De Ducasse à Maldoror

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Un autre Genonceaux poursuivi par la justice

In Édition, Genonceaux, Non classé on 12/02/2018 at 05:38

Kevin Saliou et Gérard Tasset

 

 

Dans un article précédent, Gérard Tasset nous avait communiqué des informations nouvelles et importantes concernant Léon Genonceaux, le premier à avoir réédité, en 1890, Les Chants de Maldoror. Bien que ceci soit sans rapport avec Isidore Ducasse, il nous a semblé intéressant de présenter au public le destin de l’un de ses neveux, Arthur Clément Joseph, qui connut comme son oncle des déboires judiciaires avant de se ranger à l’âge de la maturité. Voici donc le fruit des recherches de Gérard Tasset.

 

Le père de Léon Genonceaux, Alexandre Théodore Joseph Genonceaux, s’était marié à Couvin le 28 juillet 1845 avec Eloïsme Meunier. Ils avaient ensuite eu trois enfants : Louis Émile Joseph, né le 4 avril 1846, Émile Adolphe Joseph, né le 28 septembre 1850, et Léon Constantin Joseph, le futur éditeur, né le 16 janvier 1854.

Émile s’était marié à son tour, le 20 décembre 1870, et avait vécu un temps, comme son père, à Couvin. Il avait ensuite eu trois enfants : Arthur Clément Joseph, né le 9 novembre 1871, Marie Joseph, née le 3 mai 1875, et René Émile Joseph, né le 15 novembre 1879. En 1879, la famille partit s’installer à Bruxelles. Il est intéressant de noter que, dans sa jeunesse, Léon Genonceaux était également parti s’installer dans la région bruxelloise pour être éditeur, mais qu’il dut revenir à plusieurs reprises chez ses parents à Couvin, comme en témoigne le registre de la population de la commune, consulté par Gérard Tasset. On ignore quelle était la raison de ces allées et venues, et si elles sont le témoignage de premiers déboires financiers, mais en 1880, Léon décida de partir faire fortune dans le monde de l’édition parisienne. La suite est connue et a été racontée par Jean-Jacques Lefrère : on le retrouve peu après employé chez Édouard Monnier, place des Vosges, où il verra se succéder les patrons avant d’hériter de lui-même de la librairie, déménagée au 3, rue Saint-Benoît.

Arthur Clément Joseph, premier fils d’Émile, avait obtenu un diplôme d’ingénieur. Il était négociant en chaux lorsqu’il se maria le 27 avril 1899, à Spy, en Belgique, avec Valérie Blairon, née le 26 mai 1868 à Bruxelles. De ce mariage allaient naître trois enfants : Germaine Maximilienne, née le 18 janvier 1900, Maximilien Emmanuel, né le 20 mars 1901 et Renée Émilie Clémentine, née le 9 juillet 1902. À la fin de l’année 1899, Arthur Clément fonda la Société Anonyme des Carrières de Labuissière, dont il était administrateur et directeur. Mais l’entreprise fit rapidement faillite : elle lui avait néanmoins permis de mener à bien une première escroquerie de plusieurs centaines de milliers de francs, comme le rapporte le journal Le XXesiècle du 3 mars 1905 :

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Peu après, Arthur et sa famille revinrent à Couvin où il fonda, le 10 juillet 1900, la Société anonyme des ciments et chaux de Couvin. Il en était encore administrateur et directeur. Mais en 1902, alors que naît sa fille Renée Émilie Clémentine, il a déménagé à Andrelecht et se déclare ingénieur, sans préciser l’entreprise. Ces informations sont tirées du relevé du recensement de 1900, page R568, effectué par M. Vanwelkenhuyzen et consulté par Gérard Tasset.

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Journal de Charleroi du 5 août 1900

La trace d’Arthur Clément est plus facile à suivre dans la presse que celle de son mystérieux oncle éditeur, car les hauts-faits du neveu ne sont pas moins glorieux. Si l’on ignore ses activités au cours des années 1902-1904, on le retrouve soudain dans la presse en 1905. Le Journal de Paris du 2 mars 1905 et Le XIXe siècle du 3 mars 1905 rapportent en effet l’arrestation d’un escroc de haut vol. Sous de faux noms, il avait arnaqué un certain nombre de personnes en Belgique. Criblé de dettes, Arthur Genonceaux avait fait l’objet, à la fin de 1904, d’une instruction judiciaire. Laissé en liberté provisoire pendant l’instruction de son dossier, il avait alors fui en France pour continuer ses méfaits. Le 1er mars 1905, il fut arrêté pour escroquerie sous le titre usurpé et très maldororien de… comte d’Oultremont. Ainsi, le 2 mars 1905, Le Journal de Paris consacre un article aux « escrocs de haut vol dont un faux gentilhomme » :

La justice belge recherchait depuis plusieurs mois un escroc de marque, Arthur Joseph Genonceaux, qui avait extorqué à de nombreux dupés des sommes dont le total dépassait 100.000 francs. L’aventurier ne restreignait point son champ d’action à la Belgique. Paris, la province et les grandes villes de l’étranger étaient exploitées par lui. Voici quel était son procédé :

Agé de 35 ans à peine, d’allures distinguées, il se présentait chez des capitalistes, en se donnant tantôt comme comte de Nydpruck, tantôt comme chevalier, commis du duc de Staumont, ancien directeur de sociétés financières. Parfois encore il s’adressait à des joailliers ou des orfèvres. Et il sollicitait soit une avance de fonds soit la livraison à crédit d’une certaine quantité de bijoux.

Comme garanti de sa solvabilité, le pseudo-gentilhomme offrait une délégation sur un dépôt de 10.200.000 francs, reliquat de l’héritage de son frère, dont le séquestre était un notaire très honorable demeurant à Bruxelles.

Or Genonceaux avait une maîtresse qui portait à tort ou à raison le même nom que le notaire, et demeurait à Bruxelles dans la même rue, à une ou deux maisons d’intervalle.

Cette femme se faisait remettre les lettres adressées à son homonyme et voisin et qui contenaient des demandes de renseignements concernant le comte de Nydpruck et sa situation de fortune.

Inutile d’ajouter que la jeune femme envoyait aussitôt une réponse favorable et que son amant jouissait ainsi d’un crédit illimité.

Genonceaux vient d’être arrêté à Strasbourg où il était en train de commettre une nouvelle escroquerie et où il s’était approprié le titre de comte d’Oultremont.

Mr Roy, commissaire de police aux délégations judiciaires, a reçu de divers parquets des commissions rogatoires à l’effet d’entendre les victimes de ce maître escroc. Le magistrat devra consacrer plusieurs journées à cette besogne.

