconnaître, du même coup, les éléments non marqués comme de purs produits de l’auteur, fruit de son génie singulier, dont il n’a pu concevoir qu’en lui-même la secrète genèse. »

Autrement dit, la démarche suivie nous conduirait à poser des jugements de valeur esthétique extrêmement positifs sur le segment « moralistes qui couraient les villages en souffrant de faim ! » au motif qu’il ne provient d’aucune réécriture… On conçoit aisément qu’Isidore Ducasse n’avait besoin de rien ni de personne pour écrire « moralistes qui couraient les villages en souffrant de faim ! ». On admet par ailleurs que ce même syntagme ne nous transporte nullement dans on ne sait quelle extase poétique. On voudrait simplement voir jusqu’où l’on pourrait aller trop loin, mettre à l’épreuve le postulat selon lequel le plagiat travaille massivement un texte qui en fait son principe fondateur. L’ordinateur ici possède un pouvoir heuristique indéniable en attirant mon attention sur un texte de Proudhon – celui-là même que Ducasse mentionne quelques lignes avant le passage qui nous occupe – « les cornets dont se composent les ouvrages de Proudhon » (Poésies II, Pl. 280) – dont on se demande dès lors si Ducasse ne l’a pas lu aussi :

« […] Plus positif, plus fier encore, et déjà moins confiant en l’hospitalité des néophytes, Paul prend un parti énergique : donnant ses Épîtres et sa prédication pour rien, il gagne son pain en fabriquant des tentes. C’est le plus beau trait de sa vie.

Voilà comment fut résolu, au premier siècle de notre ère, le problème de la rémunération des auteurs. Mon Évangile n’est pas chose vénale : telle est la réponse de Jésus Christ. Et quiconque a le sentiment religieux, abstraction faite de tout dogme et de toute révélation, le comprend comme lui. Vendre l’Évangile, comme l’idée en vint à un économiste de l’époque, Simon le Mage, ce serait un crime contre Dieu, la dernière des indignités. C est justement le crime que l’Église flétrit du nom de celui qui le premier affirma la propriété spirituelle, la simonie. Plus tard, il est vrai, l’Église tomba dans le relâchement. Pendant des siècles, les évêques furent seigneurs terriens, les abbés eurent des serfs, le sacerdoce vécut de bénéfices, les couvents regorgèrent de donations extorquées. Mais le principe est resté : l’Église ne veut pas que ses ministres mendient ; elle n’en déteste pas moins les simoniaques.

Et tous les fondateurs et réformateurs de religions, Bouddha, Confucius, Socrate, firent comme Jésus-Christ, prêchant le royaume de Dieu sur les toits, donnant leur pensée gratis, mangeant ce qu’ils trouvaient, et scellant, à l’occasion, leur doctrine de leur sang. On a accusé Mahomet de fourberie ; il n’était pas insensible à la gloriole d’écrivain. On n’a jamais dit qu’il eût tiré une obole de la vente de l’Alcoran.[…] »

Pierre-Joseph Proudhon, Les majorats littéraires : Examen d’un projet de loi ayant pour but de créer, au profit des auteurs, inventeurs et artistes, un monopole perpétuel, Bruxelles, Office de Publicité, 1862, p. 75

Si j’ajoute que ce texte a été repris dans les Œuvres complètes de P.-J. Proudhon, à la Librairie Internationale (1868, vol. 16, p. 59), autrement dit chez A. Lacroix, Verboeckhoven & Ce, Éditeurs, la boucle est bouclée ; le « piège à rats perpétuel, toujours retendu par l’animal pris, qui peut prendre seul des rongeurs indéfiniment, et fonctionner même caché sous la paille » a une fois de plus fonctionné.

4.4. Boules d’ivoire et bassin d’argent
Au début du Chant deuxième, le narrateur établit une sorte de bilan concernant le devenir du premier chant de Maldoror. Son action n’a pas été mince puisque l’homme qui croyait n’être composé « que de bien et d’une quantité minime de mal » sait désormais « qu’au contraire il n’est composé que de mal, et d’une quantité minime de bien » (Ch. II, 1, Pl. 75). Le rôle du narrateur est clairement défini :

« j’arrache le masque à sa figure traîtresse [la figure traîtresse de l’homme] et pleine de boue, et je fais tomber un à un, comme des boules d’ivoire sur un bassin d’argent, les mensonges sublimes avec lesquels il se trompe lui-même » (id., Pl. 75-76).