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Et dans Le XIXe siècle du 3 mars 1905 :

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A la suite de nombreuses plaintes récemment reçues, le parquet de la Seine vient de charger M. Roy, commissaire aux délégations judiciaires, d’ouvrir une information contre un certain Joseph Genonceaux, 35 ans, d’origine belge. Ancien administrateur de sociétés, très élégant, ruisselant de bijoux, ce personnage a réussi à faire, tant à Paris que dans les départements, un nombre inestimable de dupes, sous les noms d’emprunt de comte de Nydpruck, de Chevalier, comte ou duc de Staumont, de comte d’Oultremont, ou se mettant en rapport avec des banquiers, des financiers, des bijoutiers, des agents d’affaires, etc.

Il s’efforçait de se faire prêter d’importantes sommes d’argent, donnant pour garantie un prétendu dépôt d’un million chez un notaire de Bruxelles, insistait-on. Il donnait l’adresse de sa maîtresse, qui portait le même nom que l’officier ministériel, par une coïncidence habilement calculée. La jeune femme, cela va sans dire, donnait les meilleures renseignements sur l’honorabilité du personnage. Joseph Genonceaux a réussi à escroquer par cet ingénieux moyen plus d’un demi million.

L’escroc, M. Roy en a été avisé hier, vient d’être arrêté à Strasbourg (en Allemagne depuis 1870) où il se disposait à continuer la série de ses exploits.

Le nom du comte Vitole de Nydpruck fait référence à un personnage qui a réellement existé. Vivant à Bruxelles, il avait déposé le 31 juillet 1886 un brevet pour un procédé de tannage accéléré.

Arthur Genonceaux fut rapidement jugé par le tribunal correctionnel de Strasbourg et condamné le 15 mars à 6 mois de prison ferme. Tenant compte de son mois de prison préventive, après avoir effectué ses 5 autres mois, il fut remis à la justice belge à la fin novembre 1905.

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Le Messin du 16 mars 1905

Arthur Clément Genonceaux comparut alors devant le tribunal correctionnel de Bruxelles dès la fin 1905 et jusqu’au début de 1906. Vu la complexité du dossier et l’abondance des témoins, il fallut plusieurs audiences avant qu’il ne soit jugé et condamné le 20 janvier 1906 à quatorze fois trois mois, quatre fois sept mois et une fois deux mois de prison, soit un total de soixante-douze mois ou six ans de prison ferme.

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Le Vingtième siècle du 21 janvier 1906

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Vooruit du 24 janvier 1906

Traduction :

Affaires de justice – Banque des droits de Bruxelles

Arthur Genonceaux est condamné à jusqu’à 84 mois de prison pour différents abus de confiance, escroqueries et utilisation de documents falsifiés. En Belgique, il se faisait passer pour un comte d’Oultremont ou bien aussi pour un duc d’Ursel. A Strasbourg, il prenait les titres de nobles Allemands. Grâce à ça, il connaissait beaucoup de gens à tromper et à qui enlever de l’agent. La maîtresse de Genonceaux fut condamnée à 10 mois de prison.

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Gazette de Charleroi du 19 mars 1906

Arthur Clément Joseph Genonceaux aurait été incarcéré à la prison de Saint-Gilles. Mais a-t-il effectué totalement ses 84 mois (ou 7 ans) de prison additionnés d’un an pour les faux actes notariés ? Cela conduirait en 1914, à la veille de la première guerre mondiale. Une chose est sûre : cette peine n’est pas compatible avec sa nouvelle arrestation à Dinant fin septembre 1909 et son retour devant le tribunal de Bruxelles. Avait-il bénéficié d’une remise de peine ? Mais alors pour quelle raison ?

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Journal de Charleroi du 25 septembre 1909

Quoiqu’il en soit, on se retrouve avec un « trou » dans la vie d’Arthur Clément Genonceaux entre fin 1909 et le 31 août 1921, date à laquelle il publie un article sur la science des chaux et ciments, et un autre article le 14 septembre 1921 dans la revue Le Bâtiment et le bulletin de l’entreprise réunis. Il réapparaît à Ixelles le 20 janvier 1923 pour le prononcé de son divorce avec Valérie Blairon, domiciliée alors avec ses enfants au 334, chaussée de Bruxelles à Forest. L’escroc, a priori repenti, se remaria aussitôt, le 4 avril 1923,  à Ixelles, avec la baronne Ève Elodie Anne de Posch, qui demanda et obtint le divorce moins d’un an après, le 13 septembre 1924. Avait-elle appris le passé de son époux, ou celui-ci avait-il reprit ses activités ?

Arthur Clément ne mourut que le 27 décembre 1937, à Woluwe-Saint-Lambert. Il avait regagné Bruxelles et s’était à nouveau remarié, le 15 février 1925, avec Léonie Léopoldine Hélène Drapier, avec qui il avait eu deux enfants, un petit Jacques mort-né le 7 avril 1926 et une fille, Jacqueline Adrienne Simonne, née le 12 mars 1927. Il avait fallu un troisième mariage pour qu’il se décide à se ranger, devenant, en 1924, directeur du Moniteur des chaux, ciments et travaux publics, l’organe mensuel belge des maîtres de carrières et fabricants de chaux et de ciment.

 

Ainsi, Léon Genonceaux ne fut pas le seul membre de sa famille à mener une vie romanesque aux prises avec la justice française. Mais l’oncle s’était assagi beaucoup plus rapidement, échaudé par ses premières imprudences – l’affaire du Reliquaire, des Voluptueuses de Jean Larocque, sans parler du Tutu, resté inédit – tandis que le neveu avait longtemps poursuivi ses bravades. Gérard Tasset a rencontré, en 2010, Jacqueline Adrienne Simone. Elle n’avait jamais eu de contact avec ses deux demi-sœurs, qui avaient vingt-cinq ans de plus qu’elle. À sa connaissance, son père était ingénieur de four à chaux et directeur de carrière. Mais elle n’avait que dix ans quand Arthur Clément, était mort. Elle ne dut probablement jamais savoir qu’il se faisait appeler autrefois le comte d’Oultremont.

 

Gérard Tasset et Kevin Saliou remercient Georges Lepère pour les coupures de presse illustrant cet article.

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De nouveaux éléments sur Genonceaux

In Adresse, Édition, Biographie, Genonceaux on 06/02/2018 at 10:11

Gérard Tasset

Léon Genonceaux fut à la fin du 19e siècle le sulfureux éditeur à qui l’oeuvre de Lautréamont doit une seconde vie, tout comme Isidore Ducasse lui doit aussi les premières lumières sur sa biographie. Mais la vie de Genonceaux lui-même demeurait on ne peut plus mystérieuse. On savait qu’il était Belge et qu’il avait eu la gloire de publier Lautréamont et Rimbaud à côté d’ouvrages qui ne pouvaient manquer de lui attirer de graves ennuis. Condamné en justice, il disparaît en effet pour reparaître à Londres vers 1900 dans des conditions mystérieuses. On le retrouve bien libraire à Paris quelques années plus tard, mais vite mis en faillite. Après cela: plus rien! Il aura fallu attendre plus d’un siècle pour qu’un miracle se produise, grâce aux recherches généalogiques entreprises pour le compte de sa famille par Gérard Tasset. Et là, énorme surprise: l’émigré clandestin qu’on croyait évaporé dans quelque pays lointain vivait en fait bien tranquille à Paris, en plein Quartier Latin, apparemment reconverti loin de toute entreprise éditoriale… Il reste beaucoup à découvrir et bien des détails manquent encore, en particulier quant à ce qui préoccupe depuis toujours les ducassiens: que sont devenus les manuscrits et les dossiers que Genonceaux avait constitués, et d’abord ceux qu’il avait manifestement rassemblés touchant Ducasse? Il y a quelque chose de rageant à penser que, mort seulement en 1942, il aurait pu tout raconter aux enquêteurs désespérés d’avoir perdu sa piste. 

Merci à Gérard Tasset pour sa contribution décisive à l’avancement de la cause ducassienne.

M. Pierssens

 

Alexandre Théodore Joseph Genonceaux est né à Vencimont (Namur – Belgique) le 9 juillet 1815. Il est devenu employé des douanes, ce qui l’a conduit à des affectations dans différentes communes. C’est ainsi qu’il arrive à Couvin (Namur – Belgique) où il rencontre Eloïsme Meunier qu’il épouse le 28 juillet 1845. On peut déjà suivre ses changements de domicile avec les lieux de naissance de ses enfants :

– Louis Emile Joseph né le 44 avril 1846 à Dourbes

– Emile Adolphe Joseph né le 28 septembre 1850 à Couvin

– Léon Constantin Joseph né le 14 janvier 1854 à Mazée

Quand il prend sa retraite en 1875, il est en fonction à Beaumont (Hainaut – Belgique) qu’il quitte alors pour revenir dans la maison familiale de son épouse à Couvin où il décède le 18 février 1896.

Léon Constantin Joseph Genonceaux est né le 14 janvier 1856 à Mazée (Namur – Belgique) et a été inscrit le 16 dans le registre des naissances de la commune de Mazée. Je n’ai pas d’information sur ses études et sa formation.

Il s’installe très jeune (19-20 ans) dans la région bruxelloise où il serait éditeur mais, suivant le registre de population de Couvin, il doit revenir plusieurs fois se domicilier quelques mois chez ses parents à Couvin. J’ignore le motif de ces allées et venues. Devait-il s’éloigner de Bruxelles pour laisser se calmer certaines choses ? Est-ce lui qui fait venir son frère Emile Adolphe à Bruxelles en 1879 pour y reprendre ses activités ?

En 1880, il va quitter Bruxelles pour Paris où il y est employé d’un éditeur, le peu scrupuleux Edouard Monnier, installé Place des Vosges. Ses patrons se renouvellent fréquemment. Huit ans après, en 1887, l’éditeur Brossier s’installe 3, rue Saint-Benoît, à l’enseigne de la Librairie Française, mais au début de 1890 il est condamné pour outrage aux bonnes mœurs.

 

Léon Constantin Genonceaux prend alors sa succession à la même adresse. Sous sa marque, un héraut avec la devise « Je Nonce Hault », paraissent des ouvrages au titre alléchant (Paris-cocu de Ch. Virmaître, Le Livre d’amour d’Armand Silvestre, Le Vice à Paris de Pierre Delcourt) ou, plus sérieux, La Bièvre de Huysmans.

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Mais son titre de gloire est bien d’avoir publié Les Chants de Maldoror du Comte de Lautréamont en 1890 et Le Reliquaire, poésies de Rimbaud, en 1891. Les exemplaires du Reliquaire sont saisis par décision judiciaire le 12 novembre 1891 :

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Une nouvelle saisie intervient ainsi que cela est relaté dans le journal « Le Radical » du 21 novembre 1891 :

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La série d’ouvrages publiés a fait considérer Genonceaux comme le premier éditeur pornographique parisien de la fin du 19ème siècle. Prévoyant une condamnation pour outrage aux bonnes mœurs [effectivement intervenue, par défaut, le 12 janvier 1892, de 13 mois d’emprisonnement et 3.000. francs (de l’époque) d’amende – journal “Est républicain” du 5 janvier 1892], Genonceaux abandonne, à la fin de 1891 sa maison d’édition de la rue Saint-Benoît et son domicilie du 5 rue Adam Mickiewicz pour se réfugier à Londres, au 30 Store Street où il publie en juin 1892 « les inédits recueillis à Londres », suite d’un premier fascicule publié à Paris avant sa fuite.

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Comment s’est terminée cette condamnation ? A-t-il réglé son amende et effectué sa peine de prison ? Ou, s’étant présenté devant la Justice, a-t-il eu droit à une révision de son procès et une réduction substantielle de sa peine ? Une chose est sûre : tout est réglé pour le 8 avril 1902, jour où Léon Genonceaux se marie à la mairie du 5ème arrondissement avec Elise Guionnet née le 20 décembre 1871 à 16600-Ruelle sur Touvre.

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Léon Constantin Genonceaux est alors directeur de la Librairie Internationale, qui redevient la Librairie Française jusqu’en 1903.

Il est aussi directeur d’une librairie installée au 4, place St Michel à Paris 6ème. Mais celle-ci est déclarée en faillite le 5 décembre 1902 comme cela est rapporté dans le « Journal des papetiers » du 1-1-1903 (source : Gallica).

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Est-ce cette faillite qui le conduit à abandonner alors l’édition pour devenir marchand d’autographes ? Il semble toutefois qu’il se soit à nouveau établi comme libraire puisqu’on le retrouve dans l’Annuaire de la Librairie française de 1907 (Imp. L. Danel, rue Nationale, 93 à Lille, page 224 sur 460) et dans celui de 1909 (H. Le Soudier, éditeur, page 232 sur 476) (source : Gallica).

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Je perds sa trace après 1909 : Est-il resté à Paris ? A-t-il eu des enfants ? De quoi vit-il ? Quelles sont ses activités ? Ou est-il revenu en Belgique ? Ou en Angleterre ?

Heureusement, je le retrouve le 20 janvier 1921 via une lettre écrite de sa main, qui a été vendue aux enchères à Paris en 2011. Je n’ai pas pu en prendre copie complète mais j’en ai au moins la signature ainsi qu’une retranscription (voir ci-après).

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Il militait alors (depuis quand ?) avec Paul DeSchanel pour la réalisation d’un tunnel ferroviaire sous la Manche pour relier la France et l’Angleterre ! Il habitait alors au 39, rue de Jussieu, Paris 5ème.

Il a aussi introduit auprès de la ville de Paris une pétition relative aux employés auxiliaires âgés de plus de 60 ans. S’était-il lancé dans la politique ? C’est peu probable puisqu’il n’avait pas renoncé à sa nationalité belge qu’il avait toujours en 1936.