Des boules d’ivoire sur un bassin d’argent ? Quel luxe de détail ! Les lecteurs au fait des modes de passage du baccalauréat ès lettres et ès sciences au temps de Ducasse savent que le système des mentions repose sur l’obtention par le candidat d’un certain nombre de boules blanches (parfaitement bien : 10 boules blanches ; très-bien : 8 boules blanches sans aucune noire ; bien : 6 boules blanches sans aucune noire ; assez bien : 4 boules blanches et 1 boule noire au maximum ; passablement : lorsque le candidat n’a pas eu plus de 2 boules noires). Faudrait-il lire dans le passage qui nous occupe une allusion à ces pratiques aujourd’hui oubliées ? Il n’en est rien et pour décerner ses mentions le baccalauréat  de l’époque ne recourait sans doute ni à l’ivoire, ni à l’argent. C’est à un domaine tout autre qu’il faut faire appel pour rendre compte de la construction utilisée par Ducasse. On connaît la place occupée par le vol des grues dès l’ouverture des  Chants de Maldoror (Ch. I, 1, Pl. 39-40). La construction qui nous occupe se trouve liée, d’une façon curieuse, à ce vol. Une publication de Pierre Sylvain Maréchal, avec des gravures réalisées par François Anne David, porte sur les Antiquités d’Herculanum, Ou les plus belles Peintures antiques, et les Marbres, Bronzes, Meubles, etc. trouvés dans les excavation d’Herculanum, Stabia et Pompeïa (tome dixième, à Paris, Chez l’Auteur, MDCC. XCVII, pp. 54-55). On y trouve une Planche XLII présentée en ces termes par S. Maréchal :

Voici quatre lampes de bronze, à une seule lumière, ou mèche, et d’un bon travail, à peu près sur le même dessein. On ne sait point la date ni le lieu de leur invention. On diroit quatre petites barques : le manche a la forme du cou d’une oye ou d’un cigne, ou d’une grue, avec la tête ornée diversement au caprice de l’artiste. Cette poignée, ainsi dessinée, étoit familière aux anciens ; sans doute, parce que l’élégance et la commodité s’y trouvent réunies. On ne sauroit imaginer un manche d’une coupe plus heureuse à la main et à l’œil. Le choix du volatile qui y figure est fondé, comme nous avons eu déjà l’occasion de le faire remarquer, sur la bonne opinion qu’on avoit de sa surveillance. Tout le monde connoît les oyes du Capitole, sans lesquelles toute la valeur de Manlius eut été en défaut contre la surprise des Gaulois.

Voici à présent ce que Pline dit, ou plutôt raconte des Grues. « Elles ne débusquent jamais qu’avec conseil  et par le commun consentement de toutes, et par même moyen, elles choisissent un roi pour les conduire. Elles tiennent toujours le haut, afin de découvrir le pays de plus loin. Chaque troupe a son capitaine qui est toujours enl’arrière-garde ; au seul cri duquel toutes les autres obéissent pour se tenir arrangées et serrées ; et toutes font cest estat tour par tour. Elles asseent aussi leur guet de nuict et font sentinelle tour par tour. La sentinellese tient seulement sur un pied, tenant une petite pierre en l’autre, afin, si d’avanture elle s’endormoit, que la pierre qui lui tombe de l’autre pied, l’éveillast. »

Le grand Alexandre prit leçon des Grues ; il se préservoit du sommeil, en tenant dans sa main une boule d’ivoire ; laquelle tombant dans un grand bassin d’argent placé dessous, rendoit un bruit qui l’éveilloit en sursault.[…]

On voit à présent l’origine de la formulation si précise qui avait retenu notre attention. Une fois de plus, Isidore Ducasse/Comte de Lautréamont a recopié un [micro] texte antécédent, l’a assimilé de telle sorte que le texte de l’Autre est devenu le sien propre. En avait-il pris connaissance dans l’ouvrage que nous venons de citer ? L’avait-il trouvé reproduit tel quel dans une autre publication ? Une fois encore, je serais bien en peine de répondre à cette question que nous avons déjà rencontrée à plusieurs reprises sur notre chemin.