Lorsque les tables d’état civil des décès des arrondissements de Paris ont été rendues accessibles par internet, j’ai pu y retrouver le décès d’un Léon Genonceaux en 1942 dans le 5ème arrondissement. Mais était-ce bien lui ? J’ai demandé copie de cet acte à la mairie. A sa réception, le doute n’a plus été possible ! Lieu de naissance un 14 janvier, identité des parents et de l’épouse décédée, tout correspond ! Il y a juste une erreur sur un prénom (Constant pour Constantin) et une autre sur l’année de naissance (1856 pour 1854).

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Léon Constantin Joseph est décédé le 5 février 1942 en son domicile, 39 rue de Jussieu, où il aura vécu plus de 20 ans puisque, suivant sa lettre de 1921, il y était domicilié et que les recensements de 1926, 1931 et 1936 le renseignent comme habitant à cette adresse.

Mais il avait abandonné l’édition pour se reconvertir avant 1926 dans un emploi de… comptable ! Ce qui ne manque pas de saveur si l’on se rappelle ses faillites et ses ennuis judiciaires. Le recensement de 1931 donne même le nom de son patron, un sieur BERANGER.

 

Retranscription de la lettre du 20-1-1921

Mon cher Maître, (de qui s’agit-il ?)

J’espère que vous trouverez une minute pour me lire jusqu’au bout. Ma lettre ne sera pas longue ; elle vous dérangera certainement moins que le plus petit bout de conversation que j’aurais pu solliciter de votre bienveillance.

On dirait que les journaux ont reçu le mot d’ordre de faire silence sur une question importante qui mériterait sûrement un « meilleur sort » : je veux parler du tunnel sous-marin entre la France et l’Angleterre.

Depuis 15 ans, on attend que le War Office consente à la construction de ce tunnel dont on semble ne pas vouloir de l’autre coté du détroit parce que l’insularité du pays se trouverait menacée. Cette mauvaise raison ne tient pas debout ; on ne saurait trop le répéter dans les journaux.

Imagine-t-on les avantages incalculables que nous serions les premiers à recueillir en France si ce passage existait ? Si le tunnel existait, ce serait le problème de la vie chère résolu ; la puissance militaire des alliés accrue de cinquante pour cent ; l’arrogance de l’Allemagne abattue ; et surtout – surtout – du travail pour des milliers d’ouvriers de chaque coté de l’eau.

Il y a, à la Chambre des Communes, un comité de 300 membres en faveur du tunnel. Lloyd George en est enthousiaste. En France, un comité s’est également constitué, avec lord Derby et Paul Deschanel comme présidents. Une société a été créée à un capital de plusieurs centaines de millions pour l’exécution et l’exploitation du futur chemin de fer sous-marin. Les plans sont établis. Des travaux préliminaires de sondage, très coûteux, ont été effectués. Bref, chez nous, on est prêt à marcher. Et l’on continue d’attendre l’adhésion du War Office.

En vous faisant ce petit exposé, mon cher Maître, j’ai voulu tout simplement attirer votre attention sur les services que pourrait rendre au pays une plume autorisée comme la vôtre, si elle voulait bien prendre l’initiative d’un mouvement destiné à faire pression sur le gouvernement anglais ; faute de quoi, le tunnel risque fort – sans jeu de mots – de tomber à l’eau.

A votre disposition pour les renseignements complémentaires que vous désireriez et que je vous fournirais prises aux meilleurs sources.

Votre bien dévoué,

20-1-21                                                                      L. Genonceaux

39, r. de Jussieu, Vème

 

Anne Marie GENONCEAUX

Sa parenté

Jean Joseph GENONCEAUX est né à F-08500 Revin le 5 mai 1775. Il est venu avec ses parents s’établir à B-6929 Haut-Fays. Il a épousé Anne Joseph Antoinette JACOB avec laquelle il aura 10 enfants.

Le cinquième est Alexandre Théodore Joseph GENONCEAUX, cité en première page et père de Léon Constantin Joseph.

Le neuvième est Maria Elisa Florentine GENONCEAUX née à B-5575 Vencimont le 22 juin 1825. A l’âge de 37 ans, elle a eu une fille naturelle Anne Marie née à Vencimont le 28 mai 1862.

Anne Marie devient cuisinière. Est-ce son cousin germain Léon Constantin qui la fait venir à Paris ? C’est possible. Une chose est sûre : le 23 juillet 1887, à la mairie du 6ème arrondissement de Paris, elle épouse Paul Jean François CARDINNE, garçon de restaurant, né à F-50310 Lestre le 30 avril 1851.

Le couple aura 2 enfants :

  • François Paul CARDINNE
  • André François CARDINNE

Malheureusement Paul Jean François CARDINNE décède le 7 mai 1893 à F-92170 Vanves, au 3bis rue des vinaigriers où le couple était alors domicilié.

Entre le décès de son époux en 1893 et le mariage de son fils en 1912, Anne Marie GENONCEAUX est donc revenue habiter à Paris 5ème, au 15 de la rue Rollin, non loin du domicile de son cousin Léon Constantin. Elle y était toujours domiciliée le 22 octobre 1957, jour de son décès au 78, rue du Général Leclerc à F-94270 Le Kremlin-Bicêtre.

jussieu

Les 2 enfants CARDINNE

  1. André François CARDINNE est né le 26 mai 1888 à Paris 6ème. Il appelé sous les armes à la déclaration de la première guerre mondiale. Il est tué à F-54380 Martincourt le 10 septembre 1914. Il était célibataire.
  2. François Paul CARDINNE est né le 27 avril 1890 à Paris 6ème. Devenu typographe, il se marie le 30 novembre 1912 à la mairie du 5ème arrondissement avec Germaine Désirée Aimée BERGER, couturière.Il était domicilié avec sa mère au 15, rue Rollin, Paris 5ème.

Elle était née à Paris 17ème le 19 janvier 1899 et était domiciliée avec ses parents au 19, rue des boulangers.

Les 4 témoins du mariage n’étaient pas des parents mais des amis.

Cardinne Berger M 30-11-1912 1de2Cardinne Berger M 30-11-1912 2de2

Germaine Désirée Aimée BERGER est décédée le 7 septembre 1958 à l’hôpital Cochin, 27, rue de Faubourg Saint-Jacques à Paris 14ème. Après un service religieux à l’église Saint-Jacques du Haut-Pas, elle a été inhumée au cimetière d’Ivry-Nouveau. Il semblerait que le couple n’a pas eu d’enfant. En effet, aucun ne figure dans le faire-part de décès. On y trouve par contre l’adresse de M. Paul CARDINNE : 25, rue de Jussieu, Paris 5ème.

Berger Germaine D 7-9-1958

François Paul CARDINNE, à son décès le 11 février 1985 à l’hôpital Cochin, 27, rue du Faubourg Saint Jacques à Paris 14ème, était domicilié au 25, rue de Jussieu à Paris 5ème et était l’époux de Simone Marie GARDRINIER. Quand a eu lieu ce second mariage ? Le couple n’a probablement pas eu d’enfant puisque François Paul avait au moins 68 ans au jours de son second mariage.

Cardinne Francois Paul D 11-2-1985

 

Complément par Kevin Saliou : chez Genonceaux

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La façade du 39, rue de Jussieu, est celle d’une belle bâtisse ornée. La date de construction est indiquée avec le nom des architectes: 1907. L’acte de mariage de Léon Genonceaux nous apprend qu’il demeurait, en 1902, rue de Maistre. La faillite de sa librairie, prononcée en décembre 1902, ne l’empêcha pas de s’installer, quelques années plus tard, dans cet immeuble tout nouvellement construit et très élégant. Nous savons qu’il y est domicilié en 1921, et puisqu’il y restera jusqu’à sa mort vingt ans plus tard, on peut supposer qu’il était devenu propriétaire de son appartement. Il resterait à savoir à quelle date exactement il s’y installa, et quelle activité lucrative lui avait permis de remonter la pente aussi vite dans le temps où nous perdons encore sa trace, entre 1909 et 1921.

 

Un mystérieux exemplaire des Chants de Maldoror, ou les aventures posthumes d’Isidore Ducasse à Leipzig

In Édition, Lautréamont, Maldoror, Réception on 02/02/2018 at 18:02

 

Kevin Saliou et Bertrand Combaldieu

 

Les Cahiers Lautréamont ont été contactés par Bertrand Combaldieu, heureux propriétaire d’un volume de l’édition 1874 des Chants de Maldoror[1]. Cet exemplaire était jusqu’alors parfaitement inconnu des ducassologues. Il présente plusieurs particularités intrigantes qui sont autant de témoignages de son itinéraire.

 

© B. Combaldieu

 

Entre les mains d’un bibliophile allemand

Aussi loin qu’on puisse remonter, le livre a appartenu à Victor Ottmann, libraire et écrivain allemand né le 17 avril 1869 à Breslau et mort en 1944. On sait peu de chose sur cet homme. Ottmann est un polygraphe dont les publications n’ont guère de rapport avec l’œuvre d’Isidore Ducasse. On lui connaît un goût pour les récits de voyage, initiés en 1895 avec Streifzüge in Toskana, an der Riviera und in der Provence[2] puis poursuivis avec Von Marokko nach Lappland[3], Nach dem Pharaonenlande[4], Ägypten[5], Belgien[6], etc. Certains de ces ouvrages ont parfois été coécrits avec John Hagenbeck[7]. L’Egypte, où il vécut deux années avant 1908, ainsi que l’Asie semblent avoir eu ses préférences en matière de tourisme littéraire.

Mais Victor Ottmann avait débuté dans un tout autre domaine. En 1891, alors qu’il tenait à Leipzig sa propre librairie et maison d’édition, il fit paraître une réédition de Paradoxe, de Max Nordau. La même année, il publia également une traduction en allemand d’Hedda Gabler d’Henrik Ibsen, puis, en 1892, le roman Verschrieben d’Holger Drachmann et un ouvrage en allemand de Paul Adam consacré à l’art de la dorure à la main et de la mosaïque de cuir[8]. À Leipzig, où il exerçait alors, Ottmann avait lié quelques contacts avec les cercles littéraires, fondant la revue Litterarisches Echo : Rundschau für Litteratur dont il avait fait de sa librairie le point de vente principal. Après treize numéros, la revue cessa et il dut fermer sa boutique. Enfin, en 1895, on le vit faire paraître un Was soll ich lesen ?, publié cette fois à Berlin, qui montrait encore ses préoccupations littéraires. Il s’intéressa également à la vie et à l’œuvre de Casanova, qu’il traduisit en 1900 à l’occasion d’une étude pour la Société des Bibliophiles de Stuttgart. Victor Ottmann fut l’un des fondateurs de la Société des Bibliophiles, en 1898. Enfin, il parlait parfaitement la langue française, comme le prouvent ses traductions, ainsi qu’un article sur les librairies parisiennes paru en 1898[9]. En 1902, il tenait à Berlin une librairie qui s’était spécialisée dans la littérature française. Il est enfin une source importante sur les publications répertoriées dans la Biblioteca Germanorum Erotica et Curiosa de Hayn et Gotendorf.

Son exemplaire des Chants de Maldoror provenait de Belgique, puisqu’il s’agit de l’un des volumes mis en circulation par Charles Rozez. Peut-être avait-il auparavant appartenu à l’un des membres de La Jeune Belgique. On ignore si Ottmann avait des contacts avec les cercles bruxellois, ou s’il s’était procuré le livre par un intermédiaire qui l’avait fait venir en Allemagne. Ottmann voyageait régulièrement en Europe et dans le reste du monde. Il fit certainement plusieurs séjours en France et en Belgique, notamment pendant la rédaction de son ouvrage Belgien, paru en 1910. Cependant, il n’achetait pas nécessairement ses livres lui-même, comme en témoigne une lettre adressée à Eduard Fischer von Röslerstamm datée du 6 mai 1899, où Ottmann écrit : « Si vous pouviez acheter quelques volumes pour moi, si ils sont peu coûteux, je vous prie de le faire, car vous connaissez mon domaine de collection[10]. »

L’exemplaire avait été relié par Carl Sonntag à Leipzig. Ce relieur était alors considéré comme l’un des plus renommé du pays, mais pendant la Seconde Guerre mondiale, parce qu’il avait épousé une femme juive, sa précieuse collection fut confisquée et détruite, à l’exception de sept livres. Nous ne savons pas si Sonntag avait également eu en sa possession un Maldoror, mais l’œuvre aurait très certainement heurté ses goûts plutôt classiques. Son activité de relieur s’étend sur une période assez courte, entre des débuts remarquables en 1908 et un arrêt aussi subit qu’inexpliqué en 1914, ce qui nous permet de dater le moment où cette édition fut reliée : comme nous le verrons plus loin, il y a tout lieu de penser que Victor Ottmann fit l’acquisition du volume à la fin de l’année 1911. La reliure a vraisemblablement été faite au même moment, à la demande du bibliophile comme le prouvent les initiales VO sur la tranche. Le cuir marron avec lignes de points dorés était utilisé par Sonntag en 1911, ce qui vient également confirmer l’année de l’acquisition.

Dans le catalogue de la vente de la librairie Henri Godts[11], l’exemplaire de Victor Ottmann est ainsi décrit :

 In-12° : 332-[1] pp. (rouss. sur le faux titre)

Relié par Carl Sonntag de Leipzig : bradel pleine percaline brun clair, étiq. de chagrin bordeaux sur le dos lisse, tr. rouges, couv. cons. (coins émoussés, lég. défraichie, rouss. sur les gardes annotées en allemand avec extraits de catalogues).