4.5. Homme, pierre, arbre

« C’est un homme ou une pierre ou un arbre qui va commencer le quatrième chant. » (Ch. IV, 4, Pl. 157). L’indétermination portant sur la nature du narrateur utilise des mots qui, en soi, ne présentent aucune difficulté. Si j’interroge Google Livres sur la présence éventuelle dans d’autres textes des trois termes homme + pierre + arbre, de très nombreuses réponses me sont, bien entendu, fournies par la machine. Seules deux d’entre elles retiennent particulièrement mon attention. La première renvoie à un Essai d’un ultimum organum ou constitution scientifique de la méthode, 1ère série : bases de la métaphysique, tome premier, Paris, Hachette, 1865, p. 340, de Jules [Delarue] de Strada :

CHAPITRE V.

Que la faculté d’abstraction et d’extraction s’exerce  dans la vie, dans l’art, dans la science.

[…] I. Dans la vie, nous percevons l’arbre, la maison, l’homme comme faits matériels, tantôt séparés, tantôt unis ; nous voyons 1,10, 25, tantôt comme seuls, tantôt comme unis à homme, pierre, arbre, etc. Nous voyons les idées comme justes, vraies, fausses, isolées ou appliquées aux actes et aux hommes. Nous voyons donc de même les faits spirituels, numériques et matériels, tantôt dans leur isolement et dans leur nature propre, tantôt dans leurs rapports avec les réalisations, tantôt dans leurs rapports entre eux. C’est-à-dire que dans la vie nous abstrayons et extrayons les faits idéals, numériques et matériels.

La seconde fait apparaître la figure d’Antoine Louis Claude Destutt de Tracy que je n’ai jamais vu mentionnée, sauf erreur de ma part, par la critique ducassienne. Dans ses Elemens d’ideologie (troisième partie : logique, Paris, Courcier, 1805, 671 p.) Destutt de Tracy s’attache notamment au rôle de la propriété dans la manière de raisonner de l’esprit. Sa réflexion sur la nature des mots le conduit à analyser de nombreux syllogismes qui, si Ducasse en a pris connaissance comme je l’imagine, ont dû réjouir l’auteur de Maldoror et des Poésies tant le raisonnement logique semble basculer de façon vertigineuse parfois dans l’illogisme le plus radical. Donnons-en une petite idée :

p. 634 […] Lorsque le terme majeur est un nom négatif, et que le mineur est universel, c’est le second mode (tout homme est un animal, tout animal est non arbre), dans lequel la proposition majeure et la conclusion sont universelles négatives.

On ajoute quelquefois à ces deux modes, deux antres modes qui en diffèrent en ce que le terme mineur est particulier.

Il peut se faire aussi que le terme majeur et le moyen soient des noms négatifs. Quand cela arrive, il en naît un nouveau mode dans lequel toutes les propositions sont négatives, et néanmoins le syllogisme est bon. Supposons, par exemple, que le terme mineur soit homme, que le moyen soit non pierre, et le majeur non caillou, il en résultera ce syllogisme-ci, l’homme n’est pas pierre ; tout ce qui n’est pas pierre n’est pas caillou ; donc l’homme n’est pas caillou ; lequel syllogisme est composé de trois propositions négatives, mais n’en est pas moins régulier. Mais comme en philosophie il ne s’agit que de trouver des règles universelles aux propriétés des choses, et que la négative ne diffère de l’affirmative qu’en ce que dans celle-ci on affirme du sujet un nom positif, et dans celle-là un nom négatif, il est inutile de considérer dans la figure directe un autre mode que celui dans lequel toutes les propositions sont universelles et affirmatives. […]

p. 636 […] La première de ces trois a lieu par le renversement de la majeure, comme on va le voir. Dans la figure directe, les trois termes sont places dans cet ordre : mineur, moyen, majeur. Un homme est un animal, un animal n’est pas une pierre : c’est là la figure directe.

Renversez la majeure et dites :

Un homme est un animal.

Une pierre n’est pas un animal, et vous aurez la seconde figure, ou la première des figures indirectes, dont la conclusion sera, un homme n’est pas une pierre.

En effet, puisqu’il a été prouvé dans le chapitre précédent, article 14, que les propositions universelles dont les termes sont renversés et contradictoires sont équivalentes, les deux syllogismes doivent avoir la même conclusion ; car si (àla manière des Hébreux) nous lisions la majeure en sens contraire, cela ferait un animal n’est pas une pierre, et le raisonnement serait absolument tel qu’il était dans la figure directe.

De même voici un syllogisme direct : un homme n’est pas un arbre, tout ce qui n’est pas un arbre n’est pas un poirier.

Renversez la majeure, et changez-la en une proposition équivalente par la contradiction des termes. Le syllogisme restera le même, mais il deviendra indirect de cette manière,

Un homme n’est pas un arbre,

Un poirier est un arbre,

et la conclusion sera toujours un homme n’est pas un poirier. […]

 p. 637 […] 11°. La figure inverse, ou la troisième des figures indirectes, résulte du renversement des deux prémisses. Par exemple, soit ce syllogisme direct,

Tout homme est un animal,

Tout animal n’est pas une pierre ; donc

Tout homme n’est pas une pierre.

Il devient inverse de cette manière :

Toute pierre n’est pas un animal,

Tout ce qui n’est pas un animal n’est pas un homme ; donc

Toute pierre n’est pas un homme.

La conclusion est renversée et équivalente à la conclusion directe. […]

L’aspirant au baccalauréat du temps de Ducasse devait posséder un certain nombre de connaissances touchant au syllogisme, notamment en matière de raisonnement et de logique. Les Chants de Maldoror portent plus d’une trace de la nécessité de connaître les règles de ce type de raisonnement qu’un bachelier devait être capable d’utiliser sans tomber dans les abus du sophisme et du cercle vicieux (voir Ch. II, 10, Pl. 104-105 ;  Ch. V, 7, Pl. 213-214 ; Ch. VI, III, Pl. 236 ; Poésies I, Pl. 264-265). Ducasse prétend même (feint de prétendre même ?) qu’il est nécessaire de s’insurger contre « les syllogismes démoralisateurs » afin de « réagir enfin contre ce qui nous choque et nous courbe si souverainement » (Poésies I, Pl. 262-263). A-t-il rencontré l’œuvre de Destutt de Tracy ? En a-t-il lu des extraits dans un manuel scolaire ou dans une revue ?  On aimerait pouvoir répondre à cette question de manière affirmative et catégorique. C’est malheureusement actuellement impossible. C’est en cela que l’usage de la machine suggère de nouvelles pistes mais en même temps fait naître de nouvelles perplexités. D’autres, plus compétents que moi, se chargeront de détruire, ou de compléter, le chantier que je ne fais qu’ouvrir ici.

Il est temps à présent de mettre un terme à une étude qui n’est que trop longue. On me permettra de reprendre la conclusion d’un essai que je consacrais naguère à l’ordinateur au service de l’annotation des textes littéraires[19]. Tous ceux qui ont découvert « la linguistique » au tournant des années 1970 se rappellent sans doute avec émotion la façon dont Roman Jakobson[20] concluait sa célèbre intervention « Linguistique et poétique » :

« Chacun de nous ici, cependant, a définitivement compris qu’un linguiste sourd à la fonction poétique comme un spécialiste de la littérature indifférent aux problèmes et ignorant des méthodes linguistiques sont d’ores et déjà, l’un et l’autre, de flagrants anachronismes. »

On aimerait dire ici, à l’instar du célèbre linguiste, qu’un adepte de la textualité immanente sourd à la fonction également référentielle du langage comme un spécialiste de littérature indifférent aux problèmes et ignorant des méthodes informatiques sont désormais, l’un et l’autre, de flagrants anachronismes. L’ordinateur mis au service de l’annotation des textes littéraires constitue de nos jours ce que l’on aurait appelé jadis une  discipline auxiliaire de la démarche philologique, comme la chronologie dans le champ des études historiques. Il livre nombre de faits bruts à exploiter, donne souvent accès à une bibliothèque fantôme du texte étudié.  Les outils informatiques ne constituent certainement pas en soi une quelconque panacée en matière d’approche des œuvres à caractère esthétique.

Tels qu’ils sont à l’heure actuelle – et ils évolueront sans aucun doute dans les années à venir −, ils méritent de ne pas être négligés : ils participent d’ores et déjà de plein droit du piège à rats perpétuel. Ceux qui ne l’ont pas encore compris se condamnent à produire des travaux partiellement périmés avant même leur publication.


[1] La présente version numérisée correspond à l’intégralité du travail proposé à Histoires littéraires et publié par cette revue sous une forme abrégée dans son numéro 50 d’avril-mai-juin 2012, pp. 43-56.

[2] Montaigne, Les Essais, III-13, éd. de Pierre Villey, Paris, P.U.F., coll. « Quadrige », 1988, p. 1069.

[3] Lautréamont, Œuvres complètes, édition établie, présentée et annotée par Jean-Luc Steinmetz, Paris, Gallimard, bibliothèque de la Pléiade, 2009, 795 p. Sauf indication contraire, toutes les références aux Chants de Maldoror comme aux Poésies  renverront à cette édition.  J’utiliserai à l’occasion  ma propre édition de Lautréamont/Isidore  Ducasse, Les Chants de MaldororPoésies,  Paris, Presses Pocket, coll. « Lire et voir les classiques », n° 6068, 1992, 479 p. [sous la forme abrégée PP suivie du numéro de la page concernée].