Sonntag

© B. Combaldieu

Ajoutons que Carl Sonntag était l’un des premiers membres de la Société des Bibliophiles co-fondée en 1898 par Victor Ottmann. En outre, la bibliothèque universitaire de Louvain possède un exemplaire de 1874 des Chants de Maldoror qui provient vraisemblablement de Fedor von Zobeltitz, le fondateur de l’Association de Bibliophiles de Weimar avec Ottmann. Sa bibliothèque, saisie par le Reich allemand, fut donnée à Louvain en réparation des dommages causée par la Première Guerre mondiale.

Bertrand Combaldieu nous a fait remarquer que, comme l’exemplaire de M. Olivier Fodor, celui-ci ne comporte pas de tiret sous le titre « Chant Premier ». En 2015, Olivier Fodor nous communiquait sa découverte en commençant ainsi :

J’ai eu la chance d’acheter un exemplaire de l’édition 1874 des Chants de Maldoror qui diffère de tous les autres exemplaires connus par une anomalie typographique. Je conjecture que cet exemplaire a été broché à partir de tirage d’épreuve.

En effet la page 5, première page de texte du chant premier, se présente SANS LE TIRET de séparation entre la mention LES CHANTS DE MALDOROR et CHANT PREMIER[12].

Il semble donc que cette anomalie ne soit pas isolée, et il faudra un jour expliquer cette curiosité typographique.

page1

© B. Combaldieu

L’autre particularité du volume de Bertrand Combaldieu est la trace de ses différents propriétaires antérieurs. Le nom de Victor Ottmann est écrit à la main avec quelques notes en allemand. Quelqu’un, vraisemblablement le propriétaire lui-même, y a ajouté l’article d’Henri Duvernois paru dans la revue Je sais tout du 15 septembre 1911. En-dessous, la date d’octobre 1911 a été ajoutée. On peut supposer qu’Ottmann a acquis l’exemplaire à cette date.

couv1874

© B. Combaldieu

L’article de Duvernois, extrêmement négatif quant à la qualité littéraire des Chants de Maldoror, qualifiés de « chef-d’œuvre de mauvais goût », a fortement influencé la réception de l’œuvre. Valery Larbaud écrit que cet article fut le premier à introduire le nom de Lautréamont auprès du grand public. Je sais tout était une revue de vulgarisation scientifique à gros tirage. Érudit francophile, Ottmann devait être abonné à plusieurs revues françaises et c’est ainsi qu’il avait pu entendre parler de Lautréamont. S’appuyant sur ce qu’en dit l’article, Ottmann écrit en effet dans sa langue maternelle : « Production absconse d’un graphomane, avec de nombreuses obscénités et blasphèmes. Sous le pseudonyme se cache un certain Lucien Ducasse. »

 

© B. Combaldieu

L’approximation sur le nom de l’auteur provient elle aussi de l’article de Duvernois, qui écrivait :

Le monument de ce genre de style a été élevé par un certain Lucien Ducasse, qui, sous le pseudonyme de Comte de Lautréamont, écrivit, en 1869, le livre le plus fou, le plus incompréhensible, le plus extravagant : Les Chants de Maldoror. Était-ce un aliéné ? un « épateur » ? un « fumiste » ? On ne sait trop.

C’est de lui que découle encore la lecture radicale et dépréciative qui est faite du volume, perçu comme un délire confus, obscène et blasphématoire. Ainsi, on peut supposer que c’est à la lecture de Je sais tout que Victor Ottmann chercha à se procurer entre septembre et octobre 1911 un exemplaire des Chants de Maldoror qui l’avaient intrigué. L’attention qu’il prêtait à la vie littéraire, les contacts qu’il pouvait avoir dans le monde de la bibliophilie – la société de bibliophilie qu’il avait fondée était vite devenue un réseau international – durent faciliter ses recherches et lui permettre aisément de mettre la main sur l’une des éditions belges. Mais son opinion sur les Chants fut conditionnée par un préjugé de lecture, et il est même possible que l’annotation à la main, très générale, ait été faite avant même que le livre ait été lu. On ne trouve guère en tout cas d’échos dans la production littéraire connue de Victor Ottmann, qui ne sembla pas se détourner de ses récits de voyage.

Entre 1918 et 1925, Ottmann avait consacré plusieurs études au président du Reich, Paul von Hindenburg. Ses Goldene Worte qui rassemblent ses mots et ses discours montrent l’admiration que lui vouait Victor Ottmann, qui dut regarder avec effroi la montée au pouvoir d’Adolf Hitler. Une partie des membres de la Société des Bibliophiles de Weimar était juive. Ottmann a-t-il été spolié par les nazis ? Rien ne semble l’indiquer. On ignore ce qu’il advint de sa bibliothèque à sa mort en 1944, mais on retrouve la trace de son volume, quelques décennies plus tard, aux Pays-Bas.

 

La provenance du volume – un périple européen

Sur le volume, une mention au crayon indique, en néerlandais : « Premier tirage selon Rossignol. Précieuse publication originale. » La librairie Rossignol, aujourd’hui installée à Draguignan, était autrefois située rue de l’Odéon. Ou bien le libraire a été consulté pour une estimation, ou bien c’est par lui que s’est faite la vente. Mais l’indication ne dit pas clairement quel rôle a joué Rossignol, ni même de quel Rossignol il s’agissait – la librairie s’est transmise sur plusieurs générations. On ignore de même si le scripteur se base sur un catalogue Rossignol où figurerait l’exemplaire, s’il l’acheta directement dans la librairie ou si Rossignol a simplement donné son expertise sur ce volume. Celle-ci est d’ailleurs très approximative : de l’édition 1869, il n’y eut qu’un tirage, revêtu d’une nouvelle couverture en 1874. On ne saurait donc parler de « premier tirage », puisqu’il n’y en eut pas de second, de même que l’expression « publication originale » reste discutable, puisqu’il s’agit d’une édition de 1874 et non de 1869.

Ces informations sont autant d’indices pour suivre les trajets du volume. De la Belgique, l’exemplaire était allé en Allemagne, puis, des décennies plus tard, était repassé par Paris pour être estimé par Rossignol avant de devenir la propriété d’un collectionneur néerlandais. Finalement, il était revenu en France à l’occasion d’une nouvelle vente. Le catalogue de cette vente, qui a permis à Bertrand Combaldieu d’entrer en possession du livre, indiquait, quant à lui :

ÉDITION ORIGINALE de seconde émission, avec les noms d’éditeurs et date actualisés. L’originale a été imprimée à compte d’auteur par Lacroix à Bruxelles en 1869 et Lautréamont en reçut quelques exemplaires. Par crainte de censure, Lacroix ne distribua pas l’édition dont il ne reste que 5 ou 6 exemplaires à cette date. Il céda par la suite l’ensemble du tirage au libraire bruxellois Rosez qui réimprima la couv., les titre et faux titre avec la nouvelle date.

# Vicaire V-104; # Talvart IX-341; # Fayt, Auguste Poulet-Malassis à Bruxelles (septembre 1863-mai 1871), Bruxelles, 1993, p. 98; # En français dans le texte, n° 293.
Provenance : Victor Ottman (mention ms. et monogramme frappé sur le dos de la rel.).

De fait, il s’agit bien de l’édition Rozez, soit l’édition originale rebrochée par le libraire bruxellois. À l’intérieur du volume, on trouve encore une autre coupure qu’un propriétaire, sans doute Ottmann, inséra à côté de l’article de Je sais tout :

intDroit

© B. Combaldieu

Cette notice provient du Bibliophile parisien, catalogue édité par le libraire Henri Daragon. En 1906, celui-ci avait proposé, dans la rubrique « Curiosa » de sa livraison 5-6, une description d’un exemplaire de l’édition Rozez :

  1. LAUTREAMONT (Comte de). Les chants de Maldoror. Bruxelles, 1874, in-12, br. 15 fr. Edition originale avec nouveau titre et millésime de 1874. Très rare. Livre sadique et étrange que les premiers éditeurs n’osèrent pas mettre en vente. Le tirage resta dans les caves d’un libraire belge, qui, timidement au bout de quatre années fit brocher des exemplaires avec un titre et une couverture anonymes. Quelques lettrés seuls connaissent ces exemplaires. (Vicaire V.102-104)[13].

Le volume était encore présent dans le numéro de mars-avril 1907, cette fois sous le numéro 644 et avec son prix baissé à 10 francs. Mais les exemplaires des Chants de Maldoror se vendaient fort mal alors. Un exemplaire apparaît encore dans le deuxième numéro de 1911. S’agissait-il du même, qui n’avait toujours pas été vendu, ou d’un nouvel exemplaire que Daragon venait d’acquérir ?

  1. LAUTREMONT [sic] (Comte de). Les chants de Maldoror (chants I,II,III,IV,V,VI), Paris [sic], 1874, in-18 [sic], br. 15 fr. Ce volume, publié à Bruxelles, ne fut mis en vente que de longues années après son impression, il fut caché dans des caves aussitôt imprimé. Quelques exemplaires seulement ont été mis en vente, le reste a été détruit.

Cette triple mention d’un exemplaire sur un catalogue de libraire est la plus ancienne connue. La dernière occurrence est une nouvelle indication qui semble confirmer que c’est bien en 1911 qu’Ottmann se procura le volume. Il est impossible de savoir s’il acheta bien l’exemplaire de Daragon, qu’il avait repéré sur le catalogue, ou si c’est un autre qu’il s’était procuré, en le dénichant, par exemple, à la foire aux livres de Leipzig, très prisée des bibliophiles, et qu’il orna ensuite de la description du libraire. Si nous n’avons pas de preuve qu’Ottmann et Daragon étaient en relation, nous savons cependant que Franz Blei, membre de la même Société des Bibliophiles qu’Ottmann, faisait régulièrement paraître dans sa revue Opale des publicités pour la librairie parisienne. Quoi qu’il en soit, l’annonce pour l’exemplaire des Chants de Maldoror n’apparaît plus dans les livraisons suivantes du Bibliophile parisien de Daragon.

Il faut revenir sur la dernière phrase de la notice du libraire. Celle-ci s’inspire du tome 5 du Manuel de l’amateur de Livres du xixe siècle. 1801-1893, de Georges Vicaire, publié en 1905[14], mais Daragon ajoute pourtant une indication surprenante de son cru : le stock des exemplaires aurait en grande partie été détruit. Né en 1870, le libraire Daragon avait débuté sa carrière en 1899, après après avoir acheté un fonds à la vente Francisque Sarcey. Il avait fondé son catalogue du Bibliophile parisien en janvier 1900. On ignore comment il avait obtenu son exemplaire des Chants de Maldoror, mais pour constituer sa notice, il se fia visiblement à plusieurs sources. La légende de la destruction de l’édition originale provient de l’Essai bibliographique sur la destruction volontaire des livres ou bibliolytie de Fernand Drujon[15]. Ce dernier s’appuyait sur un catalogue du libraire bruxellois Jean-Jules Gay qui faisait de Lautréamont « un fou érotico-mystique » et affirmait que les exemplaires des Chants de Maldoror avaient été retirés du commerce par la famille de l’auteur et supprimés[16]. Mais le catalogue de la librairie Gay date de 1882 et précède donc de trois ans la redécouverte par les Jeunes Belgique : il fallait donc que Jean-Jules Gay, installé à Bruxelles, ait reçu de son confrère Rozez, père ou fils, un exemplaire de l’édition rebrochée en 1874. Encore inconnus, Les Chants de Maldoror étaient alors proposés au prix de 3 fr. 50, soit un prix très bas comparé aux 15 ou 20 frs des livres obscènes proposés par Jean-Jules Gay. On sait désormais que l’affirmation de Fernand Drujon, reprise par Daragon, n’est pas fondée et que ni l’édition de 1869, ni celle de 1874, n’ont vraisemblablement pas été détruites.

 

Bob Luza, bibliophile néerlandais

L’ouvrage comporte enfin un monogramme apposé en ex-libris qui n’est pourtant pas celui de Victor Ottmann, ni celui de Carl Sonntag. On y voit un serpent, un bâton et un astre, ainsi que les initiales BL, qui révèlent l’identité de ce lecteur néerlandais.

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© B. Combaldieu

Il s’agit du médecin et bibliophile juif Bob Luza, vivant à Amsterdam, né en 1893 et mort en 1980. Sa collection, très diversifiée, contenait une grande part d’ouvrages érotiques. À la mort de Luza, la bibliothèque fut vendue aux enchères en Hollande. Un catalogue de la vente du 15 et 16 décembre 1981 fut édité par Van Gendt sous le titre Old & rare books. The Library of Bob Luza[17] : l’exemplaire des Chants de Maldoror n’y apparaît pas, mais il est vrai que cette vente ne concerne qu’une partie de la bibliothèque du collectionneur, essentiellement des ouvrages flamands et hollandais et des livres d’ésotérisme. Un autre catalogue existe, mais la Bibliothèque nationale ne le possède pas.

BobLuza6

Portrait de Bob Luza extrait du catalogue Van Gendt.