[4] « Lautréamont et le mirage des sources », Critique, n° 25, juin 1948, p. 483-498.

[5] Claude Bouché, Lautréamont : du lieu commun à la parodie, Paris, Larousse, coll. « thèmes et textes »,  1974, p. 26.

[6] Abréviations utilisées : Ch. = Chant ; Pl. = édition des Œuvres complètes de la Pléiade, voir supra, n. 2 ; P. I = Poésies I. Outil de référence : Œuvres complètes de Lautréamont, fac-similés des éditions originales, Hubert Juin éd., Paris, La Table Ronde, 1970,  n. p.

[7] Henri Béhar, « Beau comme une théorie physiologique », Cahiers Lautréamont, 2e semestre 1990, Livraisons XV et XVI, pp. 51-55. Texte partiellement repris dans PP 402-405. On le consultera aujourd’hui aisément dans Henri Béhar, La littérature et son golem, Paris, Champion, 1996, pp. 139-142.

[8] Jean-Jacques Lefrère, « La courbe que décrit un chien », Cahiers Lautréamont, 1er semestre 1987, Livraisons I et II, pp. 29-31 et Isidore Ducasse, Paris, Fayard, 1998, pp. 294-295. Curieusement, l’édition de la Pléiade renvoie au roman de Jules Verne, La Jangada (1881) postérieur de onze ans à la mort de Ducasse.

[9] Isidore Ducasse, op. cit., p. 493.

[10] Michel Pierssens, « Beau comme du Helmholtz », Ducasse et Lautréamont : l’envers et l’endroit, Du Lérot, éditeur & Presses Universitaires de Vincennes, 2005, pp.  165-169.

[11] Dans une lettre qu’il m’adresse après la lecture de mon article abrégé dans Histoires littéraires, Jean-Pierre Lassalle me rappelle que dans sa thèse consacrée au « Travail de la réécriture dans Les Chants de Maldoror de Lautréamont » (Nancy, 2000), Naruhiko Teramoto a déjà signalé l’emprunt à Paul Bert. C’est parfaitement exact. N. Teramoto mentionne la thèse de Paul Bert de 1866. Le rapport de Milne-Edwards de 1867 témoigne de la vitesse de diffusion concernant les progrès récents en matière de sciences zoologiques. J.-P. Lassalle me signale par ailleurs ses propres travaux sur « les résédas de la modestie » et le « fouet aux cordes de scorpions » que seule une mémoire défaillante m’a empêché de mentionner (cf. infra). Dont acte.

[12] Paul Bénichou, Le Temps des prophètes, chap. VI, « Figures héroïques de l’utopie », dans Romantismes français I, Paris, Gallimard, coll. « Quarto », 2004, p. 657.

[13] Paul Bénichou, op. cit., p. 661.

[14] Pierre Hyacinthe Azaïs,   De la phrénologie, du magnétisme et de la folie : ouvrage dédié à la mémoire de Broussais, Paris, Desessart, 1839, vol. 2, pp. 427-428.

[15] Voir son Petit musée des horreurs : nouvelles fantastiques, cruelles et macabres (1880-1900), édition établie et présentée par Nathalie Prince, Paris, Robert Laffont, coll. « Bouquins », 2008, 1152 p.  On trouvera « Les Fous » de Jules Lermina aux pages 469-508.

[16] http://www.larevuedesressources.org/spip.php?article927

[17] Clara Moressa, Jean-Jacques Lefrère, « En feuilletant La Revue populaire de Paris et quelques autres revues », Cahiers Lautréamont, 1er semestre 1995.

[18] On trouvera tous les détails nécessaires dans l’ouvrage de J.-J. Lefrère déjà cité, pp. 564-565.

[19] « L’ordinateur au service de l’annotation des textes littéraires – Verne, Apollinaire, Cendrars », Mesures et démesure dans les lettres françaises au XXe siècle, Paris, Honoré Champion, 2007, pp. 401-402.

[20] Roman Jakobson, « Linguistique et poétique », Essais de linguistique générale, traduit de l’anglais et préfacé par Nicolas Ruwet, Paris, [Editions de Minuit, 1963], Seuil, coll. « Points », n° 17, 1970, p. 248.

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