Cet exemplaire de l’édition 1874 nous invite à tourner notre regard sur la réception allemande de Lautréamont, dont on sait finalement très peu de choses. On savait jusqu’alors, par l’article très complet d’Hartmut Gatzke[18], que les dadaïstes zurichois avaient eu connaissance des Chants de Maldoror et que certains d’entre eux avaient rapporté en Allemagne leur connaissance du poète. Pourtant, il semble qu’il n’en ait quasiment rien fait, et, si l’on excepte un fragment donné en 1927 aux lecteurs de la revue Die Horen[19], c’est la traduction de Ré Soupault, en 1954, qui fera très tardivement connaître l’œuvre outre-Rhin. Nul doute que le régime nazi aurait considéré Maldoror comme un très bel exemple d’art dégénéré, ce qui aurait fatalement nui à sa diffusion dans les années 30. On voit pourtant que quelques bibliophiles de Weimar et Leipzig, à l’image de Victor Ottmann, avaient pu faire venir quelques volumes dès 1911. Il reste à mesurer l’ampleur exacte de cette diffusion dans les cercles des lettrés de Weimar.

 

Bertrand Combaldieu et Kevin Saliou remercient vivement M. Andreas Schüler pour son aide précieuse et érudite.

 

[1] https://www.godts.com/fr/auction/vente-publique-12-decembre-2017-10-30-13-h/catalogue/18/

[2] Victor Ottmann, Streifzüge in Toskana, an der Riviera und in der Provence, von Victor Ottmann : 10-12. Tausend. Mit 9 ganz seitigen und 116 Textbildern, Berlin, Verein der Bücherfreunde, 1895, 478 p.

[3] Id., Von Marokko nach Lappland, von Victor Ottmann, Berlin-Stuttgart, Spemann, 1904, 255 p.

[4] Id., Nach dem Pharaonenlande, Berlin, Allgemeiner Verein für Dt. Literatur, 1908, 303 p.

[5] Id., Ägypten, Leipzig, Rosenbaum, 1912, 80 p.

[6] Id., Belgien, Leipzig, Velhagen & Klasing, 1914, 38 p.

[7] Id., Südasiatische Fahrten und Abenteuer : erlebnisse in Britisch- und Holländisch-Indien, im Himalaya und in Siam, Dresden, Verlag Deutsche Buchwerkstätten, 1924, 252 p.

[8] Paul Adam, Die Kunst des Blinddrucks der Handvergoldung und der Ledermosaik, Leipzig, Victor Ottmann, 1892.

[9] Victor Ottmann, « Französisches Antiquariat », Zeitschrift für Bücherfreunde, 1. Jg., S. 223 f., Velhagen & Klasing, Bielefeld & Leipzig, 1897/98.

[10] « Wenn Sie die Liebenswürdigkeit haben wollten, auf der Auktion Gheno ein paar Piècen für mich zu erwerben, wofern sie preiswert sind, so bitte ich Sie darum, meine Sammelrichtung kennen Sie ja. » Lettre signalée par M. Andreas Schüler et consultable en ligne : https://www.zvab.com/servlet/BookDetailsPL?bi=17007140181&searchurl=kn=%22victor+ottmann%22&hl=on&sortby=19

[11] https://www.godts.com/fr/auction/vente-publique-12-decembre-2017-10-30-13-h/catalogue/18/

[12] https://cahierslautreamont.wordpress.com/2015/11/11/une-decouverte/

[13] « Curiosa », Le Bibliophile parisien n° 5-6. Cité par Jean-Jacques Lefrère et Éric Walbecq dans « Maldoror et le libraire Daragon », Cahiers Lautréamont, livraisons XXXV-XXXVI, p. 91-95.

[14] George Vicaire, Manuel de l’amateur de Livres du XIXe siècle. 1801-1893, t. V, Paris, Daragon, p. 102-104. Cité par Jean-Jacques Lefrère et Éric Walbecq dans « Maldoror et le libraire Daragon », op. cit.

[15] Fernand Drujon, Essai bibliographique sur la destruction volontaire des livres ou bibliolytie, Paris, Quantin, 1889, p. 39.

[16] Cité par Jean-Jacques Lefrère, Isidore Ducasse, auteur des Chants de Maldoror par le comte de Lautréamont, Paris, Fayard, 1998, p. 642.

[17] Van Gendt Book Auctions, Old & rare books. The library of Bob Luza. Auction Sale December 15th-16th, 1981, Amsterdam, A.L. van Gendt & Co., 1981, 230 p.

[18] Hartmut Gatzke, « Ducasse avant Dada », Les Lecteurs de Lautréamont, Actes du quatrième colloque international sur Lautréamont, Montréal, 5-7 octobre 1998, Cahiers Lautréamont, 2e semestre 1998, Livraisons XLVII et XLVIII, p. 171-204.

[19] Hanns Martin Elster et Wilhelm von Scholz, Die Horen. Monatshefte für Kunst und Dichtung, Jahrgang IV, tome 1, Berlin, Horen-Verlag, 1927. Ce fragment, peu connu des ducassologues, nous a été signalé par M. Andreas Schüler.

Une découverte

In Édition, Typographie on 11/11/2015 at 09:02

Un exemplaire atypique
des
Chants de Maldoror

 

Olivier Fodor

J’ai eu la chance d’acheter un exemplaire de l’édition 1874 des Chants de Maldoror qui diffère de tous les autres exemplaires connus par une anomalie typographique. Je conjecture que cet exemplaire a été broché à partir de tirage d’épreuve.

En effet la page 5, première page de texte du chant premier, se présente SANS LE TIRET de séparation entre la mention LES CHANTS DE MALDOROR et CHANT PREMIER.FODOR folio 1 sans tiret

Tous les autres exemplaires de l’édition originale que j’ai pu consulter comportent ce tiret.

autre exemplaire

Il en est de même de l’exemplaire de la BNF visible sur le site Gallica de la BNF.

 

gallica BNF haute resolution export

L’analyse de l’ensemble des pages du folio 1 de mon exemplaire, et leur comparaison avec les autres exemplaires me permettent d’affirmer sans aucun doute possible que celui-ci est original. L’absence de ce tiret est la seule différence. Tous les autres détails de typographie ( mots plus gras que les autres, défauts d’alignement  etc…) se trouvent présents.

Il est à noter que ce tiret de séparation est également absent au début du troisième chant, et cela sur tous les exemplaires connus. Les chants 1,2,4,5 et 6 présentent tous ce tiret, sauf pour le Chant 1 de mon exemplaire.

gallica chant troisieme export

La seule conclusion, ou plutôt conjecture, que j’en tire, est que mon exemplaire est broché avec un folio 1 unique, reste d’un tirage initial d’épreuve, qui ne comporterait ce tiret pour aucun des chants. Le tirage initial aurait été modifié en ajoutant ce tiret pour tous les chants, (mais le typographe aurait alors oublié de le faire au chant troisième ?).

Il serait intéressant de savoir si d’autres exemplaires présentent cette anomalie

Cet exemplaire provient d’une vente aux enchères en Belgique les 18 et 19 mars 2011 (Romantic Agony Auction).

 

Olivier.fodor@noos.fr

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